La Provence à Jérusalem & autres nouvelles

Jeudi 26 mars. Matinée tranquille dans la bibliothèque glacée de Rothberg : les étudiants en graduate et en mechina sont en vacances depuis une semaine, et ce sera notre tour, pauvres undergraduate, dans quelques heures. A midi précisément, dans mon cas, après mon cours sur le mariage dans l’ancien judaïsme que je n’aurai peut-être pas dû prendre vu l’extrême lenteur de notre progression. Peut-être aussi suis-je désormais concentrée sur l’avenir, le master, le retour en France, la programmation des vacances d’été. Je me rends compte que je suis plus proche de la fin de ma 3A que du début – et cela depuis un certain temps – et c’est un sentiment étrange. Demain, cela fera sept mois que je suis en Israël…

La météo s’est aussi mise en vacances : grand ciel bleu, soleil d’été, 33° sont annoncés demain à Tel Aviv, ce qui me motive pour aller y passer la journée à bronzer sur la plage – ou plutôt, essayer de bronzer sans peler. Difficile de réviser pour le midterm d’hébreu dans ces conditions, qui s’est déroulé en deux parties (compréhension de texte et essay hier, grammaire ce matin) et d’une manière plutôt satisfaisante (je verrai à la rentrée).

Je reconnais que mon cerveau est probablement arrivé à la limite de ses capacités ces derniers temps, et que j’ai vraiment besoin de vacances… Entre le désastre des élections israéliennes (mais aussi françaises) que je ne commenterai pas ici (vous pouvez lire mon article sur Andalus) et le dossier d’une dizaine de pages en anglais à remplir pour l’école de journalisme, j’ai préféré passer la journée d’hier – enfin, simplement l’après-midi – à Ein Kerem, petit village provençal qui s’est retrouvé collé à Jérusalem vu l’expansion continue de la ville. A une heure de tramway et de bus du Mont Scopus, dépaysement assuré dans les pins et les vieilles pierres.

Aparté sciences-piste : le choix de master

Oui, ça y est, j’ai choisi mon master et bravé le manque d’ergonomie de ce fichu espace scolarité qui enlève toute solennité à ce choix pourtant déterminant. Contrairement à certains de mes camarades qui hésitent encore entre des trucs totalement opposés, ou qui ont dû se battre avec l’administration pour obtenir des informations, j’ai surtout lutté avec moi-même pour réaliser tout un dossier de candidature pour mon premier choix, le double-diplôme Ecole de journalisme / PSIA (master International Security).

Désolée pour ma grand-mère maternelle qui me répète depuis des années « mais tu ne vas pas devenir journaliste quand même ? », parce que pour elle, il n’y a que trois types de journalistes. Les bons, les gentils, ceux qui écrivent chaque jour les articles de l’Yonne Républicaine (et surtout les avis mortuaires), les méchants qui poursuivent les hommes et femmes politiques à la sortie des conseils des ministres ou dans les couloirs de l’Assemblée nationale, et les pauvres inconscients qui se font enlever dans des zones « où ils n’avaient qu’à pas aller, quand même, après ce sont nos impôts qui paient leurs rançons, même si on dit qu’on a pas versé de sous ».
Et Jean-Pierre Pernault, me dites-vous ? Ah, mais ce n’est pas un journaliste (j’ai tendance à la croire), c’est un gentil présentateur. Comme Marie Drucker, Elise Lucet, et le-Noir-élégant-dont-j’ai-oublié-le-nom (Harry Roselmack, mamie). Bon, par contre, Yves Calvi & co., c’est des méchants parce qu’ils gueulent et coupent la parole de tout le monde.

Y’a du boulot.

Je disais donc que j’avais postulé à ce double-diplôme en premier choix, et que ma santé mentale s’est retrouvée bien affectée par le dossier à remplir. Au fur et à mesure de l’approche de la deadline (dimanche 22, minuit), mes colocataires m’ont observée, de plus en plus inquiètes, grommeler toute seule, dresser mes cheveux sales sur mon crâne et traîner devant le frigo en gardant le même jogging pendant trois jours. Sorry pour le glamour.
Toujours ces questions de motivation, la quête du bon mot et des lettres de recommandation, la relecture frénétique pour ne pas se tromper de préposition après les verbes (interested in et pas interested by), la liste soignée de tous les articles déjà publiés, et par-dessus le marché la rédaction d’une lettre de motivation en tentant de ne pas trop se répéter (peine perdue).
Et maintenant ? On attend. On attend la date de l’entretien oral de 30 minutes en anglais par Skype. Et connaissant ma chance légendaire, ce sera pendant les trois jours du festival de musique à la mer Morte. Ou le vendredi de ma randonnée en Galilée.

Enfin, les dés sont jetés, comme l’aie-je déclamé à la moitié de mes contacts Facebook après l’envoi du mail fatidique.
(Pour ceux que ça intéresse, mon second choix est le master International Security à PSIA, non-sélectif, qui avait l’immense avantage de ne nécessiter qu’une lettre de motivation en anglais de 1000 mots, envoyée plus d’une semaine avant la deadline).

Oh, et bien sûr… Cinq places par an, à en croire les listes des années précédentes.

Ein Kerem, comme un air de Provence

Niché dans une vallée à l’ouest de Jérusalem, en contrebas du Mont Herzl (qui abrite le cimetière militaire du même nom et Yad Vashem, le mémorial de la Shoah) et marquant le début de la forêt de Jérusalem, Ein Kerem est un très beau hameau caractérisé par ses terrasses, ses vignobles (en hébreu biblique, son nom signifie « source de vin ») et son histoire biblique, comme à peu près tout le pays.
On y accède par une ligne de bus spéciale, la 28 ou 28a, à prendre au terminus du tramway côté ouest (Mount Hertzl donc), mais on peut probablement y descendre à pied depuis la station, j’ai repéré pas mal de petits chemins assez abrupts serpentant parmi les buissons.

Les jardins en terrasses du village.

Les jardins en terrasses du village.

Comme beaucoup de villages, la majorité des commerces et des boutiques de souvenirs se trouve le long de la route principale, et les lieux à visiter bien indiqués grâce à de jolis panneaux bleus. Savourant la chaleur agréable de cette vraie journée de printemps (24° au compteur hier), j’ai commencé par l’église Saint-Jean, à quelques minutes de marche sur la droite de l’artère principale.

L’église de la Nativité de Saint Jean-Baptiste 

Eglise de Saint-Jean-Baptiste.

Eglise de Saint-Jean-Baptiste.

Eglise entretenue par la custodie franciscaine, elle marque le lieu de naissance de Jean-Baptiste, celui qui a baptisé Jésus, de parents âgés (Zacharie et Elisabeth, la cousine de Marie). Dans la grande cour, les murs sont décorés de multiples panneaux où est rédigée la prophétie de Zacharie, chaque panneau dans une langue différente : du français à l’hébreu en passant par le basque ou le tamoul.

La prophétie de Zacharie, en français... québécois !

La prophétie de Zacharie, en français… québécois !

Cela m’a rappelé l’église de l’annonciation à Nazareth où l’on peut admirer les différentes représentations de la Vierge Marie selon les cultures chrétiennes. Eglise déserte, belles pierres dignes d’un mas provençal et un intérieur à couper le souffle : les piliers sont ornés de plaques de céramique bleue et les vitraux laissent entrer une douce lumière colorée. Enfin, je retrouve ce style d’église que j’apprécie, loin des dorures surchargées des églises russes orthodoxes. Des dépliants polyglottes sont à la disposition des touristes, ainsi que quelques bougies votives. Le calme des lieux m’apaise et je savoure l’absence – provisoire – de pèlerins bruyants. Au fond, une volée de marches conduit dans une grotte, le lieu de naissance de Jean Baptiste. A droite de l’église, on peut aussi observer d’anciennes salles croisées, fermées au public.

L'intérieur de l'église.

L’intérieur de l’église.

En sortant de l’église, des voix me parviennent et je me félicite de ma célérité lorsque je remarque un groupe de pèlerins russes qui brisent l’harmonie du lieu. Un coup d’oeil au puits et à deux autres chapelles ouvertes, puis j’avise un escalier qui passe sur le côté de l’église : une fine chaîne traîne sur le sol, portant probablement un écriteau ‘Accès interdit’ mais j’en fais fi et m’engage dans la montée, admirant les belles jardinières de plantes aromatiques sur le côté. Je passe une lourde grille laissée ouverte, puis arrive dans une cour visiblement habitée et gardée par un chien plutôt démonstratif. Demi-tour et retour dans la cour.

Trois boutiques de souvenirs douteuses s’entassent dans la petite ruelle qui conduit à la rue principale ; je m’y fais alpaguer par un vendeur – cela ne me manquait pas – qui me pose la question rituelle « Where are you from ? » à laquelle je réponds en hébreu, puis j’ai le droit à un « Alles is gut » d’un autre vendeur. Outre le fait de me rappeler surtout X-Men : First Class, je m’étonne de pouvoir être prise pour une Allemande, mais après tout Allemands et Français sont européens et voisins. Une fois sortie de ce guet-apens touristique, je passe devant une école, presque émerveillée par ces schémas familiers, des enfants qui jouent dans une petite cour et des parents qui, déjà, encombrent la route en se garant pour attendre leur progéniture. Une vie normale. Bien loin des attentats et de la pression religieuse, des écoles bilingues (arabe – hébreu) vandalisées…

Après une petite montée, l'église de la Visitation à Ein Kerem !

Après une petite montée, l’église de la Visitation à Ein Kerem !

Un magnifique panorama sur la vallée boisée de pins m’attend au bout de la rue, panorama qui s’embellit au fur et à mesure de la raide montée vers l’église de la Visitation, autre lieu relié à Jean-Baptiste et également géré par la custodie franciscaine. Ensemble de bâtiments splendides en crépis beige, la cour ombragée est un soulagement et les plantes m’accueillent dans un écrin de verdure. Perdu dans sa contemplation de la vie, un moine en robe de bure soigne les fleurs et arbustes, armé d’un tuyau d’arrosage, tandis que je scrute le mur pour trouver le panneau francophone portant la louange du Magnificat, chanté par Marie en visitant sa cousine Elisabeth, alors enceinte de Jean-Baptiste.

La version française du Magnificat.

La version française du Magnificat.

Une source coule près de l’église, expliquant la richesse du jardin, et deux églises sont en fait superposées : rustique dans sa simplicité, l’église inférieure est ornée de mosaïques, tandis que la plus grande église supérieure fait belle part aux fresques murales. Là également, aucun pèlerin, sauf une mère et sa fille qui se voilent avant de pénétrer dans l’église.

Jardin supérieur de l'église de la Visitation.

Jardin supérieur de l’église de la Visitation.

Je reste un long moment à contempler les figures bibliques, puis les plantes du jardin et la vue sur la vallée depuis la cour de l’église, avant d’être interrompue par un groupe d’hispanophones. Je décide alors de redescendre vers le village et grimpe dans le bus sans avoir à l’attendre. Fin d’une parenthèse enchantée dans ma vie plutôt citadine.

Est-ce de l'eau bénite ?

Est-ce de l’eau bénite ?

Reprise de l’écriture samedi après-midi, le casque sur les oreilles pour échapper à mes colocs qui dansent sur du One Direction dans le salon. 

