Entre verdure et désert, randonner en Israël (1/3)

Jeudi 20 août, vers 22 heures. L’appartement familial est calme, la nuit meudonnaise également. Seul un train brise régulièrement le silence. Jérusalem est passée au journal de France 2, coup d’essai peu risqué du nouveau correspondant de la chaîne en Terre Sainte, Franck Genauzau. Beaucoup se réjouissent du départ de Charles Enderlin, qui a connu son lot de polémiques.

Revoir le dôme du Rocher, le Kotel et les toits plats de la Vieille Ville m’a émue. Dans une semaine exactement, cela fera un an que je suis partie, et un peu moins de deux mois depuis mon retour. Et dans une semaine, c’est aussi la pré-rentrée de PSIA. Belle coïncidence temporelle.
Ainsi, avant de replonger la tête dans les cours, conférences et autres papiers à rendre, je me décide enfin à rédiger les derniers articles de ce blog, ceux que je vous avais promis depuis plus ou moins longtemps.

Je commence avec les randonnées que j’ai faites en Israël.

 

Petit pays aux paysages très variés et au climat propice, Israël se prête parfaitement à la pratique de la randonnée. C’est même un sport national ici : à chaque jour férié ou semaine de vacances, des milliers d’Israéliens se retrouvent sur les petits chemins, dans le Néguev en hiver ou en Galilée au printemps, et ce malgré l’absence d’une réelle offre d’équipement (Décathlon, si tu m’entends, tu es attendu plus que le Messie là-bas).

Randonner était l’un de mes principaux objectifs en arrivant dans le pays, et je dois malheureusement constater que c’est celui que j’ai le moins bien rempli. J’avais en effet sous-estimé les difficultés matérielles : pas de voiture pour se rendre au point de départ des chemins, des devoirs à faire le week-end, et surtout l’absence de transports en commun pendant Shabbat, ce qui m’empêchait de participer à la plupart des randonnées organisées par Hiking in Israel, dont le départ était toujours à Tel Aviv très tôt le samedi matin.

Je totalise tout de même quatre randonnées à mon actif, plus ou moins longues et élaborées. J’entends bien sûr par « randonnée » une longue marche loin de Jérusalem, dans des endroits vides : ainsi, des expéditions sur le mont des Oliviers, aussi épuisantes soient-elles, ne comptent pas comme des randonnées.

Commençons par la première !

 

De Jéricho à Jérusalem, le Wadi Qelt ou la Vallée de la Mort 

(Technique du patchwork : j’avais en fait écrit un article juste après cette randonnée, au tout début de mon séjour, et pour une raison que j’ignore je ne l’avais pas publié. C’est chose faite, avec quelques remaniements et l’ajout de la fin). 

29 août 2014 (arrivée + 2 jours). Réveillée par la chaleur, j’ai la bonne idée de regarder mon réveil : 6h35. Nous étions censées partir à 6h30. Great. Je ne me suis jamais préparée si vite de ma vie : autre défi de la 3A. Après avoir chargé les deux litres d’eau dans mon sac à dos, mais sans prendre de petit-déjeuner (grossière erreur) petite marche matinale dans les rues hiérosolymitaines : cette heure matinale est très agréable, le soleil ne chauffe encore pas trop et un petit vent rafraîchit l’atmosphère. Ana (la journaliste néerlandaise avec laquelle j’ai sympathisé), Alex (une Israélienne travaillant à l’auberge) et moi nous rendons à l’arrêt de bus pour notre destination que j’ignore encore. Je paie 10,30 shekels et c’est parti pour l’aventure.

Le bus sort de la ville et passe devant l’université, puis nous passons un check-point. Mon premier, en fait. Rien ne se passe, et je comprends alors que nous allons randonner en Cisjordanie. Dans une zone orange du Ministère des Affaires étrangères français, soit « déconseillée sauf raison impérative ». Haha. Pourtant, lorsque j’évoque la situation avec Alex, elle ne semble pas considérer l’endroit où nous allons (près de Jéricho, dans le désert de Judée) comme la West Bank car c’est une zone apparemment gérée par Israël – de ce fait, le bus nous dépose près d’une colonie. Ainsi, elle n’a pas vraiment peur de s’y rendre, en faisant cependant preuve d’une certaine indépendance.

Le chauffeur nous prévient donc de l’arrivée à notre destination (en même temps, nous étions cinq dans le bus : nous, lui et un religieux) et nous descendons quasiment au milieu de nulle part. Saisissant de penser que nous sommes à peine à vingt minutes de Jérusalem, et déjà dans le désert !

Marche droit devant toi...

