La Provence à Jérusalem & autres nouvelles

Jeudi 26 mars. Matinée tranquille dans la bibliothèque glacée de Rothberg : les étudiants en graduate et en mechina sont en vacances depuis une semaine, et ce sera notre tour, pauvres undergraduate, dans quelques heures. A midi précisément, dans mon cas, après mon cours sur le mariage dans l’ancien judaïsme que je n’aurai peut-être pas dû prendre vu l’extrême lenteur de notre progression. Peut-être aussi suis-je désormais concentrée sur l’avenir, le master, le retour en France, la programmation des vacances d’été. Je me rends compte que je suis plus proche de la fin de ma 3A que du début – et cela depuis un certain temps – et c’est un sentiment étrange. Demain, cela fera sept mois que je suis en Israël…

La météo s’est aussi mise en vacances : grand ciel bleu, soleil d’été, 33° sont annoncés demain à Tel Aviv, ce qui me motive pour aller y passer la journée à bronzer sur la plage – ou plutôt, essayer de bronzer sans peler. Difficile de réviser pour le midterm d’hébreu dans ces conditions, qui s’est déroulé en deux parties (compréhension de texte et essay hier, grammaire ce matin) et d’une manière plutôt satisfaisante (je verrai à la rentrée).

Je reconnais que mon cerveau est probablement arrivé à la limite de ses capacités ces derniers temps, et que j’ai vraiment besoin de vacances… Entre le désastre des élections israéliennes (mais aussi françaises) que je ne commenterai pas ici (vous pouvez lire mon article sur Andalus) et le dossier d’une dizaine de pages en anglais à remplir pour l’école de journalisme, j’ai préféré passer la journée d’hier – enfin, simplement l’après-midi – à Ein Kerem, petit village provençal qui s’est retrouvé collé à Jérusalem vu l’expansion continue de la ville. A une heure de tramway et de bus du Mont Scopus, dépaysement assuré dans les pins et les vieilles pierres.

Aparté sciences-piste : le choix de master

Oui, ça y est, j’ai choisi mon master et bravé le manque d’ergonomie de ce fichu espace scolarité qui enlève toute solennité à ce choix pourtant déterminant. Contrairement à certains de mes camarades qui hésitent encore entre des trucs totalement opposés, ou qui ont dû se battre avec l’administration pour obtenir des informations, j’ai surtout lutté avec moi-même pour réaliser tout un dossier de candidature pour mon premier choix, le double-diplôme Ecole de journalisme / PSIA (master International Security).

Désolée pour ma grand-mère maternelle qui me répète depuis des années « mais tu ne vas pas devenir journaliste quand même ? », parce que pour elle, il n’y a que trois types de journalistes. Les bons, les gentils, ceux qui écrivent chaque jour les articles de l’Yonne Républicaine (et surtout les avis mortuaires), les méchants qui poursuivent les hommes et femmes politiques à la sortie des conseils des ministres ou dans les couloirs de l’Assemblée nationale, et les pauvres inconscients qui se font enlever dans des zones « où ils n’avaient qu’à pas aller, quand même, après ce sont nos impôts qui paient leurs rançons, même si on dit qu’on a pas versé de sous ».
Et Jean-Pierre Pernault, me dites-vous ? Ah, mais ce n’est pas un journaliste (j’ai tendance à la croire), c’est un gentil présentateur. Comme Marie Drucker, Elise Lucet, et le-Noir-élégant-dont-j’ai-oublié-le-nom (Harry Roselmack, mamie). Bon, par contre, Yves Calvi & co., c’est des méchants parce qu’ils gueulent et coupent la parole de tout le monde.

Y’a du boulot.

Je disais donc que j’avais postulé à ce double-diplôme en premier choix, et que ma santé mentale s’est retrouvée bien affectée par le dossier à remplir. Au fur et à mesure de l’approche de la deadline (dimanche 22, minuit), mes colocataires m’ont observée, de plus en plus inquiètes, grommeler toute seule, dresser mes cheveux sales sur mon crâne et traîner devant le frigo en gardant le même jogging pendant trois jours. Sorry pour le glamour.
Toujours ces questions de motivation, la quête du bon mot et des lettres de recommandation, la relecture frénétique pour ne pas se tromper de préposition après les verbes (interested in et pas interested by), la liste soignée de tous les articles déjà publiés, et par-dessus le marché la rédaction d’une lettre de motivation en tentant de ne pas trop se répéter (peine perdue).
Et maintenant ? On attend. On attend la date de l’entretien oral de 30 minutes en anglais par Skype. Et connaissant ma chance légendaire, ce sera pendant les trois jours du festival de musique à la mer Morte. Ou le vendredi de ma randonnée en Galilée.

Enfin, les dés sont jetés, comme l’aie-je déclamé à la moitié de mes contacts Facebook après l’envoi du mail fatidique.
(Pour ceux que ça intéresse, mon second choix est le master International Security à PSIA, non-sélectif, qui avait l’immense avantage de ne nécessiter qu’une lettre de motivation en anglais de 1000 mots, envoyée plus d’une semaine avant la deadline).

Oh, et bien sûr… Cinq places par an, à en croire les listes des années précédentes.

Ein Kerem, comme un air de Provence

Niché dans une vallée à l’ouest de Jérusalem, en contrebas du Mont Herzl (qui abrite le cimetière militaire du même nom et Yad Vashem, le mémorial de la Shoah) et marquant le début de la forêt de Jérusalem, Ein Kerem est un très beau hameau caractérisé par ses terrasses, ses vignobles (en hébreu biblique, son nom signifie « source de vin ») et son histoire biblique, comme à peu près tout le pays.
On y accède par une ligne de bus spéciale, la 28 ou 28a, à prendre au terminus du tramway côté ouest (Mount Hertzl donc), mais on peut probablement y descendre à pied depuis la station, j’ai repéré pas mal de petits chemins assez abrupts serpentant parmi les buissons.

Les jardins en terrasses du village.

Les jardins en terrasses du village.

Comme beaucoup de villages, la majorité des commerces et des boutiques de souvenirs se trouve le long de la route principale, et les lieux à visiter bien indiqués grâce à de jolis panneaux bleus. Savourant la chaleur agréable de cette vraie journée de printemps (24° au compteur hier), j’ai commencé par l’église Saint-Jean, à quelques minutes de marche sur la droite de l’artère principale.

L’église de la Nativité de Saint Jean-Baptiste 

Eglise de Saint-Jean-Baptiste.

Eglise de Saint-Jean-Baptiste.

Eglise entretenue par la custodie franciscaine, elle marque le lieu de naissance de Jean-Baptiste, celui qui a baptisé Jésus, de parents âgés (Zacharie et Elisabeth, la cousine de Marie). Dans la grande cour, les murs sont décorés de multiples panneaux où est rédigée la prophétie de Zacharie, chaque panneau dans une langue différente : du français à l’hébreu en passant par le basque ou le tamoul.

La prophétie de Zacharie, en français... québécois !

La prophétie de Zacharie, en français… québécois !

Cela m’a rappelé l’église de l’annonciation à Nazareth où l’on peut admirer les différentes représentations de la Vierge Marie selon les cultures chrétiennes. Eglise déserte, belles pierres dignes d’un mas provençal et un intérieur à couper le souffle : les piliers sont ornés de plaques de céramique bleue et les vitraux laissent entrer une douce lumière colorée. Enfin, je retrouve ce style d’église que j’apprécie, loin des dorures surchargées des églises russes orthodoxes. Des dépliants polyglottes sont à la disposition des touristes, ainsi que quelques bougies votives. Le calme des lieux m’apaise et je savoure l’absence – provisoire – de pèlerins bruyants. Au fond, une volée de marches conduit dans une grotte, le lieu de naissance de Jean Baptiste. A droite de l’église, on peut aussi observer d’anciennes salles croisées, fermées au public.

L'intérieur de l'église.

L’intérieur de l’église.

En sortant de l’église, des voix me parviennent et je me félicite de ma célérité lorsque je remarque un groupe de pèlerins russes qui brisent l’harmonie du lieu. Un coup d’oeil au puits et à deux autres chapelles ouvertes, puis j’avise un escalier qui passe sur le côté de l’église : une fine chaîne traîne sur le sol, portant probablement un écriteau ‘Accès interdit’ mais j’en fais fi et m’engage dans la montée, admirant les belles jardinières de plantes aromatiques sur le côté. Je passe une lourde grille laissée ouverte, puis arrive dans une cour visiblement habitée et gardée par un chien plutôt démonstratif. Demi-tour et retour dans la cour.

Trois boutiques de souvenirs douteuses s’entassent dans la petite ruelle qui conduit à la rue principale ; je m’y fais alpaguer par un vendeur – cela ne me manquait pas – qui me pose la question rituelle « Where are you from ? » à laquelle je réponds en hébreu, puis j’ai le droit à un « Alles is gut » d’un autre vendeur. Outre le fait de me rappeler surtout X-Men : First Class, je m’étonne de pouvoir être prise pour une Allemande, mais après tout Allemands et Français sont européens et voisins. Une fois sortie de ce guet-apens touristique, je passe devant une école, presque émerveillée par ces schémas familiers, des enfants qui jouent dans une petite cour et des parents qui, déjà, encombrent la route en se garant pour attendre leur progéniture. Une vie normale. Bien loin des attentats et de la pression religieuse, des écoles bilingues (arabe – hébreu) vandalisées…

Après une petite montée, l'église de la Visitation à Ein Kerem !

Après une petite montée, l’église de la Visitation à Ein Kerem !

Un magnifique panorama sur la vallée boisée de pins m’attend au bout de la rue, panorama qui s’embellit au fur et à mesure de la raide montée vers l’église de la Visitation, autre lieu relié à Jean-Baptiste et également géré par la custodie franciscaine. Ensemble de bâtiments splendides en crépis beige, la cour ombragée est un soulagement et les plantes m’accueillent dans un écrin de verdure. Perdu dans sa contemplation de la vie, un moine en robe de bure soigne les fleurs et arbustes, armé d’un tuyau d’arrosage, tandis que je scrute le mur pour trouver le panneau francophone portant la louange du Magnificat, chanté par Marie en visitant sa cousine Elisabeth, alors enceinte de Jean-Baptiste.

La version française du Magnificat.

La version française du Magnificat.

Une source coule près de l’église, expliquant la richesse du jardin, et deux églises sont en fait superposées : rustique dans sa simplicité, l’église inférieure est ornée de mosaïques, tandis que la plus grande église supérieure fait belle part aux fresques murales. Là également, aucun pèlerin, sauf une mère et sa fille qui se voilent avant de pénétrer dans l’église.

Jardin supérieur de l'église de la Visitation.