Quittant Ein Kerem à 17h45 et n’étant attendue qu’à 20 heures à l’université pour le visionage d’un documentaire sur le serice militaire, une myriade de possiblités s’offrait à moi, et j’ai choisi la moins surprenante pour ceux qui me connaissent bien : une librairie d’occasion. A quelques pas de l’arrêt Jaffa Center, elle est moins confortable que Holzer Books mais bien mieux rangée, ce qui est plutôt agréable lorsqu’on n’a pas envie de fouiller parmi les livres en hébreu pour trouver quelques rescapés francophones.
Dix minutes plus tard, je sortais de ce lieu de bonheur et de perdition, la bourse allégée de quelques shekels (qui grimpe inexorablement face à l’euro, m’obligeant à ne plus consulter les tableaux de change sous peine d’une haine immédiate envers cette monnaie commune) et mon sac alourdi de quatre titres (je refuse de penser aux valises de retour, vous l’aurez bien compris) : L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau (un essai du neurologue Oliver Sacks), La couleur des sentiments (de Katheryn Stockett, et je n’ai pas vu le film), Nouilles chinoises (du prix Nobel chinois Mo Yan) et De sang-froid (du grand Truman Capote). Puis, après un passage à une boulangerie soit-disant française dont j’avais lu le plus grand bien sur Internet – qui n’avait probablement pas goûté cette insipide tartelette à la fraise – retour en bus à l’université pour travailler un peu à la bibliothèque. Eh oui, les midterms approchent… Quelle idée de faire des semestres aussi courts.

Beneath the Helmet, un bel exemple de propagande communautaire

Puis, vers vingt heures, j’ai rejoint le bâtiment de Rothberg pour assister à la projection d’un documentaire relatant la vie de quatre soldats pendant leur entraînement à l’armée, c’est-à-dire entre leur affectation dans une compagnie à leur envoi sur le front une fois opérationnels. Organisée par l’Office of Student Activities, ainsi que par Jerusalem U, une association qui s’occupe de promouvoir Israël dans les campus américains, la projection rassemblait quelques étudiants de Rothberg mais la majorité des étudiants présents venait d’autres colleges ou de programmes pour jeunes juifs américains.
Certains de mes camarades sciences-pistes en échange aux USA connaissent et partagent mon aversion pour ce genre de public, qui s’est malheureusement renforcée au cours de la projection : entre les seaux de pop-corn renversés dans l’amphithéâtre – la nourriture était censée être interdite, mais « on veut que vous ayez une bonne expérience » dixit le responsable – et les rires aux moments les plus saugrenus, je me suis sentie totalement étrangère et cela ne m’a pas aidée à apprécier le documentaire.

En effet, bien qu’il montre d’une façon très intéressante les relations au sein de l’armée israélienne, parfois difficiles vu la faible différence d’âge entre les commandants et les simples soldats, l’accent était mis sans cesse sur « le peuple juif », la judéité commune à tous les soldats, alors que Tsahal met au contraire en avant les exemples de soldats chrétiens ou musulmans pour représenter la diversité du pays. Alors, bien sûr, dans l’unité choisie pour tourner, les profils étaient également différents, avec un oleh hadash né en Israël mais ayant vécu en Suisse, un juif éthiopien arrivé en Israël seulement sept ans auparavant, la figure traditionnelle du clown et enfin le commandant ancien dyslexique et terreur à l’école qui a réussi à se discipliner par le sport. Cela gâchait vraiment la beauté des sentiments présentés, que l’on sentait authentiques, et surtout le destin de ces jeunes : certains mourront peut-être au combat. Mourir pour son pays, une notion bien obsolète en Europe.

Et non, aucune fille, alors qu’il existe des bataillons combattants mixtes (les Lions de Jordanie, les Caracals) : les deux seules soldates avaient un rôle « maternel » (officier de formation pour soldats solitaires et instructrice de parachute).

Puis, après le documentaire, Eden, le commandant et « héros », est venu pour répondre aux questions du public, mais surtout délivrer un message, celui de soutenir Israël de retour sur les campus américains, à l’aide du film par exemple et des communautés locales. Insistant encore sur la judéité commune à tout le public (WTF ? Quid des étudiants chrétiens, très nombreux ?) et l’américanisme (merci pour les Canadiens et les Européens), c’était un discours communautaire absolument insupportable, et surtout contre-productif : ce n’est pas en montrant un documentaire qui présente uniquement les aspects positifs de l’armée israélienne que ces étudiants seront crédibles face au mouvement BDS.

Bien sûr que je suis pour une lutte contre ce mouvement, qui s’est d’ailleurs illustré récemment à Sciences Po en tentant de gêner l’organisation d’une conférence organisée par Paris Tel Aviv sur la place des femmes en Israël – heureusement, la mobilisation a permis que la conférence soit maintenue. De même, je ne trouve pas normal que des centaines d’artistes décident de boycotter les festivals israéliens. Franchement, vous pensez que Netanyahou en a quelque chose à faire ? Que cela va le décider à un plan de paix avec les Palestiniens ? Que tous les Israéliens sont méchants ? Que cela vaut la peine de se priver d’un immense savoir académique de chercheurs parce qu’ils ont le malheur de vivre sous un gouvernement pas forcément choisi ?
Dans ce cas, qu’attendez-vous pour boycotter la Chine (coucou les Tibétains et les minorités musulmanes) ? La Russie (coucou les opposants politiques) ? Les Etats-Unis (coucou Guantanamo) ?
J’en discutais hier avec Daniella : c’est tellement facile de critiquer Israël. Petit pays, peuple détesté depuis des centaines d’années, aucune ressource naturelle dont le reste du monde ne peut se passer…

Désolée pour la confusion de mes propos. Il va falloir que je m’entraîne, car à mon retour en France, m’est avis que les « pro » des deux côtés ne me louperont pas.

Plage & karaoké : les vacances sont là ! 

Pour revenir à des sujets plus légers, c’est officiel, je suis désormais en vacances pour deux semaines ! De nombreux étudiants rentrent dans leurs familles pour fêter Pessah, un moment important du calendrier juif vu qu’il s’agit d’une célébration de l’Exode, la fuite d’Egypte du peuple juif mené par Moïse (l’ouverture de la mer Rouge, toussa…). A cette occasion, les produits contenant de la levure sont formellement interdits, car le pain n’avait pas eu le temps de lever avant le départ précipité : on mange donc du matza (du pain azyme), les supermarchés retirent progressivement leurs produits non casher pour Pessah (le moment d’acheter des dizaines de paquets de pita et de remplir le congélateur) et un business se développe sur Facebook : le ménage de Pessah. En effet, il ne doit pas rester une trace de produits non casher dans la maison, et les juifs pratiquants récurent donc leurs placards de fond en comble.
De leur côté, les associations juives étudiantes organisent des « cours » pour préparer correctement le seder de Pessah, le repas rituel qui comprend un certain nombre de plats à déguster dans un ordre précis (d’ailleurs, le mot « seder » veut dire « ordre » : pour dire que tout va bien, on dit « beseder », « en ordre »), mais aussi pour répéter la Haggadah, l’histoire de l’Exode. Au sujet de la Haggadah, je vous conseille le beau roman Le livre de Hannah, de Geraldine Brooks, qui raconte l’histoire tourmentée de la Haggadah de Sarajevo à travers sa restauration.

Et petite anecdote qui a rendu fou l’Internet israélien ces derniers jours (en plus du départ de Zayn Malik des One Direction) : la marque de glaces Ben & Jerry’s a développé un parfum spécial pour Pessah, une glace au charoset (une sorte de pâte aux noix très appréciée). Tandis que certains criaient au canular, j’ai bien pu constater l’apparition de cette glace dans le bac de mon supermarché, en même temps que la disparition de toutes les autres glaces non casher (adieu Cookie Dough et autre Frozen Yoghut au shortbread), alors que Pessah ne commence que le vendredi 3 avril au soir.

Pour ceux qui avaient encore des doutes, le judaïsme est définitivement une religion de nourriture.

De notre côté, nous avons fêté dignement l’arrivée des vacances avec une soirée karaoké jeudi soir, dans ce qui est probablement l’un des seuls lieux proposant ce genre de divertissement à Jérusalem, le (Jamel) Comedy Club Off the Basement. Comme son nom l’indique, une salle en sous-sol avec une acoustique à faire pleurer de douleur un chef d’orchestre philarmonique, et mes propres oreilles par la même occasion. Mais pour dix shekels l’entrée, Leah et moi n’avons pas fait la fine bouche et assisté à des performances plus ou moins réussies.

Note aux futurs Américains en visite : non, Party Rock de LMFAO n’est pas une chanson pour karaoké.

Éblouie par le catalogue qui proposait un immense choix de daubes francophones (Tragédie et K-Maro au rendez-vous, ainsi que l’intégrale des reprises de la Star Ac’), j’ai opté pour un classique : J’ai demandé à la lune, d’Indochine. Personne ne connaissait – évidemment – mais je me suis bien amusée, avant de massacrer Let It Go (de La Reine des Neiges) avec Leah, sous les ovations mitigées du public et du personnel du bar qui doit probablement entendre le titre chaque soir.
Tandis que Leah optait pour With ou Without You, de U2, puis Fly Me To The Moon de Frank Sinatra, j’ai terminé avec Lemon Tree de Fool’s Garden, avant de fuir l’endroit qui se révélait de plus en plus dangereux pour mes tympans au fur et à mesure que la bière coulait.

Réveil cotonneux le lendemain matin, d’autant plus que nous sommes passé à l’heure d’été ! Très agréable le soir (il est actuellement 18h47 et il fait encore jour derrière les nuages, gros progrès par rapport à la nuit qui tombait à 17h30 au début du mois), c’est un changement plus difficile le matin.
Encouragée par les messages de Daniella qui avait rejoint Tel Aviv la veille, je me décide finalement à sortir de ma léthargie et saute dans un bus pour la mer vers 14 heures, tandis que Leah se prépare à partir pour Jéricho et assister à une fête de fiançailles d’une connaissance. Sacrée Leah.

Une fournaise m’attend à la descente, conformément aux prévisions météorologiques – 33° ! – et c’est avec plaisir que je m’assieds en terrasse ombragée pour déguster une glace à notre endroit habituel. Nous gagnons ensuite la plage, mais le soleil est voilé par des nuages de chaleur, ce qui au moins me permet de faire des économies de crème solaire. Un rapide passage dans l’eau plus tard – encore un peu trop fraîche, mais moins qu’à Pourim – nous voilà étendues sur des transats, sans payer, savourant l’instant présent et philosophant sur les relations hommes / femmes (sujet inépuisable) et, une pointe d’amertume dans la voix sachant que le moment n’est plus si lointain, à notre avenir en rentrant d’Israël.

Au détour d'une rue de Tel Aviv...

Au détour d’une rue de Tel Aviv…

Puis, après plusieurs demandes de numéro refusées par Daniella d’une façon de plus en plus véhémente, nous décidons de quitter la plage et de gagner Neve Tsedek, un quartier de Tel Aviv qui m’était encore inconnu et que l’on surnomme souvent « le Paris de Tel Aviv » en référence à son style architectural très européen. En effet, bâtiments à un étage et à toits rouges nous attendent, ainsi que petits bistrots aux serviettes à carreaux – mais la glace du goûter me pèse encore sur l’estomac et les prix affolent mon porte-monnaie. Nous continuons ainsi notre route dans une pénombre étouffante et des rues délabrées jusqu’à la gare routière centrale de Tel Aviv, célèbre pour sa population immigrée, surtout africaine mais aussi asiatique. Pour une fois, c’est moi qui détonne dans le paysage !
Mais les regards ne sont pas hostiles, simplement curieux : jamais une interpellation, chacun est assez préoccupé par ses propres soucis, ou trop drogué pour remarquer notre passage dans les rues encombrées de cageots odorants.