Marche droit devant toi…

Après une rapide consultation de la carte sur laquelle j’émets quelques doutes silencieux, nous voilà parties à l’assaut de la première partie de la randonnée : la route bétonnée reliant la colonie au monastère Saint-Georges. Il est 7h45 et déjà 30° (au moins) mais cela en vaut largement la peine : le silence total, l’immensité du désert… C’est aussi une sorte de défi que tu te lances : une seule route dont tu ne vois pas le bout, la surprise après chaque tournant et l’obligation de suivre la route pour ne pas se perdre ; si tu n’y arrives pas, tu dois faire demi-tour ou puiser dans tes réserves pour y arriver.

Lilliputienne

Lilliputienne

Le monastère Saint-Georges

Une bonne heure de marche et quelques bus de touristes croisés plus tard, nous arrivons en vue du monastère et entamons la longue descente dans la vallée (la Wadi Qelt) où se nichent les bâtisses.  De nombreux pèlerins, surtout des Grecs et des Russes (à les écouter) nous accompagnent vers ce haut lieu du christianisme grec orthodoxe littéralement accroché à la roche rougeâtre de la vallée, qui n’a rien à envier aux canyons américains.

Pourquoi cette obsession de l'homme pour les constructions difficiles ?

Pourquoi cette obsession de l’homme pour les constructions difficiles ?

Nous passons une « tenue décente » (soit un paréo autour de ma taille que j’avais eu la présence d’esprit d’apporter) et pénétrons dans le monastère. Des icônes dorées ornent les murs, des moines grecs orthodoxes, en tenue, offrent conseils spirituels, petits gâteaux et boissons aux visiteurs, qui se rendent ensuite dans la chapelle d’où s’échappe une forte odeur d’encens et de bois. Touchée par la ferveur des croyants, j’observe avec émotion et retenue les personnes qui s’agenouillent devant les reliques de moines assassinés dans le monastère au septième siècle par les Perses. Cependant, la chaleur est étouffante et les bâtiments manquent d’authenticité : ils furent entièrement reconstruits au 19e. Un chat se frotte à mes jambes tandis que les filles regardent à nouveau la carte et demandent conseil, dans un hébreu mêlé d’arabe, aux Palestiniens juchés sur des ânes qui guident les touristes moyennant finance.

A l’assaut du Wadi Qelt

Nous comprenons alors qu’il existe deux chemins pour rejoindre les sources d’Ein Qelt, notre objectif : le chemin vert, « chaud mais plutôt facile » et le chemin rouge, qui passe dans le lit asséché du Jourdain, « plus frais mais plus difficile ». Inconscientes que nous sommes, nous voilà parties sur le chemin rouge.

Vous le sentez, le mauvais plan ?

Vous le sentez, le mauvais plan ?

Au bout d’une heure, malgré la beauté du paysage, les nombreux oiseaux et le bruit rafraîchissant de l’eau qui coule près de nous, je dois en être à ma troisième foulure de cheville sur les cailloux instables, en dépit de mes nouvelles chaussures de randonnée Décathlon (à 15€, j’aurais dû m’en douter). Le sentier est certes balisé, mais mal aménagé : nous escaladons un premier rocher afin de pouvoir continuer – heureusement, Alex a été singe dans une vie antérieure et nous aide à passer (comprenez, me tire vers le haut, pauvre chose rappelée par la loi de la gravité).

Une autre heure passe (ou plus, je n’ose même pas sortir mon portable pour économiser de l’énergie), mon rythme ralentit et je frôle la crise de tachycardie. Le soleil tape, les ombres se font rares et les marques de balisage également : nous n’avons de toute façon qu’un seul chemin, continuer tout droit avant de trouver un sentier nous permettant de remonter afin d’atteindre la source.

Puis, nous nous retrouvons face à un nouvel obstacle : le sentier est bouché par de grosses pierres. Seule une voie sur le côté semble se dessiner, mais il faut escalader des rochers et passer sur une étroite corniche, tout cela sans sécurité, bien sûr. Alex grimpe la première, annonce que le passage est praticable, mais « scary ». Par dessus le marché, des bergers sur les hauteurs nous ont repérées et nous lancent des invectives en arabe. Me laissant tomber sur une pierre dans le seul coin d’ombre et buvant une eau tiède, je pense ma dernière heure arrivée et songe à me laisser mourir là en attendant d’hypothétiques secours en hélicoptère. La facture et la probable absence d’assurance flottent devant mes yeux fatigués lorsqu’Alex déclare qu’il faut soit faire demi-tour, soit tenter l’ascension; Alors, allons-y.
Finalement le passage se fait plutôt bien : je mets mon cerveau sur pause, me concentre uniquement sur mes pieds et mobilise des forces insoupçonnées dans mes bras. Une poussée d’adrénaline me saisit et je me sens en pleine forme… pour cinq minutes. La fatigue me reprend rapidement, d’autant plus que la chaleur est insupportable et que nous arrivons à une intersection.