Jardin supérieur de l’église de la Visitation.

Je reste un long moment à contempler les figures bibliques, puis les plantes du jardin et la vue sur la vallée depuis la cour de l’église, avant d’être interrompue par un groupe d’hispanophones. Je décide alors de redescendre vers le village et grimpe dans le bus sans avoir à l’attendre. Fin d’une parenthèse enchantée dans ma vie plutôt citadine.

Est-ce de l'eau bénite ?

Est-ce de l’eau bénite ?

Reprise de l’écriture samedi après-midi, le casque sur les oreilles pour échapper à mes colocs qui dansent sur du One Direction dans le salon. 

Quittant Ein Kerem à 17h45 et n’étant attendue qu’à 20 heures à l’université pour le visionage d’un documentaire sur le serice militaire, une myriade de possiblités s’offrait à moi, et j’ai choisi la moins surprenante pour ceux qui me connaissent bien : une librairie d’occasion. A quelques pas de l’arrêt Jaffa Center, elle est moins confortable que Holzer Books mais bien mieux rangée, ce qui est plutôt agréable lorsqu’on n’a pas envie de fouiller parmi les livres en hébreu pour trouver quelques rescapés francophones.
Dix minutes plus tard, je sortais de ce lieu de bonheur et de perdition, la bourse allégée de quelques shekels (qui grimpe inexorablement face à l’euro, m’obligeant à ne plus consulter les tableaux de change sous peine d’une haine immédiate envers cette monnaie commune) et mon sac alourdi de quatre titres (je refuse de penser aux valises de retour, vous l’aurez bien compris) : L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau (un essai du neurologue Oliver Sacks), La couleur des sentiments (de Katheryn Stockett, et je n’ai pas vu le film), Nouilles chinoises (du prix Nobel chinois Mo Yan) et De sang-froid (du grand Truman Capote). Puis, après un passage à une boulangerie soit-disant française dont j’avais lu le plus grand bien sur Internet – qui n’avait probablement pas goûté cette insipide tartelette à la fraise – retour en bus à l’université pour travailler un peu à la bibliothèque. Eh oui, les midterms approchent… Quelle idée de faire des semestres aussi courts.

Beneath the Helmet, un bel exemple de propagande communautaire

Puis, vers vingt heures, j’ai rejoint le bâtiment de Rothberg pour assister à la projection d’un documentaire relatant la vie de quatre soldats pendant leur entraînement à l’armée, c’est-à-dire entre leur affectation dans une compagnie à leur envoi sur le front une fois opérationnels. Organisée par l’Office of Student Activities, ainsi que par Jerusalem U, une association qui s’occupe de promouvoir Israël dans les campus américains, la projection rassemblait quelques étudiants de Rothberg mais la majorité des étudiants présents venait d’autres colleges ou de programmes pour jeunes juifs américains.
Certains de mes camarades sciences-pistes en échange aux USA connaissent et partagent mon aversion pour ce genre de public, qui s’est malheureusement renforcée au cours de la projection : entre les seaux de pop-corn renversés dans l’amphithéâtre – la nourriture était censée être interdite, mais « on veut que vous ayez une bonne expérience » dixit le responsable – et les rires aux moments les plus saugrenus, je me suis sentie totalement étrangère et cela ne m’a pas aidée à apprécier le documentaire.

En effet, bien qu’il montre d’une façon très intéressante les relations au sein de l’armée israélienne, parfois difficiles vu la faible différence d’âge entre les commandants et les simples soldats, l’accent était mis sans cesse sur « le peuple juif », la judéité commune à tous les soldats, alors que Tsahal met au contraire en avant les exemples de soldats chrétiens ou musulmans pour représenter la diversité du pays. Alors, bien sûr, dans l’unité choisie pour tourner, les profils étaient également différents, avec un oleh hadash né en Israël mais ayant vécu en Suisse, un juif éthiopien arrivé en Israël seulement sept ans auparavant, la figure traditionnelle du clown et enfin le commandant ancien dyslexique et terreur à l’école qui a réussi à se discipliner par le sport. Cela gâchait vraiment la beauté des sentiments présentés, que l’on sentait authentiques, et surtout le destin de ces jeunes : certains mourront peut-être au combat. Mourir pour son pays, une notion bien obsolète en Europe.

Et non, aucune fille, alors qu’il existe des bataillons combattants mixtes (les Lions de Jordanie, les Caracals) : les deux seules soldates avaient un rôle « maternel » (officier de formation pour soldats solitaires et instructrice de parachute).

Puis, après le documentaire, Eden, le commandant et « héros », est venu pour répondre aux questions du public, mais surtout délivrer un message, celui de soutenir Israël de retour sur les campus américains, à l’aide du film par exemple et des communautés locales. Insistant encore sur la judéité commune à tout le public (WTF ? Quid des étudiants chrétiens, très nombreux ?) et l’américanisme (merci pour les Canadiens et les Européens), c’était un discours communautaire absolument insupportable, et surtout contre-productif : ce n’est pas en montrant un documentaire qui présente uniquement les aspects positifs de l’armée israélienne que ces étudiants seront crédibles face au mouvement BDS.

Bien sûr que je suis pour une lutte contre ce mouvement, qui s’est d’ailleurs illustré récemment à Sciences Po en tentant de gêner l’organisation d’une conférence organisée par Paris Tel Aviv sur la place des femmes en Israël – heureusement, la mobilisation a permis que la conférence soit maintenue. De même, je ne trouve pas normal que des centaines d’artistes décident de boycotter les festivals israéliens. Franchement, vous pensez que Netanyahou en a quelque chose à faire ? Que cela va le décider à un plan de paix avec les Palestiniens ? Que tous les Israéliens sont méchants ? Que cela vaut la peine de se priver d’un immense savoir académique de chercheurs parce qu’ils ont le malheur de vivre sous un gouvernement pas forcément choisi ?
Dans ce cas, qu’attendez-vous pour boycotter la Chine (coucou les Tibétains et les minorités musulmanes) ? La Russie (coucou les opposants politiques) ? Les Etats-Unis (coucou Guantanamo) ?
J’en discutais hier avec Daniella : c’est tellement facile de critiquer Israël. Petit pays, peuple détesté depuis des centaines d’années, aucune ressource naturelle dont le reste du monde ne peut se passer…

Désolée pour la confusion de mes propos. Il va falloir que je m’entraîne, car à mon retour en France, m’est avis que les « pro » des deux côtés ne me louperont pas.

Plage & karaoké : les vacances sont là ! 

Pour revenir à des sujets plus légers, c’est officiel, je suis désormais en vacances pour deux semaines ! De nombreux étudiants rentrent dans leurs familles pour fêter Pessah, un moment important du calendrier juif vu qu’il s’agit d’une célébration de l’Exode, la fuite d’Egypte du peuple juif mené par Moïse (l’ouverture de la mer Rouge, toussa…). A cette occasion, les produits contenant de la levure sont formellement interdits, car le pain n’avait pas eu le temps de lever avant le départ précipité : on mange donc du matza (du pain azyme), les supermarchés retirent progressivement leurs produits non casher pour Pessah (le moment d’acheter des dizaines de paquets de pita et de remplir le congélateur) et un business se développe sur Facebook : le ménage de Pessah. En effet, il ne doit pas rester une trace de produits non casher dans la maison, et les juifs pratiquants récurent donc leurs placards de fond en comble.
De leur côté, les associations juives étudiantes organisent des « cours » pour préparer correctement le seder de Pessah, le repas rituel qui comprend un certain nombre de plats à déguster dans un ordre précis (d’ailleurs, le mot « seder » veut dire « ordre » : pour dire que tout va bien, on dit « beseder », « en ordre »), mais aussi pour répéter la Haggadah, l’histoire de l’Exode. Au sujet de la Haggadah, je vous conseille le beau roman Le livre de Hannah, de Geraldine Brooks, qui raconte l’histoire tourmentée de la Haggadah de Sarajevo à travers sa restauration.

Et petite anecdote qui a rendu fou l’Internet israélien ces derniers jours (en plus du départ de Zayn Malik des One Direction) : la marque de glaces Ben & Jerry’s a développé un parfum spécial pour Pessah, une glace au charoset (une sorte de pâte aux noix très appréciée). Tandis que certains criaient au canular, j’ai bien pu constater l’apparition de cette glace dans le bac de mon supermarché, en même temps que la disparition de toutes les autres glaces non casher (adieu Cookie Dough et autre Frozen Yoghut au shortbread), alors que Pessah ne commence que le vendredi 3 avril au soir.

Pour ceux qui avaient encore des doutes, le judaïsme est définitivement une religion de nourriture.

De notre côté, nous avons fêté dignement l’arrivée des vacances avec une soirée karaoké jeudi soir, dans ce qui est probablement l’un des seuls lieux proposant ce genre de divertissement à Jérusalem, le (Jamel) Comedy Club Off the Basement. Comme son nom l’indique, une salle en sous-sol avec une acoustique à faire pleurer de douleur un chef d’orchestre philarmonique, et mes propres oreilles par la même occasion. Mais pour dix shekels l’entrée, Leah et moi n’avons pas fait la fine bouche et assisté à des performances plus ou moins réussies.

Note aux futurs Américains en visite : non, Party Rock de LMFAO n’est pas une chanson pour karaoké.

Éblouie par le catalogue qui proposait un immense choix de daubes francophones (Tragédie et K-Maro au rendez-vous, ainsi que l’intégrale des reprises de la Star Ac’), j’ai opté pour un classique : J’ai demandé à la lune, d’Indochine. Personne ne connaissait – évidemment – mais je me suis bien amusée, avant de massacrer Let It Go (de La Reine des Neiges) avec Leah, sous les ovations mitigées du public et du personnel du bar qui doit probablement entendre le titre chaque soir.
Tandis que Leah optait pour With ou Without You, de U2, puis Fly Me To The Moon de Frank Sinatra, j’ai terminé avec Lemon Tree de Fool’s Garden, avant de fuir l’endroit qui se révélait de plus en plus dangereux pour mes tympans au fur et à mesure que la bière coulait.

Réveil cotonneux le lendemain matin, d’autant plus que nous sommes passé à l’heure d’été ! Très agréable le soir (il est actuellement 18h47 et il fait encore jour derrière les nuages, gros progrès par rapport à la nuit qui tombait à 17h30 au début du mois), c’est un changement plus difficile le matin.
Encouragée par les messages de Daniella qui avait rejoint Tel Aviv la veille, je me décide finalement à sortir de ma léthargie et saute dans un bus pour la mer vers 14 heures, tandis que Leah se prépare à partir pour Jéricho et assister à une fête de fiançailles d’une connaissance. Sacrée Leah.