Je finis par trouver le sheirout pour Jérusalem tandis que Daniella saute dans un taxi pour rejoindre son ami qui habite dans une banlieue de Tel Aviv ; le minibus démarre rapidement et, bonne surprise une fois arrivé à Jérusalem, ne nous dépose pas en centre-ville mais à la porte de Damas. Ne me reste plus qu’à prendre un minibus arabe à la gare routière encore ouverte et, une dizaine de minutes plus tard, me voilà de retour au village étudiant. Une rapide douche pour se débarrasser du sable, et au lit, avant un samedi venteux et paresseux.

Et demain, retrouvailles avec ma mère ! Nous avons loué un appartement AirBNB sur HaYarkon (la promenade de Tel Aviv), avec balcon et vue sur la mer – j’ai vérifié l’endroit hier. Au programme de la semaine, bronzette, restaurants et visites culturelles. J’attends notamment Pâques avec impatience, qui promet d’être bondé à Jérusalem – nous viendrons sûrement pour la journée.
Ensuite, pour le dernier week-end des vacances, randonnée en Galilée au programme, organisée par un groupe anglophone, puis le jour de la rentrée (le dimanche 12), ce sera mon second Model United Nations, à l’université de Ben Gourion à Beer Sheva. Je ne connais pas encore mon pays ni le comité dans lequel je siégerai.

Bref, comme toujours, de nouvelles aventures israéliennes !

PS : mon blog a dépassé les 3000 vues ! Alors même si le nombre de commentaires ne suit absolument pas cette croissance, je tiens à remercier tous mes lecteurs – qui, selon l’outil Statistiques de WordPress et les recherches Google, semblent surtout s’intéresser à mes photos.

Pourim, une religieuse débauche

Dimanche 8 mars. Journée internationale du droit des femmes. Ou des droits des femmes ? Des femmes tout court ? Difficile de s’y retrouver entre toutes ces appellations qui ne font que décrédibiliser une journée déjà entachée par les nombreuses propositions commerciales qui s’y rattachent. Ce matin, j’ai reçu un mail de L’Oréal Paris m’offrant une réduction sur son site Internet – vu que c’est « ma journée » – ainsi qu’un mail de Body Minute me proposant une épilation gratuite. Des décennies de féminisme pour en arriver au body shaming et l’injonction d’être toujours belle et sexy.
Notons cependant que mon copain israélien – enfin, ex désormais – a eu l’élégance de rompre hier et non aujourd’hui, et d’apporter une boîte de mouchoirs en cas d’épanchement lacrymal de ma part, qui n’a pas du tout eu lieu. Le machisme israélien ne passera plus par moi. Non mon gars, je ne veux pas d’enfants ni de mari, mais le prix Pulitzer. Même pas désolée.

Pourim, fête de la biture (entre autres)

Bref, trêve de confidences sur ma vie privée, retour sur l’événement de la semaine dernière, Pourim ! De l’hébreu « pour », qui signifie « tirage au sort », cette fête joyeuse rappelle l’échec d’un complot ourdi par Haman, conseiller du roi perse Assuréus, pour tuer les juifs de l’empire – la date du 13 Adar ayant été tirée au sort. Mais Haman ignorait qu’Esther, la reine bien-aimée d’Assuréus, était juive, car elle cachait ses origines sur le conseil de son oncle Mardochée, proche ami du roi. Finalement, pour sauver son peuple, Esther déclara sa judéité à son mari et Haman fut exécuté pour trahison. Depuis, les juifs du monde entier célèbrent cette victoire, en lisant le Livre d’Esther (l’un des seuls livres à bénéficier d’une telle reconnaissance), en mangeant des hamantaschen (des « oreilles de Haman », petits gâteaux triangulaires fourrés traditionnellement au pruneau mais aussi au chocolat, aux dattes, au pavot…), en se déguisant… Mais surtout en prenant la cuite de sa vie !
Eh oui, vu que le festin de Pourim se doit d’être joyeux, la consommation d’alcool est fortement encouragée. Le degré d’ivresse à atteindre varie selon les interprétations, mais pour certains, cela doit être jusqu’à ne plus pouvoir distinguer le bien et le mal, « maudit soit Haman » et « béni soit Mardochée ». Dans la réalité, cette fête ravit surtout pléthore d’étudiants underage américains qui sont généralement ivres après deux pintes de bière. Des petites affiches dans le village étudiant invitaient donc les jeunes à se retrouver devant le supermarché pour boire avant les véritables festivités, comme un before avant une soirée sciences-piste. De même, sans m’être aventurée dans les quartiers ultra-orthodoxes de Jérusalem, les spectacles d’étudiants de yeshiva allongés dans leur vomi et de pères de famille aux papillotes défaites par l’excitation de la boisson sont connus. Seules les femmes restent impassibles, comme toujours… 

Festivités nocturnes à Jérusalem

Sans me joindre à ces orgies alcooliques, j’ai cependant bien profité de Pourim avec les autres étudiants en échange. Après quelques jours d’angoisse à la recherche d’un costume, complexée devant l’inventivité de certaines qui s’exercent depuis des années à Halloween, j’ai opté pour un simple costume de chat : tout en noir, avec des oreilles sur un serre-tête (bricolée par Leah, ma coloc’ aux doigts de fée) et une longue queue dépassant de mon legging. Des moustaches dessinées à l’eyeliner peaufinent l’illusion, et une fois dans les rues de Jérusalem je croise un certain nombre de mes semblables, sur quatre et deux pattes !
Il faut d’ailleurs noter une originalité temporelle de Pourim, qui est fêté le 14 Adar en Israël et en diaspora, mais le 15 dans les villes fortifiées, donc à Jérusalem. Ainsi, la grande parade de Holon, au sud de Tel Aviv, avait lieu le jeudi 5 mars, tandis que les festivités hiérosolymitaines commençaient véritablement le 5 au soir et la journée du vendredi, avant shabbat bien sûr. Cependant, Tel Aviv n’en avait cure et a fait la fête pendant trois jours, concluant avec une Zombie Walk le samedi. On ne se refait pas…

Alerte ! Ils sont là !

Alerte ! Ils sont là !

Bref, le jeudi au soir, une fraise et un chat quittent le village étudiant pour se rendre en ville, prêts à vagabonder dans les rues colorées. Animaux, fruits, fleurs, personnages de films, drag queens, les costumes sont variés mais plutôt sages : les jupes courtes sont rares, mais il fait déjà nuit et pas plus de 15°. Même avec quelques verres au compteur, cela reste Jérusalem !
Après un passage rue de Jaffa, nous retrouvons Josépha pour une tranche de pizza à six shekels. Un tour dans une boutique encore ouverte pour l’achat d’une casquette de marin et la voici ajoutée à notre équipage, qui continue sa virée carnavalesque. Quelques pétards explosent et suscitent l’ire des passants, une particularité israélienne : en effet, vu le nombre important d’anciens soldats au sein de la population, dont certains souffrant de stress post-traumatique, le bruit des pétards si semblable à celui d’une fusillade pourrait créer des mouvements de panique, ou en tout cas gâcher l’expérience de Pourim. De nombreux messages de prévention ont ainsi été postés sur Facebook les jours précédents, enjoignant les fêtards à ne pas lancer de pétard, sans grand succès…

Un chat, une fraise et une travestie...

Un chat, une fraise et une travestie…

A 21 heures, les ruelles du souk Mahane Yehuda sont encore calmes; certains bars ont déjà ouvert – ou n’ont pas fermé – et diffusent de la musique israélienne à plein volume. Nous croisons d’autres étudiants de Rothberg déguisés en Allemands (ou plutôt une représentation très personnelle de l’Allemand qui ressemblait plutôt à Sacha Baron Cohen dans Brüno… Images terribles encore imprimées sur ma rétine), mais également Jésus portant sa croix en carton et une couronne d’épines, encore plus de drag queens, des enfants en policiers et des marquises en robe à crinoline. Un tour dans Nachlaot, quartier mystico-hippie, plus tard, nous voici de retour à notre point de départ, la rue Ben Yehuda, toujours aussi animée avec ses cracheurs de feu torses nu. Finalement, direction le Birman, un jazz bar très sympathique devenu notre refuge en cas d’indécision. Après un petit remontant, c’est reparti pour la marche, pour rejoindre une des nombreuses soirées organisées pour Pourim, mais il n’est que 22h30 et le bar est totalement vide.

Pas de souci, la fraise et le chat sont encore d’attaque et retrouvent enfin Lucy, habillée en homme assez crédible pour l’occasion, et accompagnée de quelques amis israéliens – qui eux n’ont pas pris la peine de se déguiser. Les rues sont de plus en plus bruyantes, la Magen David Adom (la Croix Rouge israélienne) déjà en action pour ramasser les soûlards et le klaxon incessant du tramway ajoute à la joyeuse cacophonie : la rue de Jaffa est envahie par les fêtards qui ne prêtent guère attention aux rails et s’empressent de taper sur les vitres du tramway pour manifester leur euphorie. Je plains les conducteurs !

Mahane Yehuda le 5 mars au soir.

Mahane Yehuda le 5 mars au soir.

En direction du souk (oui, on a pas mal tourné ce soir-là), nous croisons… des drag queens, des chats, des lions en costume intégral mais aussi quelques créations plus originales comme des ballons vivants : trois potes en tenue de sumo remplies de ballons et nous invitant à les éclater, une animation digne d’Intervilles ! De retour au souk, l’ambiance est plus déjantée et une odeur d’herbe flotte dans l’air frais du soir hiérosolymitain. La devanture d’un bar à vin est à moitié ouverte, des tables installées dans la grande allée et une sono diffuse des tubes israéliens à fond : nous voici dans la petite foule, profitant de cette liberté que l’on doit, ne l’oublions pas, à une fête religieuse… Mais il est déjà minuit et, ne souhaitant pas payer de taxi, je grimpe dans le dernier tramway qui, lui aussi, se fait taper dessus par des fêtards rue de Jaffa. Retour au village étudiant, petit miaulement de circonstance quand j’entends « Pussycat ! » crié d’un balcon, et au lit !

Trois polochons remplis de ballons se promenaient dans les rues de Jérusalem...

Trois polochons remplis de ballons se promenaient dans les rues de Jérusalem…

Carnaval estival à Tel Aviv

Le lendemain matin, dégrisement soudain au réveil lorsque Leah m’annonce qu’un attentat a eu lieu, à deux stations de tramway de chez nous. Le même mode opératoire qu’à l’automne 2014 : voiture lancée sur un groupe de militaires qui sortaient d’un bâtiment de la police des frontières, à Shimon HaTsadik. Cinq soldats sont blessés, le terroriste est touché par un tir de la sécurité du tramway. Leor, une autre colocataire, était dans le tramway pour aller travailler et a vu l’homme tomber à terre. Etat de choc.