Une bonne dizaine de chèvres paissent tranquillement l’herbe rare, blotties sous l’ombre de quelques oliviers. A quelques mètres, des baraquements de tôle : probablement leur abri pour la nuit. Après le silence oppressant de la vallée, je suis rassurée par ces preuves de vie et par la vue, en haut d’une raide colline, d’un autre sentier marqué d’un balisage vert. Je respire l’odeur forte des chèvres et du crottin quand Ana repère un berger sur son âne : Alex, au début légèrement effrayée, décide d’aller le saluer et de lui demander de l’aide, dans un hébreu mêlé d’arabe. Lui et son… collègue ? sont apparemment ravis de nous voir et décident finalement de nous guider jusqu’à Ein Qelt. Mon soulagement est immense et je plonge avec joie mes mains dans l’eau fraîche conduite par un aqueduc datant de l’époque romain – peu m’importe si les chèvres, les chiens et l’âne boivent dedans.

Etude de carte...

Etude de carte…

Notre étrange équipage – deux Européennes dont une juchée sur un âne, une Israélienne et deux Palestiniens – continue donc la route, suivant un chemin tracé dans le dur sable du désert. Les montées et descentes sont abruptes et je manque plusieurs fois de perdre l’équilibre sur ma monture somme toute sympathique. Nous croisons quelques maisons de bergers, devant lesquelles des enfants en haillons jouent, dans la léthargie de ce brûlant après-midi. Assurément, nous sommes l’attraction du jour, voire de la semaine. Nous redescendons ensuite dans le ravin où gisent les ruines d’un ancien pont, et les bergers nous laissent là : à nous d’assurer la dernière partie du voyage.

Je peine à regagner mes esprits mais comprends qu’il faut encore monter, puis marcher sur un étroit sentier fait de grosses pierres qui longe un ruisseau, à l’ombre des bambous. Enfin, j’entends des cris et des éclats de joie, avant de repérer des groupes d’hommes qui se baignent torse nu dans la source. Les femmes restent voilées, assise dans l’ombre ; quelques fillettes font trempette avec leurs vêtements sur le dos.
Après six heures de marche, nous voilà enfin à Ein Qelt.

La quête du Graal : Ein Qelt !

La quête du Graal : Ein Qelt !

Alex se risque dans l’eau cristalline et Ana s’y assoit, mais je n’ai pas de maillot et même les 40° ne me convainquent pas à glisser plus que mes mollets dans la source très fraîche. Une cascade rugit au loin, des Palestiniens baragouinant un peu d’anglais nous servent du thé, préparé sur un feu de fortune bâti à l’aide de pierres.
Assise sur un rocher, pieds nus, je me refuse à tout mouvement superflu et la somnolence me gagne lentement, mais un problème surgit brusquement dans notre trio : comment allons-nous rentrer ?
Impossible de rejoindre la route à pied depuis la vallée dans l’espoir d’attraper un hypothétique bus : même si mes deux camarades sont assurément plus en forme que moi – car elles ont eu le temps de manger avant de se lancer dans cette délirante aventure – la montée est bien trop rude. Nous songeons alors au stop ou au covoiturage : une famille de Jérusalem est là et se propose de nous ramener.
Les recommandations du Lonely Planet « Ne jamais faire de stop ! » clignotent en rouge fluo dans ma tête.

Enfin, des exclamations en anglais se font entendre et notre salut apparaît : un groupe de l’auberge de jeunesse est là, la source d’Ein Gedi faisant partie des lieux proposés dans les voyages d’Abraham Tours. Quelques négociations plus tard, une place nous est assurée dans les deux gros 4×4 qui portent sur le toit une denrée infiniment précieuse : de l’eau fraîche.
Je retrouve Sophie, ma co-dortoir belge, et nous prenons place sur la banquette à l’arrière du van. Dire que la route est cahoteuse serait un euphémisme : blême, fermement cramponnée aux poignées, j’essaie de ne pas regarder le précipice que nous longeons.

Puis, une demi-heure plus tard et le checkpoint passé dans l’autre sens, nous voici de retour à l’auberge, pour une douche et une sieste bien méritées, la tête remplie de vues désertiques et du chant des cascades.