Une fournaise m’attend à la descente, conformément aux prévisions météorologiques – 33° ! – et c’est avec plaisir que je m’assieds en terrasse ombragée pour déguster une glace à notre endroit habituel. Nous gagnons ensuite la plage, mais le soleil est voilé par des nuages de chaleur, ce qui au moins me permet de faire des économies de crème solaire. Un rapide passage dans l’eau plus tard – encore un peu trop fraîche, mais moins qu’à Pourim – nous voilà étendues sur des transats, sans payer, savourant l’instant présent et philosophant sur les relations hommes / femmes (sujet inépuisable) et, une pointe d’amertume dans la voix sachant que le moment n’est plus si lointain, à notre avenir en rentrant d’Israël.

Au détour d'une rue de Tel Aviv...

Au détour d’une rue de Tel Aviv…

Puis, après plusieurs demandes de numéro refusées par Daniella d’une façon de plus en plus véhémente, nous décidons de quitter la plage et de gagner Neve Tsedek, un quartier de Tel Aviv qui m’était encore inconnu et que l’on surnomme souvent « le Paris de Tel Aviv » en référence à son style architectural très européen. En effet, bâtiments à un étage et à toits rouges nous attendent, ainsi que petits bistrots aux serviettes à carreaux – mais la glace du goûter me pèse encore sur l’estomac et les prix affolent mon porte-monnaie. Nous continuons ainsi notre route dans une pénombre étouffante et des rues délabrées jusqu’à la gare routière centrale de Tel Aviv, célèbre pour sa population immigrée, surtout africaine mais aussi asiatique. Pour une fois, c’est moi qui détonne dans le paysage !
Mais les regards ne sont pas hostiles, simplement curieux : jamais une interpellation, chacun est assez préoccupé par ses propres soucis, ou trop drogué pour remarquer notre passage dans les rues encombrées de cageots odorants.

Je finis par trouver le sheirout pour Jérusalem tandis que Daniella saute dans un taxi pour rejoindre son ami qui habite dans une banlieue de Tel Aviv ; le minibus démarre rapidement et, bonne surprise une fois arrivé à Jérusalem, ne nous dépose pas en centre-ville mais à la porte de Damas. Ne me reste plus qu’à prendre un minibus arabe à la gare routière encore ouverte et, une dizaine de minutes plus tard, me voilà de retour au village étudiant. Une rapide douche pour se débarrasser du sable, et au lit, avant un samedi venteux et paresseux.

Et demain, retrouvailles avec ma mère ! Nous avons loué un appartement AirBNB sur HaYarkon (la promenade de Tel Aviv), avec balcon et vue sur la mer – j’ai vérifié l’endroit hier. Au programme de la semaine, bronzette, restaurants et visites culturelles. J’attends notamment Pâques avec impatience, qui promet d’être bondé à Jérusalem – nous viendrons sûrement pour la journée.
Ensuite, pour le dernier week-end des vacances, randonnée en Galilée au programme, organisée par un groupe anglophone, puis le jour de la rentrée (le dimanche 12), ce sera mon second Model United Nations, à l’université de Ben Gourion à Beer Sheva. Je ne connais pas encore mon pays ni le comité dans lequel je siégerai.

Bref, comme toujours, de nouvelles aventures israéliennes !

PS : mon blog a dépassé les 3000 vues ! Alors même si le nombre de commentaires ne suit absolument pas cette croissance, je tiens à remercier tous mes lecteurs – qui, selon l’outil Statistiques de WordPress et les recherches Google, semblent surtout s’intéresser à mes photos.

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C’est la rentrée ! (2)

Dimanche 1er mars, après-midi. Le second semestre vient à peine de commencer et, pourtant, la petite bibliothèque de l’institut Rothberg ne désemplit pas. Juifs américains débarquant de Californie, Coréens chrétiens venus suivre les pas du Christ ou Européens étudiant les langues anciennes, tous sont là, à nouveau, prêts à braver les cours, les lectures qui s’amassent déjà et les « sheket ! » (« Silence !) courroucés de la bibliothécaire grisonnante. Et après sept semaines de repos intellectuel – ou presque, vu que j’étais en stage au journal -, je vous assure que ce retour sur les bancs de l’université – ou plutôt sur les sièges à tablette privilégiés ici, encore moins pratiques que les rangées de Boutmy qui avaient au moins l’honneur d’être classées monument historique – est assez difficile. Reprendre le processus d’inscription académique, se refaire des amis parmi les nouveaux… Paresse, paresse ! Heureusement, je peux partager mes états d’âme avec mes colocataires et les quelques autres étudiants qui, comme nous, restent ici pour un an. Ainsi, j’ai retrouvé dans mon cours Challenges of regional cooperation Vicky, qui fut mon éphémère colocataire au premier semestre ; une étudiante chinoise dans mon cours sur la société palestinienne qui était déjà présente dans celui sur l’islam.

Pour vous donner une petite idée de mon quotidien (et me préparer au rapport de séjour), voici la liste des cours que je suis ce semestre. Après de nombreuses déceptions (ceux sélectionnés lors de la pré-inscription pédagogique en janvier ayant été supprimés), je suis finalement parvenue à 21 crédits, la somme demandée par Sciences Po étant de 20. Beaucoup trop, selon l’avis de mon academic advisor et moi-même, quand on sait que les autres étudiants en prennent 15, voire 12, mais… C’est Sciences Po !

Challenges of regional cooperation: un seminar de niveau 4 (le plus élevé), censé donc être complexe et intéressant, avec des prérequis de relations internationales. Malheureusement, ces prérequis ne sont pas tous acquis par les étudiants et la prof – qui connaît Sciences Po et me tacle sur ma Frenchness et Bertrand Badie, oui oui – doit revenir sur les traditionnels concepts de réalisme, libéralisme et constructivisme. Espérons que cela accélère les prochaines semaines.

The Palestinians: modern history and society: une lecture & exercise de niveau 2, cours donné par un prof palestinien de Ramallah très enthousiaste et riche en anecdotes. Un peu trop, d’ailleurs : difficile d’avancer ! Mais si les premiers cours étaient un peu vides, les suivants se révèlent passionnants et permettent de mieux saisir l’histoire de ce petit bout de terre si âprement discuté…

Marriage and sexuality in Ancient Judaism: pris complètement au hasard pour ne pas avoir uniquement de l’hébreu le jeudi matin, je n’ai pas encore eu l’occasion de le tester. Je verra demain midi, mais selon le syllabus et des étudiants qui l’ont pris pendant la semaine d’add and drop, il est chouette. Et en effet, il est très intéressant malgré mon manque de connaissances en judaïsme qui m’empêche de comprendre certaines nuances. Je vais avoir du boulot pour rattraper le niveau du cours (tous les étudiant.e.s ou presque sont juif.ve.s !). Petite anecdote qui montre bien la fameuse Jewish Connection: alors qu’une nouvelle étudiante se présentait, de Chicago, il s’est avéré que la nièce du prof était une amie de l’étudiante !

Ces trois cours (et l’hébreu que je suis désormais au niveau 2, héhé ! classe de 20, moins bien…) sont dispensés à Rothberg, l’institut pour étudiants internationaux. J’ai également pris des cours à l’université elle-même, plus challenged, plus longs (sur 14 semaines au lieu de 11) et surtout avec des étudiants israéliens (enfin, j’espère…). Comme le semestre est légèrement décalé, je commence ces cours cette semaine (mardi).
J’ai pris un cours sur les enjeux contemporains du journalisme, un sur l’autisme et un autre sur les droits de l’homme et le contre-terrorisme (je n’ai eu accès au syllabus qu’après mon inscription et je commence à le regretter, mais…). Je mettrai donc cet article à jour en fin de semaine, une fois remise de Pourim.
(Le Model United Nations va également reprendre dimanche prochain, avec toujours plus de simulations – je vous dois d’ailleurs le compte-rendu de celle de Haïfa début décembre, je n’oublie pas.)

Car jeudi, Jérusalem fête Pourim ! Fête de la débauche où la consommation de vin est encouragée, enfants et adultes se déguisent en personnages bibliques – ou pas. Nous hésitons encore entre plusieurs fêtes, à Jérusalem ou à Tel Aviv. Je participe également à une dictée organisée par l’institut français vendredi matin, à l’occasion de la semaine de la Francophonie. J’espère que je serai réveillée…

EDIT du mercredi 4 mars. 

La semaine étant déjà terminée (je n’ai pas cours demain vu que c’est Pourim), je reviens sur les cours à l’université que j’ai eus pour la première fois cette semaine.

Contemporary issues of journalism: syllabus alléchant mais cours assez lent et brouillon, dans une salle minuscule qui n’encourage pas la concentration. Plus de 25 étudiantes, une seule grande table pour douze et donc les autres (dont moi) reléguées sur des sièges derrière… De plus, c’est un cours en anglais mais pour ne pas « brusquer » et « décourager » les étudiants israéliens (je suis en fait la seule exchange student dans le cours), les discussions en classe se font en hébreu et les devoirs peuvent se rendre dans la même langue.
Je suis très surprise par cette position de l’enseignante : en effet, si le but de prendre un cours en anglais est de progresser dans la langue, alors autant tout faire en anglais, non ? Bien sûr, certains étudiants moins à l’aise pourraient se sentir gênés de participer en classe en anglais, mais c’était le cas dans mes cours en anglais à Sciences Po où nous ne parlions jamais anglais.

Terrorism, counter-terrorism and human rights: le gros challenge de mon semestre selon mon academic advisor. Je suis d’accord avec elle vu la quantité de lectures, mais alors, quel bonheur d’avoir un vrai cours ! Avec un PowerPoint, un prof qui enseigne des choses, des interventions des élèves réfléchies et intelligentes… Je me sens vraiment stimulée et cela me manque dans les cours que je prends à Rothberg (même au niveau seminar).

Autism spectrum disorder: ayant manqué le réveil ce matin, ce sera pour la semaine prochaine…

Et voilà, déjà le week-end… Ce second semestre va être plus riche en pauses : demain Pourim, les élections le 17 mars, les deux semaines de Pessah début avril. Voyages et découvertes en perspective.

Au programme du week-end : demain, visite costumée de bases militaires pour apporter cadeaux et bonne humeur aux soldats, avec le programme THRIVE (qui fait découvrir Israël aux jeunes juifs américains – je me suis infiltrée), et vendredi matin dictée à l’Institut Français de Tel Aviv.

Hag sameah !