Mais il fait chaud, le soleil brille, et le macabre commencement de la journée s’estompe bien vite devant le projet d’aller à Tel Aviv ! Ni une, ni deux, me voilà à nouveau en chat – version été, avec pantacourt et top à manches courtes – Leah à nouveau en fraise tandis que Lucy opte pour une robe rouge qui fera office de pétales. Deux heures plus tard, nous voici à Tel Aviv, ronronnant sous la chaleur du printemps – plus de 25° – et nous extasiant devant les costumes beaucoup plus légers que la veille. Ici, la mini-jupe ou le micro-short sont de rigueur et j’ai l’étrange impression d’être trop habillée.

C'est pas Dunkerque...

C’est pas Dunkerque…

Nous suivons la foule vers la Kikar HaMedina, à quelques minutes de la gare routière du nord de Tel Aviv, sous une pluie de klaxons de conducteurs mécontents. Diablesses, personnages de Disney, pièces de Tetris, chevaliers Jedi et Legolas, nous sommes en bonne compagnie et rejoignons des milliers de festivaliers sur la grande place, aménagées avec une scène et des stands pour l’occasion. Nous dénichons une place à l’ombre et savourons l’ambiance, comme un air de vacances début mars. A côté de nous, un vampire et sa femme danseuse orientale tentent laborieusement de transformer leur enfant en Spiderman, tandis qu’un Charlie discute avec une banane et Gatsby le Magnifique avec un Indien des plaines.

Kikar HaMedina, Tel Aviv, 6 mars.

Kikar HaMedina, Tel Aviv, 6 mars.

Tonifiées par la musique entraînante, portées par la foule et encouragées par le soleil d’été, nous décidons de rejoindre la plage, suivant pour cela les grands boulevards où les voitures ont bien du mal à se frayer un chemin. Deux marins nous offrent des cookies – donner des cadeaux est une bonne action de Pourim – et un Argentin torse nu tente de faire la conversation en espagnol – malheureusement pour lui, le souvenir des cours de lycée est trop ténu pour que cela fonctionne. Après une vingtaine de minutes de marche, la soif et la chaleur se font ressentir et nous nous arrêtons à un glacier, le meilleur de Tel Aviv, où je m’étais déjà rendue lors de précédents weeks-ends à Tel Aviv. Le bonheur !

Meilleur glacier de Tel Aviv. Citron - Ferrero Rocher - cookies, le trio du bonheur gustatif ! A droite, une fraise cannibale...

Meilleur glacier de Tel Aviv. Citron – Ferrero Rocher – cookies, le trio du bonheur gustatif ! A droite, une fraise cannibale…

Nous atteignons enfin la plage, encore bien fréquentée en cette fin de journée mais trouvons une place pour nos serviettes et paréos sans difficulté. Daniella, qui était à Tel Aviv depuis mercredi soir, nous rejoint, et toutes à l’eau !
Enfin, jusqu’aux cuisses, hein. La Méditerranéen est étonnamment glacée, bien plus froide que lors de mon dernier passage il y a trois semaines, et l’immersion se fait progressive jusqu’au point indépassable. J’observe, mi-admirative mi-blasée, des hordes de jeunes Français se jetant mutuellement à la mer, tandis que le soleil nous offre, comme toujours, un paysage magnifique.

Coucher de soleil (ça vous manquait hein !) sur la plage de Tel Aviv.

Coucher de soleil (ça vous manquait hein !) sur la plage de Tel Aviv.

Les mains dans le sable, creusant des cavités ou élevant des tours, nous discutons à bâtons rompus ou gardons le silence pour observer avec plénitude ce qui nous entoure. Les avions atterrissant à Sde Dov, l’aéroport local au nord de Tel Aviv, brisent parfois la magie du moment, mais jamais pour bien longtemps.

La nuit tombe et nous quittons finalement la plage pour rejoindre la promenade et choisir l’un des nombreux restaurants qui s’offrent à nous. J’insiste pour que nous mangions assises – et me fait gentiment tacler pour ma frenchness inimitable – et nous atterrissons finalement à Mike’s Place, une chaîne de restaurants anglo-saxon disséminés un peu partout en Israël et généralement le repaire d’étudiants américains nostalgiques de la sauce gravy, de la bière et des tacos. Pas vraiment pittoresque, mais les chicken’s fingers sont bons et les frites au chili et au fromage (oui, j’entends déjà les cris d’orfraie d’éventuels lecteurs belges horrifiés devant cette violation des frites) très nourrissantes.

L’ami de Daniella vient finalement nous chercher en voiture pour nous conduire à la gare routière centrale d’où partent les sherout, nous épargnant ainsi une longue marche dans un quartier pas toujours bien fréquenté. Car oui, au cas où vous l’auriez oublié, nous étions vendredi soir et les bus s’étaient arrêtés depuis longtemps. L’option la moins chère est donc de prendre un taxi collectif pour 35 shekels, d’attendre que celui-ci se remplisse et c’est reparti pour Jérusalem. Déposées en centre-ville, nous devons prendre un autre taxi, privé cette fois, afin de nous rendre à la résidence étudiante sur le Mont Scopus – les sherout refusant généralement de s’y rendre sans paiement supplémentaire car c’est un peu loin. Embrumées par le sommeil et dix shekels chacune plus tard, nous voici finalement à la maison. Reste à prendre une douche pour se débarrasser du sable, et une bonne nuit de sommeil, la tête remplie de couleurs et de costumes !

Entre Bethléem et Jérusalem, un Noël en Terre Sainte (1/2)

Samedi 27 décembre, fin d’après-midi. Un silence studieux règne dans l’appartement : les examens finaux et les papers de fin de semestre approchent, chacune travaille dans son bureau, ponctuant les longues heures d’étude par une expédition ravitaillement à la cuisine. Piochant régulièrement dans le sac de friandises offert par Daniella, j’essaie de venir à bout de la longue liste de vocabulaire en hébreu à réviser pour l’examen de passage de niveau, qui aura lieu le 2 janvier. Parfois, quelques notes d’un cantique m’échappe : Leah, notre chanteuse officielle qui a participé à la comédie musicale du semestre, reprend le refrain. L’esprit de Noël est toujours là.

Bethléem, the place to be

Ces derniers jours, les couloirs de l’institut Rothberg frémissaient d’impatience et de projets : étudiants chrétiens, juifs et athées s’interrogeaient, « are you going to Bethleem for Christmas ? ». Yes, of course ! Après moult vérifications sur le site du Christian Information Center et des dizaines de messages échangés sur Facebook, je retrouve Daniella et Josépha (sciences-piste en stage au Jerusalem Post) le 24 au soir, vers 18h30, près de la porte de Jaffa.

Remerciant intérieurement ma professeure d’histoire des médias qui nous a dispensé de cours, j’ai eu le temps de repasser à l’appartement pour enfiler une tenue plus chaude, alléger mon sac et prendre, au cas où, un pull supplémentaire. Leor, quatrième colocataire binationale (israélo-canadienne), s’inquiète de ne pas pouvoir traverser la frontière : entrée en Israël avec son passeport israélien, elle n’a officiellement pas le droit de se rendre en Palestine. Je la rassure et espère la voir sous le grand sapin, dans quelques heures.

Une fois à la porte de Jaffa, notre trio francophone part à la recherche du Graal, pardon, de la navette gratuite mise en place pour les pèlerins et faisant la liaison entre Jérusalem et Bethléem, de midi le 24 à midi le 25. Malgré mes repérages sur Google Maps, impossible de la trouver : elle est censée partir à 19 heures et il est 18h50. Daniella s’enquiert auprès de l’office de tourisme officieux à la porte de Jaffa – l’officiel étant bien évidemment fermé – et le tenancier propose de nous emmener à Bethléem dans sa propre voiture. Nous déclinons poliment et il nous indique finalement un arrêt de bus d’où partent régulièrement des bus (arabes) pour Bethléem. Soulagées de ne pas avoir à nous rendre à la bordélique gare routière de la porte de Damas, nous retrouvons plusieurs touristes à l’arrêt ; le bus arrive quelques minutes plus tard et je repère déjà quelques visages familiers de l’université.

Sinuant dans les rues tortueuses du sud de Jérusalem, puis dans la banlieue de Bethléem, le bus parcourt les dix kilomètres qui séparent les deux villes en quarante minutes ; nous passons le check-point sans problèmes. Les alentours me sont plutôt familiers malgré la nuit, et une fois descendues du bus nous échappons aux chauffeurs de taxi insistants et parcourons la ville, guidées par mes souvenirs de ma précédente visite fin août. De nombreux magasins sont encore ouverts, les décorations de Noël omniprésentes, mais je suis surprise par le petit nombre de pèlerins.

Illuminations dans les rues de Bethléem.

Illuminations dans les rues de Bethléem.

Après quelques minutes de marche et – déjà – de multiples interpellations de la part de jeunes hommes palestiniens, majoritairement en destination de Daniella – qui se résout à être prise pour une Japonaise – nous apercevons un appétissant restaurant, d’où sortent de nombreux autochtones, signe de bonne qualité. Un groupe de Français paie à la caisse : décidément, nous sommes partout… La viande tournant sur la broche et les falafels baignant dans l’huile aiguisent mon appétit et je décide de faire honneur au repas de Noël : comme Josépha, fine connaisseuse de la gastronomie moyen-orientale, je prends un shawarma (pita remplie de viande d’agneau et de légumes, bien meilleure que le kebab) et une pita de falafels, ainsi qu’un Coca light pour garder un semblant de dignité calorique. 22 shekels le tout (environ 4,6€), nous reviendrons…

Shawarma et falafels : un dîner de Noël à l'orientale !

Shawarma et falafels : un dîner de Noël à l’orientale !

Il est environ 21 heures lorsque nous nous levons, repues, et reprenons notre marche dans les rues plus ou moins illuminées de Bethléem. Nous traversons les allées du souk, répondons – en anglais – à quelques questions posées par un journaliste (« c’était peut-être un pervers ! » s’exclame ensuite Josépha, qui s’étonne de l’absence d’insigne sur le micro et la caméra) et atteignons enfin la place centrale de la vieille ville, la place de la Crèche. Ambulances et camionnettes de télévision encombrent une partie de l’espace et gâchent un peu la vue, mais le grand sapin, la crèche et la scène où se produisent des chanteurs palestiniens créent une véritable atmosphère de fête. Beaucoup de touristes, mais aussi quelques locaux arborent des bonnets de Noël vendus par dizaines par des marchands ambulants. Le business est partout, même dans la ville de naissance du Christ !

Le grand sapin de la place de la Crèche.

Le grand sapin de la place de la Crèche.

Espérons que le Père Noël ait entendu !

Espérons que le Père Noël ait entendu !

La crèche sur la place de la Crèche.

La crèche sur la place de la Crèche.

Les pèlerins font la queue pour une photo devant la crèche, tandis que des jeunes Palestiniens attendent leur tour pour une photo… avec nous. Phénomène qui m’était jusque là tout à fait inconnu, il se reproduira plusieurs fois pendant la soirée, surtout avec Daniella. Les jeunes Chinoises (bien qu’elle soit Canadienne) en Palestine sont probablement aussi rares que les Noirs dans les provinces chinoises rurales…

Nous quittons alors la place pour explorer les rues aux alentours et repérons le (faux) Starbucks de Bethléem, où sont attablés de nombreux étudiants de Rothberg, eux aussi en goguette en cette nuit de Noël. Echange de projets, quelques uns expriment le souhait de rester jusqu’à la messe de minuit, d’autres, parfois arrivés en début d’après-midi, s’apprêtent à partir.

Mais oui, même en Palestine !

Mais oui, même en Palestine !