Hanoukka, la fête des lumières et du gras

Mercredi 24 décembre. La douillette bibliothèque bruisse de conversations tandis que, sur Facebook, s’organisent les petits-déjeuners et dîners de Noël. Pour la première fois depuis la création de l’école, les étudiants de l’institut Rothberg bénéficient d’un jour de congé demain, pour le 25 décembre. Pas pour le 1er janvier, par contre, qui sera gratifié d’une interro de compréhension orale d’hébreu et d’un exposé en psychologie militaire. Comme dimanche était également férié en l’honneur de Hanoukka, cette semaine fut délicieusement courte et bienvenue pour digérer les excès culinaires typiques de cette fête juive hivernale.

Coexistence festive à l'université !

Coexistence festive à l’université !

Un peu d’histoire

Souvent qualifiée, à tort, comme le « Noël des juifs » à cause de la proximité temporelle, des riches repas et des retrouvailles familiales, Hanoukka (on peut trouver de nombreuses orthographes, je vais tenter de me tenir à celle-ci) est une fête mineure dans la Torah, à peine mentionnée, mais a gagné de l’importance au fil des siècles. Elle commémore le « miracle de la fiole d’huile » : une seule petite fiole avait suffi pour l’allumage des bougies (la Menora) dans le Temple pendant huit jours, le temps d’en fabriquer une autre, alors que Jérusalem était en pleine révolte des Maccabées.

Home-made Hanoukkiah. Je n'ai pas progressé depuis les cours d'arts plastiques au collège.

Home-made Hanoukkiah. Je n’ai pas progressé depuis les cours d’arts plastiques au collège.

Non, pas les zombies. Ces Maccabées étaient des dignitaires juifs qui se sont révoltés contre l’alourdissement des taxes pesant sur la communauté juive au deuxième siècle avant Jésus-Christ. A cette époque, le pays de Judée était sous la coupe des Séleucides, une dynastique grecque qui tentait d’helléniser les Juifs, notamment en interdisant l’étude de la Torah.

Hanoukkiot sur le rebord de la fenêtre, chez Mareike, une étudiante en échange.

Hanoukkiot sur le rebord de la fenêtre, chez Mareike, une étudiante en échange.

Pour commémorer le miracle et rappeler la fierté d’être Juif, les pratiquants allument donc une nouvelle bougie par soir, pendant huit jours : ces chandeliers à neuf branches (la branche centrale servant à allumer les autres), la Hanoukkiah, sont placés derrière les fenêtres, afin que tout le monde puisse les voir. On est censé les éteindre lorsque plus personne ne passe devant la fenêtre : possible dans les villages reculés mais difficilement réalisable en ville. Les bougies sont donc spécifiques et ont une durée de vie très courte. Chaque soir, à la tombée de la nuit, celles de la veille sont ôtées et les nouvelles allumées, accompagnées de chants et de prières. Les rues sombres des quartiers orthodoxes s’illuminent et il n’est pas rare d’apercevoir des familles réunies autour du chandelier, derrière leurs fenêtres. Émotion particulière lorsque l’on est loin de la France…

Illuminations dans les rues.

Illuminations dans les rues.

Les lieux publics de Jérusalem ou de Tel Aviv sont également illuminés en conséquence, ce qui n’est pas sans rappeler les illuminations de Noël dans les pays occidentaux : simple coïncidence du calendrier, les lumières évoquent surtout la lutte, l’espoir de conserver la culture juive contre l’envahisseur grec.

Réjouissances culinaires

Mais comme toute fête juive, Hanoukka se distingue surtout par sa nourriture ! Toujours liés au miracle de la fiole d’huile, les plats cuisinés en cette période plutôt frisquette mettent l’huile et le gras à l’honneur. On mange des latkes, des beignets de pommes de terre frits, typiques de la cuisine ashkénaze, souvent accompagnés de fromage frais et de compote de pommes, et en dessert des soufganiyot, des beignets sucrés : traditionnellement à la fraise, ils peuvent aussi être fourrés au chocolat, au caramel ou artistiquement décorés.

Latkes, beignets de pomme de terre, le plat emblématique de Hanoukka. Avec du fromage et de la compote de pommes.

Latkes, beignets de pomme de terre, le plat emblématique de Hanoukka. Avec du fromage et de la compote de pommes.

Pas de soucis pour les calories : on ne grossit pas et personne ne fait d’AVC, c’est le miracle de Hanoukka…

Environ 500 calories par beignet. Bon appétit. (à gauche, fraise, à droite caramel)

Environ 500 calories par beignet. Bon appétit. (à gauche, fraise, à droite caramel)

Autant vous dire que je n’ai refusé aucune fête, ces derniers jours !

Le mercredi, deuxième jour de Hanoukka, allumage des bougies chez notre professeur de philosophie, dans son appartement au sud de Jérusalem. L’occasion de rencontrer quatre de ses cinq enfants (oui, la fertilité n’est pas un souci en Israël), de déguster des latkes, des beignets tunisiens et d’en apprendre un peu plus sur nos camarades. Israël n’est assurément pas une destination anodine pour un semestre ou une année d’échange à l’étranger, et la pluralité des profils est étonnante : jeunes juifs américains envisageant l’aliyah, Australiens étudiants en théologie, Californien d’origine mexicaine s’étant réfugié dans le christianisme pour échapper à la violence des gangs…
C’était particulièrement émouvant d’être là, dans un appartement chaleureux, entourés de livres, observant un professeur dans son habitat naturel et parlant hébreu avec ses enfants. On ne verrait probablement pas cela en France.

Chez le prof de philosophie, les hanoukkiot baignent dans l'huile !

Chez le prof de philosophie, les hanoukkiot baignent dans l’huile !

Les réjouissances avaient également lieu à Rothberg : entre fabrication maison de hanoukkiah et petit concert des étudiants du Pontifical Institute – avec bien sûr des soufganiyot gratuits à la fin – les couloirs décorés prenaient un air de fête.

Chorale du Pontifical Institute à l'université, pour le deuxième jour de Hanoukka.

Chorale du Pontifical Institute à l’université, pour le deuxième jour de Hanoukka.

Interlude : je viens d’apprendre la séparation de Tim Burton et Helena Bonham Carter. Une minute de silence pour mon enfance perdue, merci. 

Le jeudi soir, j’étais invitée chez Mareike, une étudiante allemande francophone également en échange à Rothberg, vivant à Pisgat Ze’ev. Ses colocataires étant assez religieux, avec notamment une cuisine casher, ils accordent donc une grande importance à Hanoukka et c’était très agréable de retrouver cette ambiance chaleureuse et communautaire. Sans cesse ravitaillés en latkes et avec des chansons de Hanoukka en fond sonore (surtout des reprises de tubs à la sauce juive, ce qui peut donner des résultats assez comiques…), nous avons découvert le jeu des toupies, le sevivon en hébreu ou dreydel en yiddish.

Chaque joueur dispose d’une petite toupie en bois ; sur chaque face est inscrite (en hébreu) la première lettre d’un mot en yiddish. Ainsi, la lettre nun signifie « nisht », rien ; le shin « shtel ayn », ajouter ; le hei « halb », moitié, et enfin le gimel « gants », tout.
Des pièces en chocolat sont ensuite réparties à parts égales entre les joueurs, qui en placent une dans le pot commun. Puis, on lance la toupie et on obéit à ses instructions !
Étrangement, j’ai été très malchanceuse et j’ai terminé le jeu… avec deux pièces de chocolat, alors que nous en avions dix au début.

Bien que l’origine du jeu ne soit pas réellement connue, elle serait un souvenir de la nittel nacht, la nuit du réveillon de Noël : pendant que les chrétiens festoyaient, les juifs devaient s’abstenir d’étudier la Torah, mais refusaient d’observer cette interdiction et les enfants jouaient donc devant les yeshivot pour couvrir le bruit des étudiants.

Jeu des toupies, ou casino de Hanoukka.

Jeu des toupies, ou casino de Hanoukka.

Entre lecture, tentatives de travailler, téléchargement puis visionnage de la saison 2 d’Orange is the New Black (foncez !) et lessive, le week-end s’est écoulé tranquillement. Petit cadeau de Noël à moi-même : trente euros de fromage, dans une petite boutique près de Mahane Yehuda.

Enfin, hier, pour le dernier jour de Hanoukka, petite fête à la rédaction du Jerusalem Post : après des discussions sur l’avenir du journal pour l’année prochaine, rencontre avec des collaborateurs sporadiques autour… de beignets, bien sûr.
Le Model United Nations de l’université, dont je fais fièrement partie, se réunit également le mardi soir : j’ai représenté le Yémen au sein du haut conseil des Nations Unies pour les réfugiés. Belle occasion de rencontrer des Israéliens toujours étonnés face à ma jeunesse, et de combattre ma timidité maladie ! Début janvier, ce sera ma première grande conférence à Haïfa… Jupe noire et chemise blanche en perspective.

Difficile de se concentrer...

Difficile de se concentrer…

Je vous laisse avec la vue de ma chambre ce matin, et vous souhaite un très joyeux Noël ! Au programme ce soir, messe de minuit à Bethléem (faute de tickets, ce sera sur les écrans placés à l’extérieur de l’église), messe en français à l’école biblique demain matin et visite guidée de la Vieille ville illuminée demain soir.

Bonnes fêtes, et attention aux crises de foie (je tuerai pour du foie gras, d’ailleurs) !

Excursion à Ashkelon : regard sur la culture militaire israélienne

Lundi 15 décembre. Une chape sombre, froide et humide règne sur les collines de Jérusalem ; les étudiants éternuent et les maladies se propagent rapidement. Heureusement, une douce chaleur baigne le rez-de-chaussée de la grande bibliothèque universitaire, qui bruisse de conversations en hébreu, en arabe ou en anglais. Le pauvre travailleur fatigué par l’échéance des papers et des finals exams s’y ressource dans les canapés, les poufs ou simplement en discutant avec ses amis. Où est l’ambiance studieuse, me dites-vous ? Eh bien, il suffit de monter ou de descendre l’escalier : quatre larges salles, aux places nombreuses (on est loin de la chasse désespérée dans les bibliothèques sciences-pistes), accueillent les volontés plus studieuses qui ont envie de calme.

De mon côté, j’ai un besoin urgent de chaleur humaine et aucune envie de travailler sur mon paper en philosophie juive qui est à rendre pour mercredi : j’ai donc choisi le rez de chaussée (techniquement, c’est le troisième étage, car la bibliothèque compte des sous-sols, mais j’ai renoncé depuis longtemps à comprendre la dénomination des étages à l’israélienne) et j’observe, pensive, le multiculturalisme. Jeunes femmes arabes musulmanes portant le foulard, kippas colorées arborant parfois des motifs surprenants ou des messages, hippies à larges jupes et dreadlocks que l’on est sûr de retrouver dans un cours de droit humanitaire.

Heureusement, je sais que je retrouverai cette même atmosphère chaleureuse et bienveillante dans mon appartement, car j’ai enfin réussi à déménager. Avec la palme du déménagement le plus court de l’histoire : en une heure top chrono, mes affaires étaient transportées dans ma nouvelle chambre, située très simplement dans la colocation d’à côté. Finies les soirées solitaires et les portes fermées, je retrouve ma liberté d’expression et vis désormais avec trois Canadiennes, dont l’une comprend et parle parfaitement le français (sans accent québécois). Une assiette de pâtisseries rapportées d’Haïfa où j’ai passé le week-end et mon intégration était terminée !

Mais trêve d’anecdotes et passons au sujet sérieux de cet article, le premier depuis longtemps – j’écris désormais surtout pour le Jerusalem Post, comme vous l’avez sans doute remarqué : la ville d’Ashkelon, située au sud-ouest d’Israël. Ville côtière à l’architecture digne des plus belles laideurs de l’époque soviétique, elle a surtout la particularité d’être la ville la plus proche de la bande de Gaza, et a donc essuyé de nombreux tirs de roquettes pendant la guerre cet été et les précédentes opérations qui ont opposé l’armée israélienne et le Hamas au pouvoir à Gaza.
Je m’y suis rendue à l’occasion d’un field trip (ou excursion, pour les non-anglophones comme mon cher père) organisé par mon prof de psychologie militaire. Opinion partagée par de nombreux étudiants, son cours est absolument ennuyeux et digne des plus beaux moments de pipeau intellectuel, et rester éveillée pendant les quatre heures qui terminent la semaine est plutôt difficile, mais ce field trip était passionnant et bienvenu pour se vider la tête en compagnie de camarades sympathiques.

Le musée des Armored Corps de Latrun, bon exemple de la culture militaire israélienne

Première étape de cette excursion vers le sud : Latrun (ou Latroun en français). Ancienne forteresse française au temps des croisés (dont la ville tirerait apparemment le nom : le château des chevaliers étant « Le Toron »), puis abritant un monastère trappiste à partir de 1890, la ville est donc étrangement reliée à l’histoire française. Placée stratégiquement au centre du pays (une demi-heure de Tel Aviv et de Jérusalem, probablement une heure et demie de Haïfa : les distances sont minimes en Israël), c’était un bon endroit pour établir un musée dédié aux Armored Corps, la division blindée de l’armée israélienne, nous a expliqué notre guide. Jeune femme terminant son service militaire, son oncle est mort pendant la guerre du Kippour et son père était membre de cette division blindée qui représente une grande part des effectifs de l’armée israélienne : c’était un honneur pour elle de travailler dans ce musée et de guider les touristes.

Le drapeau de l'Armored Corps, qui trône fièrement sur le toit du musée.

Le drapeau de l’Armored Corps, qui trône fièrement sur le toit du musée.

Après un passage par la boutique qui vendait notamment des repose-cous imprimés aux effigies de Tsahal, la visite a commencé par une présentation des nombreux tanks utilisés par l’armée au cours de son histoire. Grand mystère qui me taraudait devant les défilés du 14-Juillet, j’ai pu satisfaire ma curiosité et voir l’intérieur d’un tank, qui était coupé en deux afin de faciliter l’observation. Une seule impression : c’est petit. Et il faut mieux être bien organisé.
Bien qu’Israël achète des tanks à l’étranger, les entreprises nationales en produisent également et ont procédé à quelques ajustements, notamment pour protéger la vie du conducteur : ainsi, des protections ont été ajoutées entre sa cabine et la tête du tank. Les blindés israéliens sont souvent plus massifs que leurs homologues américains, tout simplement parce qu’il n’y a pas besoin de les transporter sur le lieu de bataille… Comme l’a précisé la guide, les soldats se battent pour protéger leur propre terre.

Longue histoire : tank construit par la France et capturé par l'Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale, il fut récupéré par les Alliés à la fin et envoyé en Israël lors de la guerre d'Indépendance en 1948. Une croix gammée était dessinée à l'avant, effacée depuis.

Longue histoire : tank construit par la France et capturé par l’Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale, il fut récupéré par les Alliés à la fin et envoyé en Israël lors de la guerre d’Indépendance en 1948. Une croix gammée était dessinée à l’avant, effacée depuis.

Et ce patriotisme, cette fierté envers les défenseurs de la nation se ressent clairement dans le reste du musée : plus que les tanks ou les panneaux qui racontent les guerres du point de vue de l’infanterie, le musée est surtout un hommage aux soldats. Ainsi, les noms des soldats de l’Armored Corps décédés depuis la création de l’Etat d’Israël sont gravés sur un large mur, dans la cour ensoleillée du musée. Tous n’ont pas perdu la vie sur le champ de bataille : certains sont morts suite à une maladie ou un accident de voiture. Le dernier nom est celui d’une jeune soldate qui s’est suicidée à la fin de son service militaire. Un phénomène tristement pas si rare, que l’armée s’efforce de combattre.
Pour que les soldats soient honorés en tant que personnes et non comme simples noms sur des listes, ils sont classés par guerre puis par ordre alphabétique, mais les prénoms sont placés en premier, avec parfois un surnom connu. Seul le dernier panneau, le plus récent, est chronologique. Il a commencé avec la seconde guerre du Liban et ne porte pas encore de date de fin.

Pour séparer ou commémorer, Israël est le pays des murs...

Pour séparer ou commémorer, Israël est le pays des murs…

Cet hommage continue à l’intérieur du musée, un ancien poste de police britannique dont les murs sont criblés de balles : les combats firent rage à Latrun pendant la guerre d’indépendance. Nous passons dans un long couloir où sont projetés, sans fin, les portraits des soldats décédés avec leur nom, puis arrivons dans une salle plus petite où la commémoration se fait plus personnelle. Douze piliers se dressent dans la pièce sombre, un rappel des douze tribus d’Israël, et une courte biographie du soldat s’affiche sur un écran de télévision. Son nom, sa ville d’origine, son âge, quelques éléments sur ses performances militaires, ces éléments sont également lus par une voix grave et une bougie artificielle scintille.
D’un pas mal assuré, mal à l’aise face à cette solennité et cette nostalgie dont le pays semble parfois se faire spécialiste, je me dirige ensuite vers la pièce des larmes. Ancienne tour de commandement, où l’on voit encore les meurtrières, les murs de métal de la haute pièce en béton sont sans cesse arrosés d’eau. Les larmes versées par les parents, les familles des soldats, la nation toute entière. Mais la vie renaît sous nos pieds et le sol transparent : l’eau est recyclée et se mêle à la terre, la pierre, symbole d’espoir.

Les murs rouillés de la tour des larmes.

Les murs rouillés de la tour des larmes.

La visite se termine par la diffusion d’un court film qui résume ce que nous venons de voir, insistant encore et toujours sur le courage des soldats conscrits, l’ambiance familiale qui règne au sein des bataillons et l’importance du musée pour les Israéliens.
Bien que le cours ait en fait pour but de nous faire comprendre cette culture militaire, j’avoue, dans toute mon ignorance d’Occidentale vivant dans un pays relativement sûr, sans service militaire obligatoire, ne pas avoir été émue par cette visite peut-être trop rapide.
Suite aux nombreux attentats qui ont frappé Jérusalem, je suis désormais rassurée par la présence de soldats dans les transports en commun, ce qui m’effrayait auparavant, mais mon sentiment face à la conscription est toujours celle de l’utilisation de jeunes comme chair à canon. Même après avoir rencontré des soldats fiers et heureux de l’être, parfois volontaires depuis l’étranger.
Mais c’est probablement un mal nécessaire, n’est-ce pas ? Comment comprendre lorsque l’on ne vit ici que depuis quatre mois et que l’on vient d’un pays où les soldats de métier se battent très loin ?
D’ailleurs, plus que d’assurer la sécurité physique du pays, le service militaire est peut-être la seule chose que partagent tous les Israéliens, de Tel Aviv, de Jérusalem ou d’Eilat. Un ciment pour la nation, dit-on souvent. Les juifs ultra-orthodoxes, pourtant épargnés par la conscription, sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à rejoindre les rangs de l’armée, qui compte également des Arabes israéliens chrétiens, druzes et même musulmans.

« Vous voyez les bâtiments là ? C’est Gaza »

Après un déjeuner sur le pouce et quarante-cinq minutes de route, le car s’arrête dans une friche méditerranéenne. La mer s’offre à nos yeux, ainsi qu’une centrale électrique et des champs cultivés avec soin. Nous grimpons sur un monticule de sable qui vient du Sahara, charrié par les vents et la mer, quelque peu perplexes quant à notre position sur la carte d’Israël que le prof porte sous son bras. Un homme sec nous attend, pistolet dans le dos et bipeur à la ceinture ; le soleil de décembre me brûle les yeux.

L'une des plages d'Ashkelon, au bord de la Méditerranée.

L’une des plages d’Ashkelon, au bord de la Méditerranée.

Comme nous l’explique ensuite notre prof, nous sommes à trois kilomètres de Gaza. Oui, cette bande de terre où s’entassent des centaines de milliers d’habitants et qui fait régulièrement l’actualité à l’international, que ce soit pour des inondations ou le lancement de roquettes sur Israël. Les nuages nous empêchent de distinguer clairement les infrastructures à l’œil nu, mais l’autre homme, ancien colonel du renseignement dans l’armée et désormais responsable de la sécurité d’Ashkelon, nous prête des jumelles et les bâtiments grisâtres se dévoilent. Éberluée, j’aperçois des immeubles, des rues, et même une grande roue que je devine plantée sur la plage pour distraire les enfants. A gauche, donc au nord-est de la bande de Gaza, on découvre aussi les résidences construites pour les généraux de Yasser Arafat, désormais vides.

Skyline...

Skyline…

Alors que nous échangeons des regards plutôt inquiets, tentant sans succès de cacher notre inquiétude et notre étonnement d’être là, les deux Israéliens, anciens militaires, ne montrent aucun signe d’anxiété : ce fut, et c’est toujours, leur quotidien. Comme le mien, dans une moindre dimension : mon sac est fouillé à l’entrée de l’université, je passe sous un portique, et ce week-end à Haïfa j’ai eu droit au détecteur de métaux avant de pénétrer dans le marché de Noël de Wadi Nisnas. Dans le tramway, j’ai pris l’habitude de m’asseoir le plus loin possible des portes et éviter d’être à côté d’une vitre ; je surveille inconsciemment les autres passagers et veille aux bagages suspects. Automatisme.