Toujours en quête de rues plus calmes, nous nous éloignons et rencontrons, au hasard, un groupe de touristes français (oui, encore) qui font la queue pour une visite de l’église de Marie, à côté de la grotte du Lait. N’ayant pas eu l’occasion de m’y rendre lors de ma première visite à Bethléem, je m’incruste dans le groupe, fais mon plus beau sourire au garde à l’entrée et pénètre dans la petite église, très épurée. Josépha et Daniella, peu habituées aux messes, me suivent et nous nous installons sur les bancs.

Les mots me manquent pour décrire les émotions, la joie que j’ai ressentie d’être là, à Bethléem, à quelques centaines de mètres de l’église de la Nativité dont nous entendons les cloches sonner, pour une messe en français animée par un prêtre palestinien. La familiarité du rite me rassure, la fierté et le courage du prêtre arabe m’émeuvent. Minorité dans cette terre sainte, les chrétiens de Palestine se battent sans cesse pour ne pas être oubliés. Il s’excuse pour son français hésitant mais son homélie est mille fois plus passionnante et honnête que toutes celles déjà entendues dans la campagne française.

A la sortie de la messe, une femme du groupe s’approche de nous et nous embrasse sur le front : « vous me rappelez mes petites-filles ! » s’exclame-t-elle. Comme nous, elle n’est pas en famille en ce jour de fête, mais en a trouvé une autre, la famille des chrétiens.

Les larmes aux yeux mais le cœur en fête, je chante à plein poumons « Il est né le divin enfant » dans les rues désertées ; après tout, c’est l’endroit idéal ! Nous nous heurtons à un cul-de-sac et rebroussons chemin vers la place de la Crèche, observée par les militaires palestiniens, nombreux à veiller sur la foule. Il nous reste du temps à tuer avant la messe de minuit, et nulle envie de retourner dans le souk où nous sommes sans cesse harcelées : la terrasse d’un café, où j’avais déjà bu une limonade lors de ma première visite, nous accueille. Un chocolat chaud me réchauffe tandis que nous observons les passants et nous nous étonnons à nouveau du faible nombre de pèlerins. « C’est plus une fête palestinienne qu’autre chose », remarque Josépha. »Et l’événement de l’année à Bethléem », ajoute-t-elle, pour les habitants musulmans comme pour les chrétiens.

Syncrétisme de Noël à Bethléem !

Syncrétisme de Noël à Bethléem !

Minuit approche ; nous quittons la terrasse et approchons du grand écran où sera retransmise la messe de minuit, célébrée dans l’église Sainte-Catherine à quelques mètres. Un vieux vendeur de keffiehs, sosie parfait de Yasser Arafat, nous alpague et nous propose sa marchandise : alors que nous refusons pour la cinquantième fois de la soirée, celui-ci enfonce un keffieh sur la tête de Josépha et la foule de jeunes hommes autour de nous éclate de rire. Le vendeur persiste et passe alors à un autre type de marchandise : son jeune fils, gentil, bon musulman et aux yeux verts, selon lui. Alors que Josépha ne semble pas intéressée, il se tourne vers moi et je suis à mon tour gratifiée d’un keffieh, puis aussitôt prise en photo par une dizaine de Palestiniens. J’explique gentiment que je n’ai pas cinquante chameaux à échanger contre son fils ; Arafat nous demande alors si nous sommes musulmanes. Un peu étonnée – c’est bien la première fois que l’on me pose cette question, je réponds par la négative et il ôte alors nos temporaires couvre-chefs, en nous souhaitant une bonne nuit et un joyeux Noël. Les curieux se dispersent et, le rire aux lèvres, nous atteignons enfin le lieu de la retransmission.

Messe de minuit à l'église Sainte-Catherine de Bethléem, retransmise sur grand écran.

Messe de minuit à l’église Sainte-Catherine de Bethléem, retransmise sur grand écran.

A nouveau, même si je ne comprends pas grand-chose – la messe est en latin et en arabe, avec seulement quelques passages en français, en anglais, en allemand et en espagnol -, l’émotion d’être « au bon endroit » me submerge. L’église est pleine, les tickets vendus plusieurs semaines à l’avance et une figure familière assise au premier rang : Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne, assiste à la messe. Je suis surprise par sa petite taille et son âge avancé ; « toutes les ambulances sont là pour lui », plaisante Josépha.

Mais le froid se fait mordant, la fatigue s’installe et les hommes autour de nous toujours plus insistants : nous demandons à Carissa, étudiante de Rothberg retrouvée dans la foule, où se trouve la navette avec laquelle elle est venue, puis quittons la place de la Crèche pour une ultime marche dans les rues de Bethléem, où nous croisons plusieurs processions.

Procession de chrétiens éthiopiens, chantant en amharique.

Procession de chrétiens éthiopiens, chantant en amharique.

Vingt minutes plus tard, nous comprenons que personne n’a entendu parler de la navette et que commerçants ou militaires ne peuvent guère nous renseigner. Pestant contre l’organisation touristique (l’événement de l’année à Bethléem et aucune signalisation, bienvenue en Palestine !), nous prenons finalement un taxi qui nous emmène au checkpoint pour sortir de Bethléem. Quelques touristes sont là, nous passons sans encombres et montons dans un bus arabe en destination de Jérusalem. Les minutes passent, je commence à croire que le chauffeur ne partira jamais lorsqu’il nous explique qu’il faut finalement changer de bus.

Le checkpoint du tombeau de Rachel, dernière étape de ce Noël à Bethléem...

Le checkpoint du tombeau de Rachel, dernière étape de ce Noël à Bethléem…

Enfin, nous voici à la porte de Damas. Ultime taxi partagé avec des étudiants de Rothberg vivant au village étudiant et arrivée à l’appartement vers deux heures du matin, pour une chaude nuit de sommeil bien méritée !

[The Jerusalem Post] Rétrospective en noir et blanc pour la ville d’or

Après un mois de silence sur ce blog, me voici de retour. Pas encore avec des articles inédits sur la vie en colocation, les rouleaux de papier toilette qui restent immanquablement sur le présentoir ou encore ma trépidante représentation du Qatar à ma première simulation des Nations Unies.

Moins de temps pour ces considérations personnelles, et des opportunités pour publier dans un vrai journal d’encre et de papier. Avec mon nom imprimé, le Graal de toute journaliste débutante. Car oui, désormais, je me présente à toutes les conférences comme journaliste à l’édition française du Jerusalem Post. Journal hebdomadaire, à destination des Français de droite et de plus de cinquante ans vivant à Jérusalem. Rubrique la plus appréciée du journal, selon une collègue ? Le programme TV.

D’ailleurs, à ce sujet, sachez que ce programme, ce bel alignement de toutes les émissions plus ou moins intéressantes, n’est pas le fruit d’un robot – au JPost en tout cas. Non, c’est une stagiaire non payée (personnellement, j’appelle cela une bénévole, mais…) qui le rédige chaque semaine. Deux à trois heures d’abrutissement intellectuel. Cette semaine, c’est mon tour.

Bref, ce statut de journaliste a d’étranges conséquences que je ne saisis pas encore tout à fait. Je peux bénéficier d’une place assurée à certains événements, mais pas au premier rang – tant qu’il y a un buffet à la fin… Les relations entre amis que je dois interviewer se teintent d’un formalisme désagréable : le discours se fait professionnel, les regards se posent régulièrement sur le portable qui enregistre – prochain achat, un dictaphone, mon iPod Touch ayant rendu l’âme.
Je ne me sens pas encore légitime pour parler d’Israël mais je perçois un certain impératif.

J’arrête ici mes jérémiades et vous propose à la lecture mon premier article publié dans le journal, un retour sur un événement organisé à l’institut Romain Gary de Jérusalem.

Bonne lecture !

Rétrospective en noir et blanc pour la ville d’Or

(NDA : la « ville d’Or » est l’un des surnoms de Jérusalem, pour la lumière particulière que dégagent les bâtiments en pierre blanche et bien sûr l’or du Dôme du Rocher)

Il est 19h30 ce mercredi 19 novembre ; la nuit est tombée depuis longtemps sur Jérusalem, les rues vides résonnent d’une tension et d’une anxiété latente, mais la grande salle de l’institut Romain Gary est pleine. Une centaine de personnes, certaines debout, se sont rassemblées pour assister à une projection exceptionnelle, dix courts-métrages montrant Jérusalem en 1897.

Vincent Lemire, historien, professeur à l’université Paris-Est et passionné par Jérusalem depuis plus de vingt ans, anime la conférence : après ses travaux sur l’hydro-histoire de la ville, il coordonne au niveau européen un projet intitulé Open Jerusalem, qui vise à « décompartimenter » les études réalisées sur la Ville Sainte et à mêler différentes disciplines pour enrichir les champs de recherche.
Il explique d’ailleurs ne pas avoir d’attaches familiales ou religieuses avec la cité, « ce qui m’a probablement sauvé », précise-t-il en riant lorsque je lui demande « Pourquoi Jérusalem ? », question rituelle à toute personne étrangère s’installant ici, ne serait-ce que pour un temps.

La suite ici : http://www.jpost.com/Edition-fran%C3%A7aise/Art-Et-Culture/R%C3%A9trospective-en-noir-et-blanc-pour-la-ville-dOr-382879 

Fall break 2014 : à la (re)découverte de Jérusalem et du pays

Samedi 18 octobre. Une nouvelle nuit tombe sur la ville, marquant la fin du shabbat, d’un long enchaînement de jours fériés et de mes vacances – cédant à la mode américaine qui prévaut sur le campus, je les ai nommées fall break. Retour sur ce long intervalle entre la fin de l’ulpan (j’ai obtenu 93/100, au fait) et le début du semestre d’automne, demain à midi avec un cours d’archéologie – le tirage au sort m’a été favorable.

Oh, oui, j’ai cours le dimanche : mais j’y suis habituée désormais !
Le mercredi 24 septembre au soir, lendemain du dernier jour de l’ulpan, commençait la fête de Rosh haChana, le nouvel an juif. Deux jours fériés, suivis d’un shabbat : la journée fut donc dédiée à des courses conséquentes pour tenir pendant quatre jours – ce qui ne fut pas si difficile étant donné que j’étais seule dans l’appartement avec Gaby qui ne mange pas. Quatre jours de lecture tranquille, d’introspection, de solitude paisible entrecoupées de visites les uns chez les autres et d’un dîner en ville chez une sciences-piste en stage.


Un Kippour à Jérusalem : une expérience singulière

Puis, entre Rosh haChana et Yom Kippour, le 4 octobre, s’étalent donc dix jours de réflexion sur l’année précédente et de méditation afin que l’année tout juste commencée se passe bien. Pour moi, ils furent consacrés à la vaine recherche d’un appartement. Je finis donc par penser que l’un de mes défis pour ma troisième année sera de vivre au village étudiant et de surmonter les antagonismes entre moi et mes colocataires…

Les Juifs se préparent aussi à pardonner à leurs amis et ennemis leurs torts lors de Yom Kippour, le Grand Pardon, jour le plus sacré du calendrier juif et événement particulier en Israël. En effet, absolument tout est fermé : frontières, administrations, aéroports, transports en commun, routes, studios de radio et de télévision, sans parler des magasins et des restaurants. Le 3 octobre au soir, alors que commence le grand jeûne qui durera jusqu’au lendemain soir, une foule immense se presse au mur des Lamentations. Puis, le samedi, les enfants font du vélo sur les grandes artères – on déplore d’ailleurs plus d’accidents de vélo que d’évanouissements dus au jeûne – mais la vie continue dans les quartiers arabes.