Des bips réguliers se font entendre et nous croyons la fin du monde proche, avant de comprendre qu’il s’agit seulement d’une alarme de voiture. Le prof rit de notre tension et préfère se tourner vers le complexe qui s’étend entre Gaza et Ashkelon. Huit kilomètres séparent la ville du check-point et quinze de Gaza City. D’ailleurs, la centrale électrique que nous voyons alimente tant la ville israélienne que l’enclave gazaouie, ce qui n’empêche pas le Hamas de la bombarder, au risque de priver les habitants d’électricité. Une usine de désalinisation s’étend aussi sur la côte, et plusieurs réservoirs de pétrole assurent le fonctionnement d’Ashkelon. L’or noir est livré en pipeline depuis Eilat : un pipeline qui a récemment fui et déversé des millions de litres dans le désert, la plus grande catastrophe écologique en Israël depuis plus de dix ans.

Quatre lignes électriques alimentent la bande de Gaza depuis la centrale d'Ashkelon.

Quatre lignes électriques alimentent la bande de Gaza depuis la centrale d’Ashkelon.

Dans le QG sécurité

Enfin, nous quittons ce lieu irréel pour gagner la ville elle-même et le quartier général de la police d’Ashkelon – le bureau de notre second guide, donc. La bourgade est plate, terne, les immeubles gris et sans charme. Une large barre d’immeubles abrite le commissariat et nous nous glissons dans les sous-sols climatisés. Une fois dans son bureau, assis à la place des hauts dignitaires de la ville, le responsable de la sécurité – dont j’ai oublié le nom – présente quelques sculptures qui sont en réalité des missiles tombés sur la ville et transformés en œuvres d’art. Chaque modèle est différent et provient d’un pays spécifique, arrivés à Gaza via les tunnels de contrebande : Chine, Iran, Syrie, ou fabrication artisanale. Les pièces métalliques sont franchement effrayantes et je n’ose imaginer le quotidien des habitants pendant les guerres avant l’invention du Dôme de Fer – dont nous découvrons l’une de têtes destructrices de missiles.

Missile sculpté et peint. J'ai ajouté la fleur d'hibiscus, cueillie sur une haie dans la rue.

Missile sculpté et peint. J’ai ajouté la fleur d’hibiscus, cueillie sur une haie dans la rue.

En cas de crise, nous explique le responsable, toutes les informations disponibles sur la situation sont centralisées dans le bureau. Le service des télécommunications peut aussi surveiller Facebook ou d’autres réseaux sociaux afin d’avoir une vue complète de la catastrophe (tremblement de terre ou tsunami sont au programme, bien que peu probables). Les enfants sont particulièrement touchés par les crises et sont donc soumis à des exercices répétés, jusqu’à deux fois par semaine (!) : s’ils intègrent les automatismes et se comportent calmement pendant les exercices, la famille entière restera stable et solide face à l’événement imprévu. C’est la doctrine du service.

Une fois la visite terminée, le prof nous fait remarquer quelques détails dans la rue qui prouvent les dangers auxquels sont confrontés les habitants d’Ashkelon : les 150 roquettes reçues en trois semaines en 2007, quand le Dôme de Fer n’existait pas encore, ont laissé des traces. Une large plaque de béton, plus récente que les autres, se détache au milieu du parking où nous nous trouvons : une roquette est tombée là. Des trous parsèment également les murs des immeubles.

Patchwork mortel.

Sous le béton…

Un peu de beauté dans ce monde de brutes

Alors que nous pensons rentrer désormais à Jérusalem, notre cher professeur, tout sourire, nous propose de terminer l’excursion à la plage ; personne ne se fait prier et nous gagnons la mer en quelques minutes. Le soleil se couche sur une Méditerranée bleue-grise, des enfants se baignent et d’autres font du paddle-surf. Après avoir ramassé des coquillages et trempé mes mains dans une eau tiède, je m’assois sur les rochers et contemple la mer, bercée par le ressac des vagues. Difficile de croire qu’il y a quelques mois, les sirènes d’alerte retentissaient quotidiennement. La plage était vide, les habitants chez eux, prêts à courir dans les abris en moins de quinze secondes.
A quelques kilomètres de là, de l’autre côté du mur, la plupart des Gazaouis subissaient les choix politiques de leurs dirigeants : leurs maisons se transformaient en caches d’armes, souvent détruites par les bombardements de l’armée israélienne.

Plage d'Ashkelon, vers 17 heures.

Plage d’Ashkelon, vers 17 heures.

Mes photos d'Israël : 1/3 dôme du Rocher, 1/3 coucher de soleil et 1/3 nourriture.

Mes photos d’Israël : 1/3 dôme du Rocher, 1/3 coucher de soleil et 1/3 nourriture.

Ciel de décembre.

Ciel de décembre.

Il est 17 heures et la nuit tombe ; un vent frais se lève et nous remontons dans le car, direction Jérusalem. Des paquets de gâteaux passent dans les rangs, gentiment achetés par le professeur. C’est Hannouka en avance…

Fin de l’ulpan : premier bilan académique

Mercredi 24 septembre. Le soleil d’été brûle les pelouses désertées du village étudiant ; une brume tenace me cache la vue du désert de Judée. Quelques silhouettes errent dans les allées, chargées de sacs en plastique remplis de victuailles : ce soir commence la fête du Nouvel An, Rosh Hachana – « Chana tova » à tous mes lecteurs israéliens s’il y en a. Pas de commerces ouverts ni de transports en commun israéliens jusqu’à samedi soir. Je ne peux m’empêcher de poser la pertinence de telles mesures dans une ville plutôt pauvre qui vit essentiellement du tourisme, mais les traditions ont leur raison que le cerveau ignore.

L’appartement également est désert – enfin, je crois… peut-être que la vampire anglaise est là, tapie derrière sa porte blindée – et je savoure ce calme tant désiré. Après avoir posé, pour la énième fois, les avantages et les inconvénients d’un tel chambardement, je me suis décidée à quitter le Village. Je ne suis pas faite pour la vie en communauté. J’espère cependant être remboursée du loyer avancé pour l’année. Si cela n’est pas possible, eh bien… Je tenterai au moins de changer d’appartement : j’ai l’impression de devoir supporter les personnes avec lesquelles j’ai le moins d’atomes crochus de tout le Village (ou presque).

Mais cessons ce marasme, car je suis en vacances ! Jusqu’au 19 octobre ! Au programme, visite approfondie de Jérusalem (quand les bus seront de retour), quelques jours à Tel Aviv et à Haïfa, et une semaine en Jordanie du 10 au 16 octobre avec des filles du village étudiant (preuve que je ne suis pas si asociale que cela).

Surtout, qui dit vacances dit plus de réveil à 6h30 pour cinq heures d’hébreu, et ce tous les jours de la semaine (sauf le samedi). C’est donc le moment de revenir sur ces dix-huit jours de torture volontaire et d’apprentissage dans la bonne humeur.

Le ton de ce billet sera très académique, destiné en priorité aux futurs 3A qui se posent des questions sur l’ulpan. Il vise également à m’épargner la peine de me souvenir de tout cela en mai, au moment de rédiger mon rapport de séjour.


L’ulpan de l’université hébraïque : une institution israélienne

 Israël est un pays d’immigration : dans les rues, on entend parler anglais, français, russe, des affiches en amharique (langue des juifs éthiopiens) sont placardées sur certaines boutiques de Tel Aviv. Or, parler la langue du pays reste un élément essentiel d’intégration, ne serait-ce que pour comprendre ce que l’on achète au supermarché. Ainsi, pour faciliter l’apprentissage de l’hébreu des olim (les nouveaux immigrants qui ont fait leur aliyah) mais aussi des expatriés soucieux de sortir de leur bulle et bien sûr des étudiants, ont été créés les ulpanim, cours d’hébreu intensifs dispensés par de nombreux organismes, en Israël mais aussi à l’étranger (il existe par exemple des ulpanim dans des centres communautaires parisiens). Celui de l’université hébraïque de Jérusalem est l’un des plus réputés dans le monde, fort de son expérience (plus de quatre-vingts ans), au point que le libre référence de l’apprentissage de l’hébreu, Hebrew from Scratch, a été conçu par des professeurs de l’université – et est édité par Akademon, l’équivalent des Presses de Sciences Po, ce qui est bien pratique et rentable.

D’ailleurs, les textes du livre permettent de découvrir (d’une façon souvent stéréotypée, mais bon) la société israélienne : le mariage juif, la situation des juifs éthiopiens, le quartier de Mea Shearim (quartier ultra-orthodoxe à Jérusalem), que faire pendant le Shabbat… Mais pas de politique ni de conflit israélo-palestinien, bien sûr.

Pour ceux qui s’interrogent sur la signification de « ulpan » : selon ma prof d’hébreu de Sciences Po, il s’agirait d’une déformation de « aleph », la première lettre de l’alphabet hébraïque. Cela peut paraître tordu mais les deux orthographes sont semblables – n’oublions pas qu’il n’y a pas de voyelles dans l’alphabet.

J’avais lu dans les précédents rapports de séjour que le public de l’ulpan était très varié. Je n’ai malheureusement pas retrouvé cette diversité cette année, sûrement à cause de la situation sécuritaire du pays qui a dû décourager pas mal d’étudiants. Ainsi, dans mon groupe, seule une personne détonnait, un vieux Taïwanais (60 ans !) vivant à Los Angeles et ne sachant pas vraiment les raisons de son apprentissage de l’hébreu. D’autres n’étaient là que pour l’ulpan (trois semaines) mais étaient étudiants ou encore assez jeunes et avec une bonne raison d’être là.


L’ulpan et Sciences Po : le désamour

Au moment de choisir mes six vœux pour ma 3A, la gratuité du Summer Ulpan (deux mois de cours intensifs) a largement contribué à faire pencher la balance du côté de l’université hébraïque, aux dépens de l’université de Tel Aviv. Vous pouvez donc imaginer mon énervement et ma déception lorsque j’ai appris que, cette année, l’ulpan n’était plus compris dans l’accord d’échange et donc qu’il faudrait le payer de notre poche – ou ne pas le faire et commencer la 3A mi-octobre avec un bagage d’hébreu très rudimentaire.

Venant tout de même en Israël pour progresser en hébreu, j’ai puisé dans mes économies, mendié à droite et à gauche et payé 1365$ pour l’Undergraduate Ulpan, aussi appelé September Ulpan vu qu’il se tenait du 2 au 23 septembre. En effet, le Summer Ulpan, bien que plus adapté à ma situation car il m’aurait permis de commencer le semestre à l’université en niveau Bet I d’hébreu – j’y reviendrai – était largement au-dessus de mes moyens – plus de 2200$ pour sept semaines de cours.