Cimetière juif sur le mont des Oliviers, depuis Jérusalem-Est.

Cimetière juif sur le mont des Oliviers, depuis Jérusalem-Est.

J’ai eu l’occasion d’observer ce paradoxe en prenant mon courage à deux mains et en traversant Jérusalem-Est pour me rendre à la vieille ville depuis l’université, arrivant donc à la porte des Lions, presque face au mont des Oliviers, en plein dans le quartier musulman, aussi animé que d’habitude. De nombreux pèlerins chrétiens suivent la Via Dolorosa, les vendeurs du souk proposent leur camelote aux crédules, je me perds comme d’habitude dans les ruelles tortueuses et observe les enfants qui vaquent à leurs occupations, jouant avec des mitraillettes en plastique ou dans l’un des rares, sinon l’unique, jardin d’enfants de la vieille ville.

Petit garçon deviendra grand...

Petit garçon deviendra grand…

Après une visite totalement imprévue de la chapelle de la Condamnation et de la Flagellation, j’arrive au Kotel qui, vers 16 heures, n’est guère plus animé que d’habitude. Ce n’est qu’au fur et à mesure que la journée avance, que les esprits assoiffés et affamés s’échauffent, que des danses et des chants s’élèvent du côté des hommes. Chez les femmes, la retenue prévaut.

Le Kotel à la fin de Kippour, surplombé par son ennemi héréditaire...

Le Kotel à la fin de Kippour, surplombé par son ennemi héréditaire…

Je m’éclipse alors pour errer dans les rues mortes du quartier juif, seulement peuplées par des pratiquants en tenue de fête qui se rendent à la synagogue ou au Kotel, Yom Kippour étant respecté par la quasi-totalité des juifs, « même ceux qui mangent du saucisson pendant l’année » m’ont confié certains. Le quartier arménien est tout aussi calme mais une certaine animation règne dans le quartier chrétien où je trouve avec difficulté l’objet de ma venue : le Saint-Sépulcre. Oui, j’aime faire dans le syncrétisme. J’assiste avec une émotion toute particulière à une messe de rituel grec orthodoxe, à la lumière des bougies et baignée dans l’encens – la nuit est déjà tombée – puis me promène au gré des multiples chapelles qui composent ce complexe à la gloire de Jésus-Christ.

Je recommande d’ailleurs la visite de l’église le plus tard possible, vers 19 heures : elle était quasiment vide, avec seulement quelques minutes de queue pour l’entrée dans le tombeau, une expérience bien différente de celle décrite par Guy Delisle dans Chroniques de Jérusalem.

Sortant de là un peu hébétée, goûtant avec plaisir la singularité de la ville qui permet de voir à quelques minutes d’intervalle le site le plus sacré du judaïsme puis celui du christianisme, je m’offre une omelette à la porte de Jaffa avant de gagner l’arrêt de tramway.

Rue du souk dans la vieille ville.

Rue du souk dans la vieille ville.

Mais évidemment, jour férié important oblige, il est 20h30 avec aucune rame en vue. Le vent souffle et le froid des nuits d’octobre se rappelle désagréablement à mon bon souvenir. J’écoute amusée deux juifs français discuter de Rabbi Jacob (qu’il faudrait monter à tout le pays, selon l’un d’entre eux) puis me résout à suivre les rails déserts du tramway, gagnant de l’avance. Un début de pneumonie et trois quarts d’heure plus tard, alors que je ne suis plus qu’à deux arrêts du village étudiant, « Service not started » disparaît au profit de 30 minutes d’attente. Je décide alors de continuer ma route à pied, quittant la ligne verte pour passer dans les quartiers arabes, riant sous cape à l’idée de transgresser les règles édictées par l’université et le ministère des affaires étrangères – « éviter les déplacements seul la nuit dans Jérusalem-Est, surtout quand on est une femme ». Vingt minutes plus tard, j’arrive saine et sauve au village et me fourre sous ma couverture. Home sweet home.


Escapade à Haïfa

Quelques jours de glandouille plus tard, je gagne le nord d’Israël le 7 octobre, veille du premier jour de Souccot. Les transports sont bondés et les offres de sous-location d’appartements battent leur plein sur Facebook : c’est la semaine de vacances des Israéliens, qui profitent des derniers jours de l’été pour voyager dans le pays. Des cabanes fleurissent également sur les balcons hiérosolymitains ou devant les restaurants : pendant Souccot, fête des Tabernacles, les Juifs sont censés prendre tous leurs repas dans ces cabanes décorées de fruits (parfois en plastique). Le village étudiant dispose de sa propre soukka, un peu sinistre, et la place Safra de Jérusalem abrite l’une des plus grandes d’Israël.

Je profite de mon séjour à Haïfa, raconté ici, pour visiter également Nazareth et Acre (compte-rendu là). C’est probablement ma dernière occasion de voyager ainsi avant le mois de janvier et la fin du semestre d’automne, car je compte rester à Jérusalem pour Hannoucca (en décembre), peut-être aller à Bethléem pour Noël (six ans en école catho, ça laisse des traces).


Journées culturelles : musées hiérosolymitains

Je consacre ensuite quelques jours à une visite plus poussée de Jérusalem et de ses musées, après avoir exploré les différents quartiers de l’Ouest pendant ma recherche d’appartement : une visite au musée d’Israël étant prévue par mon cours d’archéologie, je me rends au Museum on the Seam, au musée Rockefeller et aux grottes de Sédécias, tous trois dans Jérusalem-Est.

Le Museum on the Seam, littéralement « musée sur la bordure », est en fait situé sur la ligne verte, où passe maintenant le tramway : il est construit dans une ancienne place forte militaire et une partie du complexe a été conservé tel quel. Profitant de cette position originale, ce musée abrite justement des œuvres traitant des conflits, des oppositions diverses, des régimes totalitaires, pas forcément au Moyen-Orient : j’ai pu ainsi observer une installation constituée de matraques policières sud-africaines, des collages subversifs réalisés par un artiste iranien en exil, une vidéo mettant en scène la corruption généralisée en Russie. Le toit-terrasse offre une vue très intéressante sur la ville entière.

Une salle du Museum on the Seam.

Une salle du Museum on the Seam.

Puis, immersion dans Jérusalem-Est pour rejoindre le musée Rockefeller, en suivant la rue Sultan Suleiyman : à quelques minutes de la rue de Jaffa, c’est un tout autre pays qui s’offre à mes yeux, des vapeurs de kebabs s’échappent d’échoppes crasseuses, des écolières voilées papotent en attendant le bus, certaines huant les cars spécialement affrétés pour le Kotel en cette semaine de Souccot. L’hébreu a disparu, place à l’arabe, que j’apprendrai très probablement au deuxième semestre. Je détonne clairement dans le paysage malgré mon pantalon et mes manches longues, des regards insistants me le font savoir. Continuant ma route sans m’en soucier, j’arrive finalement au musée d’archéologie nationale Rockefeller, construit dans un ancien palais d’un dirigeant ottoman et d’une splendeur à couper le souffle. Les galeries me donnent l’impression d’un voyage dans le temps, d’un retour aux expositions universelles du début du 20e siècle. Impossible d’observer tous les objets en détail, je reste ébahie devant la richesse des découvertes archéologiques et passe un certain temps devant les quelques squelettes bien conservés découverts dans le pays. Je reviendrai un autre jour, lors de l’ouverture et après avoir suivi mes cours d’archéologie !

Musée d'archéologie Rockefeller.

Musée d’archéologie Rockefeller.

En sortant, je profite d’une vue remarquable sur le mont des Oliviers, puis suis les murailles de la vieille ville jusqu’aux grottes de Sédécias, un peu avant la porte de Damas. Au début simple cavité naturelle, ces grottes ont été explorées avant la construction du premier Temple, puis transformées en carrières pour en extraire la célèbre pierre blanche de Jérusalem. Elles sont aussi associées à de nombreux mythes bibliques, et au fond des grottes se trouve une source d’eau, les larmes d’Elie (je crois).J’avoue ne pas avoir prêté une grande attention à toute cette mythologie, préférant m’imprégner du calme impressionnant qui règne dans les entrailles de la terre, à quelques mètres sous la surface. Je m’assois sur une pierre, ferme les yeux : je suis seule dans le silence, seulement accompagnée par les gouttes d’eau de la source qui tombent régulièrement. Une odeur agréable de pierre humide me fait oublier la puanteur des ordures de la rue ; la fraîcheur et l’obscurité de ces grandes salles voûtées est plus que bienvenue. Personne ne vient troubler ma quiétude et je songe alors au roman d’Haruki Murakami que j’ai terminé quelques jours auparavant, Chroniques de l’oiseau à ressort : le narrateur s’isole au fond d’un puits pendant des heures, jusqu’à pénétrer dans un autre monde. Je pourrais presque m’y croire… Mais le temps se rappelle à moi et je continue ma visite, observant avec déception envers mes semblables les nombreux graffitis qui abîment les murs de la grotte, découvrant stupéfaite que l’une des grandes salles est utilisée pour des cérémonies franc-maçonnes – le roi Salomon étant apparemment considéré comme le premier franc-maçon.

Entrée des grottes de Sédécias.

Entrée des grottes de Sédécias.

Le retour au monde réel, bruyant et lumineux, est difficile. Je me dirige alors vers la porte de Damas, plonge dans les ruelles toujours animées du souk, me fais alpaguer par des vendeurs qui me prennent pour une Allemande et finis par trouver, à nouveau par hasard, l’objet de ma visite, le dernier sur ma liste du jour : l’église luthérienne du Christ Rédempteur, juste à côté du Saint-Sépulcre. L’église est moderne mais agréable, je goûte avec plaisir la sobriété du lieu, bien loin des dorures à profusion des églises orthodoxes que je n’aime guère. Le complexe protestant abrite également un site archéologique, permettant de découvrir que le Saint-Sépulcre s’est longtemps tenu en dehors des murailles de la vieille ville. Puis, une courte exposition présente les différentes fouilles archéologiques réalisées par des universités allemandes en Terre Sainte, et je m’attaque enfin à l’intérêt principale de l’église : sa tour ! 200 marches (je n’ai pas compté) et un point de côté plus tard, un panorama époustouflant de Jérusalem s’offre à mes yeux et je ressens un élan d’amour et d’admiration pour cette ville. Le Dôme du Rocher, hypnotisant, brille aux derniers rayons du soleil ; les toits du Saint-Sépulcre sont tout proches ; des juifs religieux empruntent un passage sur les toits-terrasses pour rejoindre un dîner sous une soukka ; la partie ouest de la ville est plongée dans l’ombre des nuages et du soleil couchant. Quelques photographes sont là comme moi, avec cependant des appareils bien plus performants que le mien ; après de multiples prises de vue, frisant l’obsession pour ces paysages, je me contente de les graver dans ma mémoire.

Panorama de Jérusalem depuis la tour de l'église du Christ Rédempteur.

Panorama de Jérusalem depuis la tour de l’église du Christ Rédempteur.