Restait ensuite la question de mon niveau. Avec un seul semestre d’hébreu à Sciences Po derrière moi – certes de manière intensive vu que nous n’étions que deux élèves, mais tout de même – je ne m’attendais pas à faire des miracles lors du test sur Internet et c’est assez logiquement que j’ai été placée en niveau Aleph +, c’est-à-dire pas tout à fait débutant mais pas intermédiaire non plus. Le niveau bâtard, quoi – ce qui, à la vue de l’hétérogénéité de la classe, s’est révélé handicapant.


Les cours en eux-mêmes : une pédagogie très efficace

Mardi 2 septembre, 8h30. Après trois mois et demi de vacances académiques, mon cerveau n’en mène pas large et redoute ce retour en classe. Les deux premières heures se déroulent plutôt bien : révision des ultrabasiques, j’en suis même étonnée mais comprends que c’est indispensable à la vue d’un étudiant qui quitte rapidement le cours (le pauvre ne sait même pas lire). Cependant, après la première pause (nous faisons 8h30 – 10h, 10h30 – 11h30 et 11h45 – 13h20), je sens mon assurance fondre en voyant mes camarades débiter des dizaines de verbes qui me sont totalement inconnus et lire avec une aisance stupéfiante (en faisant abstraction de l’accent américain qui déforme comiquement la moitié des mots). Totalement ramollie et abasourdie, je sors du cours les larmes aux yeux, me promettant de descendre de niveau dès le lendemain si je n’arrive pas à suivre.

Heureusement, après un coup de téléphone à SOS Parents et une bonne nuit de sommeil, le mercredi et le jeudi se révèlent un peu plus simples à suivre, bien que toujours complexes et nécessitant une attention de tous les instants. Le groupe n’est plus le même : certains passent au niveau supérieur, d’autres arrivent de ces mêmes niveaux. Nous sommes un groupe « passerelle », et tout au long de l’ulpan cela se fait ressentir : deux filles s’ennuient clairement mais restent à ce niveau car la charge de travail n’est pas très importante ; trois autres ont un niveau plus faible et peinent à suivre – on ne les autorise pas à changer car le niveau inférieur est trop plein. Nous ne sommes apparemment que trois à nous sentir bien dans ce niveau (bien qu’à mon goût, le rythme soit un peu trop lent).

L’emploi constant de l’hébreu (tout du moins par Sharon, la prof du « très tôt », jusqu’à 11h30 – Shifi, celle du « moins tôt », jusqu’à 13h20, parle souvent anglais) permet de s’immerger totalement dans la langue et on tire une grande satisfaction de la compréhension de certains points de grammaire quand ceux-ci sont nous expliqués en hébreu. L’accent n’est pas mis sur un aspect particulier de la langue : nous travaillons aussi bien l’expression orale, la lecture, la compréhension écrite (des explications de texte en hébreu !) et orale. Cependant, j’ai trouvé le cours parfois un peu trop théorique, dans le sens où nous suivons religieusement le livre qui manque un peu de vocabulaire pratique. Les exercices sont aussi très répétitifs, ce qui permet certes une assimilation rapide de la grammaire et de la conjugaison mais cela se révèle ennuyeux à la longue.

Mais je suis tout de même capable désormais de comprendre les prix qu’on me demande au marché, de commander du saumon fumé au rayon poissonnerie du supermarché (bilan : pas bon) de demander mon chemin dans la rue (même si la réponse m’est parfois obscure) et même de lire sur ma bouteille de Coca qu’un quart de litre est offert. Victoire !

Cependant, nous n’en sommes qu’à la leçon 17 du livre Aleph qui en compte 28 : je resterai donc au niveau Aleph pour le premier semestre et passerai au niveau Bet seulement au deuxième semestre, ce qui réduit à néant mes espoirs de prendre des cours en hébreu à l’université vu qu’il faut un niveau Guimel (voire Dalet).
Ainsi, pour éviter cette situation, je conseille à tous ceux qui sont intéressés par une 3A en Israël (et qui n’ont pas les moyens de payer le long ulpan) de commencer l’hébreu à Sciences Po le plus tôt possible – de plus, un tel investissement jouera en votre faveur et augmentera vos chances (déjà élevées) d’être sélectionné pour une université israélienne.

Côté devoirs à la maison, la charge dépendait des jours : la première semaine, pour rattraper mon retard, j’en avais parfois pour deux heures, mais ensuite cela s’est révélé moins lourd, une heure au maximum. Des interrogations et des contrôles très réguliers, avec une correction très rapide (le lendemain… Ça fait plaisir !).
Même l’examen de passage de niveau, réalisé hier, est corrigé avec la même rapidité : notre note est censée être disponible dès maintenant sur Internet, il faut que j’aille voir – en espérant que le WiFi soit revenu dans la salle informatique, sinon il faut squatter les alentours du supermarché du village étudiant. Encore un mauvais point.

(Je suis vraiment trop crédule : pas de note ni de WiFi dans la salle informatique – même les ordinateurs ne fonctionnent pas. Une protestation est apparue sur la porte, en anglais et en arabe, mais je doute qu’elle soit considérée avant dimanche)


Et sinon, en dehors des cours ?

Nous avons eu droit à plusieurs animations plutôt sympathiques dans le cadre de l’ulpan : une session de chant avec une chanteuse israélienne qui semblait sortir d’un cabaret moscovite d’avant la chute de l’URSS mais qui chantait plutôt bien, un atelier théâtre absolument génial où nous avons joué un dialogue de En attendant Godot en hébreu et de différentes façons (j’ai hérité du « comme si vous étiez soûle » et du « comme si vous étiez dans un hôpital psychiatrique », entre autres), une leçon sur l’archéologie de Jérusalem, intéressante mais dont je n’ai compris que la moitié et enfin la projection d’un film (hébreu sous-titré en anglais), Noodle, sur la situation des travailleurs clandestins chinois en Israël. Très émouvant, j’ai versé une petite larme à un moment.

Quelques activités ont également été organisées par l’Office of Student Activities, l’équivalent du Buddy’Gram, dont j’ai déjà parlé : une visite du centre de Jérusalem, une course d’orientation (à laquelle je n’ai pas participé), le week-end à la mer Morte qu’il faut que je vous raconte et c’est à peu près tout. Assez mensonger quand je relis la description de l’ulpan sur le site Internet, qui promettait de nombreuses activités pour faciliter l’intégration dans la société israélienne.

Enfin, de mon côté, je dois dire que mes après-midis n’étaient guère productifs et je rêvais surtout d’une sieste après la matinée éreintante. Entre les virées quasi-quotidiennes au supermarché (c’est ça d’être deux pour acheter la bouffe de quatre personnes et demie), les devoirs et deux-trois expéditions à Mahane Yehuda (et les week-ends à Tel Aviv et à la mer Morte), cela fut très calme. Je compte bénéficier désormais des trois semaines de pause pour faire honneur au pays !

« The French girl with luggage » : premiers jours à l’université

Avant-propos : j’ai écrit cet article jeudi dernier, et témoigne donc d’un retard inacceptable dans le rythme de mes publications. Vous m’en voyez évidemment désolée : j’ai malheureusement un accès à Internet très restreint (seulement sur le campus et pas au village étudiant : mais vous comprendrez qu’après six heures passées à la fac pour l’hébreu, je n’ai guère envie d’y rester plus longtemps). Je ne m’étais pas encore rendue compte de l’importance qu’a pris dans ma vie l’accès immédiat et aisé à l’information. Sans Internet, je me sens réellement coupée du monde, isolée dans ma petite chambre du Kfar HaStudentim. Je vais devoir y remédier rapidement si je ne veux pas devenir folle.
Bref, beaucoup de choses se sont passées depuis la rédaction de cet article, notamment l’arrivée d’une nouvelle colocataire allemande – réduisant donc à néant mes espoirs de voir débarquer un.e Israélien.ne sexy prêt.e a nous appendre l’hébreu – ainsi qu’un week-end plutôt sympathique a la mer Morte. Vous aurez tout cela quand je le pourrai !

Jeudi 4 septembre, environ 19 heures. La nuit tombe sur les collines de Jérusalem et les fenêtres des appartements du Kfar HaStudentim, que j’aperçois avec précision depuis ma chambre au huitième étage du bâtiment sept, s’allument tour à tour, au rythme du retour de leurs locataires. Le muezzin, que j’écoutais fascinée pendant la rédaction de mes exercices d’hébreu, s’est tu. Je le retrouverai probablement demain matin, pour l’appel à la prière du vendredi : depuis la classe 203, dans le Boyar Building de la Rothberg International School, nous avons une vue imprenable sur le mur de séparation qui entoure une banlieue arabe avoisinante et les mots du muezzin voyagent jusqu’à nous, généralement vers midi et demie. Je soupire alors de soulagement, car je sais qu’il ne reste plus que cinquante minutes de cours, cinquante minutes d’effort intellectuel ardu pour mon cerveau rouillé par trois mois de vacances sans pratique – ou presque – de l’hébreu (pourtant, c’était marqué dans mon échéancier).

A la table de la cuisine de notre appartement numéro quatre, Naomi, jeune Américaine de Seattle, travaille aussi son hébreu, niveau Bet, en grignotant quelques friandises achetées la veille au marché Mahane Yehuda : amandes, pistaches et autres noix ou épices dont j’ignore le nom. Gaby, petite Londonienne aux airs de Saoirse Ronan dans Les âmes vagabondes, qui joue justement un personnage portant son nom, prend sa douche dans notre petite salle de bains. J’espère qu’elle a remarqué la présence d’un tapis de bain déniché par mes soins hier dans un bazar de Jaffa Street, sinon le carrelage est bon pour une nouvelle inondation. Les portes de la cabine de douche sont censées assurer une certaine étanchéité, mais elles ne peuvent rien faire face à vingt minutes d’eau chaude coulant en continu, d’autant plus lorsque le pommeau de douche est fixé au mur. Je me demande toujours qui a pu inventer une chose pareille et comment vais-je faire pour passer un an sans flexible de douche. Je vais probablement devoir m’habituer à avoir les cheveux encore plus plats que d’habitude – de toute façon, je n’ai guère le choix, et ici ce n’est pas Saint-Germain-des-Prés. Encore ce matin, en parcourant au pas de course le bon kilomètre qui sépare le village étudiant du bâtiment où se déroule l’oulpan (faisable en douze minutes les bons jours, contrôle de sécurité non inclus), j’observais avec étonnement les tenues de mes camarades : micro-shorts dévoilant la cellulite sans complexe, chaussures de marche, sac à dos de randonnée, robe de plage, tongs ou encore bouteille d’eau de deux litres à la main, cet attirail plus adapté pour un trail en haute montagne ou la paresse à Tel Aviv me fait toujours rire sous cape – même si j’avoue avoir cédé à la mode des spartiates pour aller en cours (en cuir noir, cependant).