Mais il est temps de descendre car l’église ferme : c’est avec une légère nausée que je suis le flot de touristes quittant la vieille ville par la porte de Jaffa. Un petit détour par Mamilla Mall plus tard, je suis alors la rue de Jaffa jusqu’à mon ultime but : Max. Non, pas un camarade sciences-piste en goguette, mais une foire-fouille miraculeuse qui présente les mêmes produits qu’au souk mais avec des prix bien indiqués et dans une relative propreté. Après un arrêt dans une pâtisserie puis dans une librairie d’occasion, j’atteins ce graal avec soulagement, plonge dans les rayons bondés et en ressors une dizaine de minutes plus tard avec une grosse couverture – les nuits se font froides –, cinq serpillères et une louche, pour 55 shekels. Héhé. Renonçant à pousser jusqu’à Mahane Yehuda, qui doit d’ailleurs fermer vu que la nuit tombe et que le vent souffle, je grimpe dans le tramway plein à craquer avant d’en ressortir deux arrêts plus tard, à City Hall : il s’est arrêté brusquement et je crois comprendre que la rame a été la cible d’un jet de bouteille, comme c’est souvent le cas dans les colonies plus à l’est. Peu rassurée, je me résous à gagner l’arrêt de bus le plus proche, à une dizaine de minutes de là ; heureusement, le 19 arrive bientôt. Retour à la maison après une journée chargée.


Pour finir en beauté : détente et restaurants à Tel Aviv

Le 15 octobre au matin, je hisse une nouvelle fois mon sac à dos sur mes épaules et gagne l’arrêt de tramway pour me rendre à la gare routière : c’est parti pour deux jours à Tel Aviv, une lectrice de Madmoizelle m’offrant gentiment son canapé. Je dodeline de la tête et m’endors à moitié dans le bus 405 bondé : la veille au soir, Marie et Antonia ont organisé un dîner chez elles et nous étions… 13. Couscous, shaksouka et légumes à volonté, mais pas assez de place pour tous les invités, des étudiants de Rothberg mais également des amis d’Antonia. Qu’importe, après quelques minutes de débat, Antonia sonne chez les voisins qui sont absents mais ont laissé la porte ouverte. La tentation est trop grande, nous prenons la grande table, les chaises, ainsi que des assiettes et des fourchettes pour faire bonne mesure. Heureusement, le voisin en question ne nous en tient pas rigueur et la soirée se termine à moitié chez lui, après une discussion intéressante sur les difficultés de la langue française – c’est vrai ça, pourquoi une table serait-elle féminine ?

Mon impression sur Tel Aviv ne change pas : une ville vouée au shopping et à la bonne bouffe, ce qui est bien sûr toujours appréciable mais une vraie plaie pour des Israéliens dont le niveau de vie est plus bas qu’en France. Les loyers sont hors de prix, les plats au restaurant apparemment peu chers mais il faut à chaque fois ajouter le service. De plus, pour une ville qui se veut laïque, l’absence de transports en commun pendant shabbat et les jours fériés se révèle très handicapante, bien que de nombreux magasins et restaurants restent ouverts, surtout dans les zones très touristiques comme le vieux port, le Namal (à ne pas confondre avec Jaffa, au sud de la ville).

Coucher de soleil sur une plage de Tel Aviv.

Coucher de soleil sur une plage de Tel Aviv.

Le climat est étouffant, orageux, et j’assiste à ma deuxième averse depuis mon arrivée en Israël – la première étant à Haïfa. Heureusement, nous parvenons à gagner la librairie d’occasion où je m’étais déjà rendue lors de mon premier séjour à Tel Aviv – je me refais un stock de bouquins –, puis l’attrait de la plage se fait trop fort malgré les nuages et la saleté de l’eau (de nombreux déchets ont été ramenés par la pluie vers le rivage). J’assiste donc au coucher du soleil en barbotant tranquillement dans une eau à la température agréable, le 15 octobre, tentant de digérer les fallafels dégustés le midi même dans l’une des échoppes à fallafels les plus courues de la ville. La journée se termine par un excellent dîner dans un restaurant italien, où je peux enfin manger de la bonne viande rouge.

Soukka sur la place de l'Hôtel de Ville à Tel Aviv.

Soukka sur la place de l’Hôtel de Ville à Tel Aviv.

Même rythme tranquille le lendemain, avec une promenade jusqu’au vieux port et la découverte de Don’t Starve, un jeu vidéo que je vous recommande si vous voulez rater votre 3A. Enfin, vendredi matin, retour à Jérusalem : la rentrée est proche…

Le Namal, le port de Tel Aviv réhabilité en lieu de détente et de promenade.

Le Namal, le port de Tel Aviv réhabilité en lieu de détente et de promenade.

Et voilà, un fall break sans Jordanie ni Canada comme certaines, mais beaucoup de détente, de lecture et de voyages dans le pays. Au programme de la semaine qui s’annonce : premiers cours et réception au consulat de Jérusalem lundi soir. Une nouvelle routine !

« And so he heard a voice telling him to kill his son… » : visite guidée de la Vieille Ville

Trop tôt ce matin, dans la chaleur déjà étouffante du dortoir sombre, un réveil sonne. Je ne comprendrais jamais ce qui pousse les personnes en vacances à se lever aussi tôt. Deux de mes roomates furètent donc dans leurs affaires, prennent une douche… Sans penser que, peut-être, en s’étant endormies péniblement à minuit passé, nous aimerions un peu plus de sommeil. Bref. L’une d’entre elles, une étrange Française d’une cinquantaine d’années qui répétait « sorry » sans cesse à voix basse, est partie ce matin. Espérons qu’elle ne soit pas remplacée par plus dingue.

Comprenant que le train du sommeil ne repassera pas, je me lève et active le minuteur pour l’eau chaude. Oui, une petite coquetterie de la part de l’auberge de jeunesse : il faut activer un timer, comme pour les pâtes, pendant vingt minutes si l’on veut se doucher à l’eau chaude – certaines n’en ont pas la patience et se jettent sous l’eau froide, mais même avec les 35° à l’ombre, je ne suis pas parvenue à une telle extrémité. Je n’évoque même pas l’absence d’endroit pour poser ses affaires à côté de la douche, ni de pommeau mobile. Bien sûr.

Après ces péripéties qui mettent indiscutablement de bonne humeur pour le reste de la journée, direction le petit-déjeuner, dit « continental ». En réalité, trois ou quatre saladiers de crudités diverses, des oeufs durs, du pain, du jus d’un fruit non-identifié mais trop sucré, et voilà. Moi qui pensais faire un stock le matin afin de ne pas dépenser le midi, c’est loupé. Après cela, un étrange sentiment de vide m’envahit : avant le début de la visite guidée à 11h20, je n’ai rien à faire. Et il est neuf heures. Je n’ose guère engager la conversation avec les autres voyageurs, mon sentiment d’aisance en anglais ressenti hier soir s’étant évaporé. Je compulse frénétiquement mon Lonely Planet et finit par déterminer le contenu de mes prochaines journées, jusqu’à dimanche soir.

Enfin, l’heure du rendez-vous pour le tour arrive, à l’accueil de l’auberge. Nous sommes quatre  une Néerlandaise (oui, encore !), deux Australiens et moi. Nous sommes guidés par une volontaire de l’auberge jusqu’à la porte de Jaffa, en passant – logiquement – par la rue de Jaffa, la grande rue de Jérusalem. Tous les chemins mènent à Rome et toutes les rues de Jérusalem-Ouest à la rue de Jaffa (ou la rue King George V). Piétonne, seulement parcourue par le tramway, c’est une promenade très agréable : de nombreuses boutiques à l’occidentale, des immeubles bas en pierre blanche de Jérusalem, une impression heureusement différente de l’arrivée dans les banlieues hier soir. Mais nous n’avons pas le temps de nous y attarder : j’y suis revenue pour le déjeuner après la visite.

La rue de Jaffa, grande rue piétonne hiérosolymitaine. On remarque une architecture particulière... et les caténaires du tramway !

La rue de Jaffa, grande rue piétonne hiérosolymitaine. On remarque une architecture particulière… et les caténaires du tramway !

Au bout d’une vingtaine de minutes, nous atteignons la porte de Jaffa, début de nombreuses visites guidées, entrée dans le quartier arménien de la Vieille Ville et nommée ainsi car elle conduisait… à Jaffa, oui. Une sacrée trotte, tout de même.

La porte de Jaffa, l'une des entrées dans la Vieille Ville.

La porte de Jaffa, l’une des entrées dans la Vieille Ville.

Nous y retrouvons notre guide, Assaf, ainsi que d’autres participants au tour : deux Brésiliens, une Américaine de Seattle… et à mon grand désespoir, deux Français. Ils sont PARTOUT.

Attention, je rentre en mode « guide ».

Et avant toute chose, une carte !

Le quartier arménien

La communauté arménienne est la première nation chrétienne au monde : il semble donc logique qu’ils occupent une part de la Vieille Ville. Ils sont actuellement 2 200, somme toute assez peu sur les 50 000 habitants que compte la Vieille Ville. Le guide nous explique que les Arméniens sont modestes (coucou le cliché) ; mais il est vrai que le quartier est d’un calme absolu – et assez difficile de croire que la ville est habitée, en fait.

Ruelle du quartier arménien.

Ruelle du quartier arménien.

Nous en profitons pour jeter un œil à la tour de David, construite en réalité par Hérode. Assaf fait preuve d’une ironie plutôt rafraîchissante vis-à-vis de la religion et des mythes fondateurs – il est l’auteur de la citation en titre !
Je n’ai pas tout retenu, il est tard et je ferai sûrement un article détaillé sur l’histoire de la ville plus tard, mais Jérusalem est un objet de conquête depuis sa création, d’où les deux destructions des Temples successifs. Et c’est bien sûr le lieu le plus saint au monde, vu la concentration d’églises, de mosquées et de synagogues qu’on peut y trouver…
Au détour d’une rue, nous passons devant une boutique de céramiques, art traditionnel arménien : les pièces de qualité sont fabriquées de la même façon qu’au Moyen-Age. Les autres sont made in China – désolée pour ma nouvelle roomate qui débarque de Beijing.

Plaque indicative de rue, trilingue. Le mont Ararat (où l'arche de Noé se serait échouée) est sacrée pour les Arméniens.

Plaque indicative de rue, trilingue. Le mont Ararat (où l’arche de Noé se serait échouée) est sacré pour les Arméniens.

Le quartier juif

Les papillotes, les kippot et les chapeaux se font omniprésents tandis que nous pénétrons dans le quartier juif, au sud-ouest de la ville. L’ambiance y est très différente du quartier arménien : on y trouve des boutiques de souvenirs, mais aussi des restaurants à l’occidentale, et la plus grande synagogue de la ville, construite en.. 2012 ! Elle est ornée d’un large dôme blanc, façon d’entrer dans la compétition contre l’islam et les deux dômes (doré pour le Rocher et gris pour Al-Asqa).

Rue dans le quartier juif de Jérusalem. Les immeubles semblent anciens, mais ils datent de la reconstruction du quartier, vers les années 1970.

Rue dans le quartier juif de Jérusalem. Les immeubles semblent anciens, mais ils datent de la reconstruction du quartier, vers les années 1970.

Nous grimpons sur un toit-terrasse et observons avec stupéfaction la ville… Puis le muezzin – ou plutôt les muezzins – retentissent. Moment empreint de solennité qui fait comprendre l’emprise de la ville sur le monde entier.
Nous pénétrons ensuite dans une galerie en entre-sous-sol, sous une rue aux arcades rappelant la rue de Rivoli : une mosaïque y est exposée et c’est l’occasion pour un peu d’histoire, à nouveau.