Sept heures et demie. Un ciel noir, sans étoiles, est descendu sur la ville : l’une des concessions à faire en habitant dans un pays du Moyen-Orient. Demain soir, à la même heure, le shofar aura retenti et le shabbat commencé : je serai à Ein Gedi, petite ville balnéaire au bord de la mer Morte, pour une sorte de week-end d’intégration organisé par l’OSA, Overseas Students Association. Un moment de détente bienvenue, même s’il signifie encore du travail ce soir avant le coucher et samedi en rentrant : en effet, dimanche, test d’hébreu pour confirmer ma présence dans le niveau Aleph Intermediate. Des cours le dimanche. Autre concession… Je sens les nouveaux mots appris dans la journée remuer dans ma tête, s’imprimer derrière mes paupières et sur ma langue à force d’avoir été répétés – le russe s’en va peu à peu.  Mon anglais reste un peu hésitant et ma compréhension de mes colocataires anglophones ne s’arrange guère : cependant, j’ai trouvé des camarades francophones ainsi que des livres en français à la bibliothèque de l’université. Primo Levi m’attend – lecture de circonstance. Heureusement, car j’ai fini tout à l’heure Kafka sur le rivage, seul livre en français glissé dans ma valise, et Chroniques de Jérusalem devrait bientôt arriver par la Poste (merci Maman). Au marché Mahane Yehuda, où je suis allée hier avec l’OSA qui nous a promenés dans la ville, j’ai également déniché Les Mots des femmes de Mona Ozouf (vingt shekels) dans une petite boutique de seconde main tenue par une franco-israélienne. J’en suis sortie le sourire aux lèvres et l’adresse d’une librairie francophone dans la main. Je sais bien que je devrais arrêter le français pour me mettre à l’anglais, mais que voulez-vous, j’aime trop ma langue maternelle et ses mots pour cela ! J’ai tout de même acheté Jane Eyre à la librairie de l’université, Akademon – qui vend également Hebrew from scratch, le manuel d’hébreu obligatoire à 130 shekels, édité par ses soins (pratique).

Cela m’a fait du bien de retourner en ville et de vérifier son accessibilité (arrêt de tramway à dix minutes de l’université, puis quinze minutes de trajet jusqu’à City Hall) : les boutiques, les restaurants, la vue de la vieille ville, la vie me manquaient déjà. J’étais bien sûr au courant de l’isolement du village étudiant et du campus, mais me retrouver dans un endroit aussi grand, un peu vide, aseptisé, sécurisé, m’a fait un grand choc et j’ai passé l’après-midi de mardi à me lamenter sur mon sort après m’être perdue trois fois sur le campus – pourtant, cela ne doit pas être plus compliqué que d’aller du 13U au 199 boulevard St-Germain. Mais un petit tour au supermarché (baguette, fromage de chèvre, chocolat Milka : pour l’instant, je limite les découvertes culinaires), à la laverie et à la salle informatique – seul accès à Internet dans le village – m’ont remis les idées en place : ici, désormais, c’est chez moi. Je ne suis pas obligée de tout faire avec mes colocataires et elles non plus : ce n’est pas parce que je suis dans un endroit clos et stérile en apparence que je ne peux pas sortir. Je dois minimiser mes envies de perfection – mais cela ne m’empêche pas de ranger le frigo. Heureusement, il y a les chats ! Chatons ou gros matous, nous ne sommes pas censés les toucher mais ils se frottent à nos jambes avec plaisir, jouent dans l’herbe et quémandent de la nourriture. Même plus besoin de café de chats hors de prix à Rambuteau.

Une porte claque et un cliquetis de serrure résonne : Gaby part probablement pour la salle informatique. Elle a hérité de la chambre sécurisée, proche de la pièce commune, plus grande mais avec deux portes : l’une blindée et l’autre normale. Si nous étions en temps de guerre – et je croise les doigts pour qu’elle ne recommence pas malgré la politique renouvelée de colonisation, elle devrait les laisser tout le temps ouvertes. A côté d’elle, la chambre 2 est inoccupée : peut-être qu’une cinquième personne nous rejoindra au début du semestre, mi-octobre. En continuant le long du couloir, la chambre 3 se trouve à gauche : avec une superbe vue sur la ville (le mont Scopus, où se trouvent l’université et le village étudiant, est le point le plus haut de Jérusalem, ce qui explique la présence d’une tour du Shin Bet), elle est occupée par Naomi. Puis, à droite, ce sont les toilettes (deux cabinets), un lavabo surmonté d’un miroir et la salle de bains. Enfin, au fond du couloir, les deux dernières chambres. Dans la 4 habite Victoria, Allemande vivant aux Pays-Bas et parlant un peu français, indépendante et passionnée de danse, et dans la 5… Moi, bien sûr ! Je n’ai malheureusement pas la même vue que mes camarades, mais les toits des autres bâtiments sont toujours intéressants à observer. Une grande armoire (ce que je n’ai pas en France) tout droit sortie de Conforama occupe un mur de la pièce, le lit un autre et le long bureau surplombé d’une grande étagère le troisième. Une table de nuit et une chaise de bureau, plutôt confortable, complètent l’ensemble. Rien d’esthétique, tout est pratique.

On retrouve ce même désir dans la pièce commune : une large table avec six chaises, un canapé et des fauteuils défraîchis autour d’une table basse, une sorte d’étagère en coin pour poser une éventuelle télévision (comme si nous en avions les moyens), ainsi qu’un coin cuisine principalement meublé de placards, d’une plaque de gaz (quatre feux) et d’un frigo extrêmement bruyant. Pour l’instant, notre seul ajout est une bouilloire électrique : nous réfléchirons au four plus tard. Car oui, ici, il faut tout acheter : assiettes, verres, casseroles, et même papier toilette. Lundi soir, premier jour sur le campus, nos madrichim nous ont heureusement emmenés dans une sorte de zone industrielle où nous avons expérimenté les bouis-bouis à l’israélienne, sortes de drogueries où l’on trouve des assettes à sept shekels et des casseroles à quarante-cinq (inutile de préciser que l’intérieur de la casserole est déjà ruiné après une seule utilisation). Au bout de la quatrième boutique, jamais Ikéa ne m’avait autant manqué et c’est avec un cri d’enthousiasme que j’ai accepté la proposition de Naomi de traverser la rue, retrouver le monde civilisé, les boutiques chères et FoxHome (Habitat) où j’ai pu trouver un oreiller digne de ce nom (à 109 shekels). Après une virée dans un vrai supermarché pour acheter des produits de base (évidemment, j’avais fait une liste), retour en car sur le campus, chargée comme un baudet. Déjà, le matin, j’étais arrivée avec mes cinquante-huit kilos de bagages (en occupant un taxi à moi toute seule) et m’étais fait quelque peu remarquer (surtout par un étudiant apparemment lituanien qui m’appelle désormais « the French girl with luggage ») : autant vous dire qu’à 22 heures, j’étais au lit (ceci est un exploit jamais renouvelé depuis, au grand dam de mon quota de sommeil : j’ai fait une longue sieste cet après-midi).

C’est donc aujourd’hui mon quatrième jour à l’université et mon huitième à Jérusalem – je ne dis pas « en Israël » car je ne connais pas assez le pays. Et pour l’instant, j’adore cette ville. Quand je me suis promenée hier, seule puis avec Marie et Antonia (deux francophones, une Suisse et une sciences-piste autrichienne de Nancy), les rues me semblaient déjà familières, j’ai arpenté avec plaisir les allées de Mahane Yehuda, payé mes fruits et mes légumes en hébreu (bon, parfois, je ne comprends pas le prix qu’on me demande, ce qui ruine ma stratégie de ne pas passer pour une touriste), observé avec amusement et curiosité les contrastes de la société hiérosolymitaine – et, plus largement je suppose, de la société israélienne : des ultrareligieux portant un pistolet à la ceinture prennent le même tramway que les mères de famille musulmanes en abaya noir, les jeunes recrues de l’armée papotent avec leur fusil mitrailleur sur les genoux tandis que des petites filles en uniforme scolaire tressent des Rainbow Loom en attendant le bus. Aucune ville, aucune société ne devrait être uniforme : ce fut le désir de nombreux régimes totalitaires et on en a vu les conséquences – les émotions de Yad Vashem sont encore présentes à ma mémoire. On parle toujours de New York, des Etats-Unis comme exemple parfait de melting pot (ou de salad bowl pour les plus pessimistes) ; mais les villes israéliennes ou cisjordaniennes (Bethléem pour le moment, seule que j’ai visitée, vous aurez l’article bientôt, c’est promis) pourraient aussi prétendre au titre. A Jérusalem, dès lors que vous vous montrez curieux – une qualité dont manquent certains, malheureusement –, vous pouvez trouver une messe catholique en arabe qui vous rappellera immanquablement la persécution des chrétiens d’Irak, un vendeur de pain à la française avec au moins dix personnes qui font la queue à toute heure, une boutique de perruques pour femmes juives ultraorthodoxes à côté d’une échoppe de hidjabs.

Les échos d’un feu d’artifice résonnent au loin : je sais désormais qu’ils sont courants à Jérusalem, mais la première fois j’ai cru à une fusillade, contexte sécuritaire oblige. Pourtant, de nombreux étudiants de Rothberg, juifs pour la plupart, reconnaissent qu’ils ne se sont jamais autant sentis en sécurité ; lors de la réunion d’information lundi après-midi, le directeur du campus nous a confirmé que nous avions plus de risques de mourir d’un accident de voiture que dans un attentat (sauf si nous allons dans les territoires palestiniens, bien sûr : la peur de l’autre est très présente ici). Et je dois dire, sans grande surprise vu que j’avais argumenté en ce sens auprès de ma famille paniquée et doutant parfois de ma santé mentale, que je n’ai guère eu peur ici, pas plus qu’à Paris ou à Lille. Les portiques de sécurité sont omniprésents (pour accéder au Kotel – le mur des Lamentations – ou au campus), les gardes également. La seule chose dont nous ne sommes pas à l’abri, c’est la folie – mais elle est le propre de l’homme et il est partout.

C’est la rentrée !

Salut à toi, fidèle lecteur,
Ayant un accès réduit à Internet sur le campus, je me vois obligée de réduire le rythme de publication des articles – ou, tout du moins, ne plus publier mes comptes-rendus au jour le jour. Pourtant, ce ne sont pas les choses à raconter qui manquent : Bethléem, Jéricho, Yad Vashem, l’installation sur le campus, la nostalgie d’Ikéa…
J’écrirai probablement sur Word lors de mes nuits d’insomnie (ou les après-midis à s’ennuyer comme un rat mort après les cours car le campus est vraiment en dehors de la ville) pour venir poster dans la salle informatique (oui, comme au collège) ensuite.
Pas bisous.