Mosaïque représentant la Vieille Ville vers le 16e siècle, découverte en Jordanie. On distingue deux "Cardo" (axe Nord Sud) et deux "decumanus" (axe Ouest Est) du fait du relief important de la ville.

Mosaïque représentant la Vieille Ville vers le 16e siècle, découverte en Jordanie. On distingue deux « Cardo » (axe Nord Sud) et deux « decumanus » (axe Ouest Est) du fait du relief important de la ville.

En haut, l'un des Cardos, autrefois marché.

En haut, l’un des Cardos, autrefois marché.

Oeuvre collective : le Cardo à l'époque romaine. On distingue une petite fille tenant une grenade à un garçon de notre temps, en bas, ainsi que le premier maire du Jérusalem 'moderne" à gauche.

Oeuvre collective : le Cardo à l’époque romaine. On distingue une petite fille tenant une grenade à un garçon de notre temps, en bas, ainsi que le premier maire du Jérusalem ‘moderne » à gauche.

A l’est du quartier juif se trouve le panorama le plus connu de Jérusalem : le Mur des Lamentations avec, à sa gauche (dans le quartier musulman, donc) le dôme du Rocher et à sa droite la mosquée Al-Aqsa. 

Le Mur est le plus ancien : c’est le dernier vestige de l’enceinte du Second Temple, construit par Hérode – mais ce n’est pas tout à fait sûr. Lieu le plus proche du Saint des Saints (l’intérieur du Temple) pour les juifs, ils viennent du monde entier pour y prier et déposer les fameuses prières dans les interstices des briques.
Le dôme du Rocher date du septième siècle après J-C (et s’il y a bien un lieu où il est pertinent de prendre la naissance de Jésus comme référence, c’est ici) : abritant l’empreinte de Mahomet lors de sa montée au ciel, il est le lieu saint le plus important pour les musulmans après la Mecque et Médine.
Il protège également la pierre où Abraham a failli sacrifier son fils.

LA photo de Jérusalem : à gauche, le dôme du Rocher, au centre, le mur des Lamentations, à droite un accès pour l'esplanade du Temple.

LA photo de Jérusalem : à gauche, le dôme du Rocher, au centre, le mur des Lamentations, à droite un accès pour l’esplanade du Temple.

Bref, du pur concentré.

Je peux difficilement décrire les sentiments qui m’ont envahie à la vue de ces lieux saints rassemblés, que l’on voit si souvent en photo, à la télévision… Donc je vais présenter les photos et garder mes émotions pour moi, pour une fois.

Je n'ai pas pu résister...

Je n’ai pas pu résister…

Le dôme de la mosquée Al-Aqsa, rappelant bien sûr son voisin doré.

Le dôme de la mosquée Al-Aqsa, rappelant bien sûr son voisin doré.

Le quartier chrétien

Et voici l'église du Saint-Sépulcre, lieu le plus saint de la religion chrétienne.

Et voici l’église du Saint-Sépulcre, lieu le plus saint de la religion chrétienne.

Parfois oublié quand on demande de citer les quatre quartiers de Jérusalem, comme son voisin arménien, le quartier chrétien abrite de nombreuses congrégations : on y croise donc des prêtres, des moines, des nonnes dans toutes les tenues traditionnelles. Pas moins de six cultes sont en charge du lieu le plus saint du christianisme, le Saint-Sépulcre, à la fois Golgotha (lieu de crucifixion du Christ) et tombeau – ce qui explique d’ailleurs la présence d’une échelle sur une fenêtre : les parties ne parviennent pas à désigner celle qui doit s’en occuper, et cela dure depuis 150 ans. Plutôt animé, avec un bazar vendant tout et n’importe quoi – des croix cohabitent avec des chandeliers à sept branches, des kippas avec des chasubles -, je ne l’ai pas trouvé si accueillant que les autres quartiers. Peut-être était-ce la fin du tour et la fatigue !

Je compte de toute façon revenir dans la Vieille Ville, à mon rythme, pour explorer en profondeur les lieux saints.

Puis, l’après-midi, promenade seule dans Jérusalem-Ouest, un peu de lèche-vitrine, pause dans un parc et découverte du marché Ben Yehuda (auquel je consacrerai probablement un article). J’ai acheté trois pommes Granny et trois carottes pour six shekels. C’est décidé, je deviens végétarienne. Puis, ce soir, dîner gratuit sur le toit-terrasse de l’auberge de jeunesse avec Anna – la jeune journaliste néerlandaise. Je parviens à commander des falafels en hébreu, ce qui me vaut les compliments du tenancier, puis j’observe, les yeux écarquillés, les immeubles illuminés de la ville, les personnes heureuses d’être là pour l’anniversaire d’un des propriétaires de l’auberge, les danseurs qui se défoulent sur de la pop anglaise jouée par un groupe local. J’ai l’impression d’avoir déjà passé des semaines ici, et d’être chez moi – ce qui est le cas. Les peurs de ma famille résonnent à mes oreilles et je les balaie d’un revers de la main  : la guerre n’est plus là – si elle l’a jamais été.

Il est temps de se coucher, avec des boules Quiès cette fois. Demain, réveil à six heures pour une randonnée dans le désert -avec Anna et une de ses connaissances israéleinnes. Je n’ai pas compris quel désert, mais… Que disais-je à propos des gens qui se lèvent à six heures pendant les vacances, déjà ?

Premiers pas en Terre Sainte

23 heures et des poussières (heure locale).

Les sons de la rue, entre tramway récemment inauguré, klaxons d’automobilistes énervés et invectives lancées dans une langue mélodieuse dont je comprends quelques bribes, flottent jusqu’à la fenêtre entrouverte du dortoir suffoquant. Installée sur mon lit fraîchement fait, je peine à rassembler mes pensées éparses, les souvenirs intenses de cette première journée de 3A. De cette première journée étrangère.

Les adieux à mes parents, après le stress des bagages trop lourds – j’ai dû abandonner à regrets Chroniques de Jérusalem, j’espère que le colis me parviendra rapidement – semblent appartenir à un passé lointain, de même que les larmes versées malgré ma promesse. L’émerveillement dans le métro de Roissy pour rejoindre la porte d’embarquement, la fouille heureusement rapide à la douane française puis la longue attente à l’embarquement et dans l’avion (nous sommes partis avec une heure de retard) s’éloignent également face à l’effervescence de mon arrivée en Terre Sainte, dûment saluée par les applaudissements des passagers lors de l’atterrissage.

Bonjour, moi c'est Baudet, et vous ?

Bonjour, moi c’est Baudet, et vous ?

Restent cependant ma joie d’entendre pour la première fois de l’hébreu parlé par des « vraies personnes », en dehors des cours à Sciences Po et des films ou séries regardés à la maison, ma curiosité pour les hommes ostensiblement religieux (invention merveilleuse : le « moule » à chapeau, en plastique, qui permet de le transporter sans le déformer), mon étonnement lorsqu’un homme m’a demandé, en hébreu, si j’avais vu sa kippa qu’il avait perdue dans son sommeil (j’ai même réussi à répondre « non »), ma fatigue intense qui m’a plongée dans un sommeil inconfortable après le déjeuner (indien, dans un avion Air France, à destination de Tel Aviv. C’est beau la mondialisation).

Puis, enfin, c’est l’arrivée, face à la Méditerranée, à l’aéroport Ben Gourion, J’aperçois par le hublot des petites maisons bien rangées, à l’américaine, des collines, des zones caillouteuses et quelques forêts. Un paysage méditerranéen banal, en quelque sorte, sentiment renforcé par la silhouette familière des palmiers nous accueillant sur le tarmac (ou presque). Élément que j’avais retrouvé du Maroc à l’Egypte en passant par la Tunisie, et maintenant en Israël.
La chaleur me surprend lors de la sortie de l’avion et le ton est donné : les panneaux indiquant les abris les plus proches (en l’occurrence, les toilettes) rappellent que, jusqu’à hier et la conclusion d’un cessez-le-feu permanent, le pays était en guerre. Le passage à la douane se fait sans encombres, mon piètre hébreu ne suffisant pas à dérider la guichetière au visage de matonne – le visa étudiant sera mon sésame – et malgré une légère angoisse au moment de la récupération des bagages, les formalités se terminent rapidement. Aux commandes de mon chariot atteignant probablement les cinquante kilos, j’évite les nombreux gamins qui se jettent sous mes roues (les mêmes geignaient dans l’avion : franchement, j’ai hésité à provoquer une collision) et parviens même à prendre possession de la carte SIM israélienne commandée sur Internet quelques jours auparavant.

Direction ensuite le sheirut (ou shuttle service en anglais, sheirut voulant littéralement dire « service » ; pour l’anecdote, shiroutim veut dire « toilettes »). Merveilleuse invention, le concept du taxi collectif se retrouve un peu partout dans le monde : vous attendez un peu qu’il arrive, qu’il se remplisse (environ 10 places) et c’est parti ! Une petite heure pour rejoindre Jérusalem depuis l’aéroport Ben Gourion, pour un prix défiant toute concurrence (65 NIS, soit une quinzaine d’euros). Le chauffeur, un petit vieux baragouinant l’anglais, a légèrement paniqué devant ma montagne de bagages, mais un sourire et un bevachaka ont suffi, j’ai l’impression. Dans le Nesher, un groupe de jeunes Allemands accompagnés par une Allemande parlant hébreu, qui sont descendus à la même auberge de jeunesse que moi, un autre petit vieux parlant uniquement hébreu, et un jeune Américain de Hawai s’apprêtant à passer trois mois dans une yeshiva dans la Vieille Ville, né à Montpellier d’un père français et parlant d’ailleurs assez bien la langue de Molière.

Je me suis tue à l’approche de Jérusalem, observant la ville et ses multiples collines avec émotion mais aussi étonnement : une architecture banale, des petites boutiques miséreuses, l’impression d’être dans une mauvaise banlieue parisienne. Les boulevards haussmanniens sont loin !
Cependant, la beauté et l’irréalité de ma situation m’ont frappée lors de mon dîner au cœur du marché Mahane Yehuda, le grand marché de Jérusalem. Invitée par S., une co-dortoir belge, nous avons dégusté des spécialités israéliennes (beignets fourrés à la viande, à la semoule et un autre truc pour ma part, dont je n’ai pas retenu le nom !) en compagnie d’une énergique Néerlandaise de 48 ans (Maman, si tu me lis, ton clone en brune aux cheveux courts), d’un Anglais d’une trentaine d’années, d’un Israélien draguant la Néerlandaise, et d’une autre Néerlandaise plus jeune, une journaliste en vacances. La fluidité de mon anglais, malgré ma fatigue, m’a étonnée : peu importe les erreurs, on parvient toujours à se faire comprendre… L’une des premières leçons de ma 3A.

Et là, en regardant les jeunes femmes en uniforme militaire moulant, les maris ultra-orthodoxes accompagnés de leur femme portant le foulard, les jeunes avec et sans kippa, tout ce monde cosmopolite, les enseignes en hébreu, j’ai commencé à comprendre… Je suis à Jérusalem !

PS : dans l’épicerie en bas de l’auberge de jeunesse, ouverte 24/24, des Oréos, des cookies Pepperidge Farm et des glaces Ben & Jerry’s me font de l’oeil. Cependant, ma maîtrise de l’argent à l’étranger étant généralement catastrophique, il faut que je me maîtrise.

PS 2 : demain matin, visite de la Vieille Ville organisée par l’auberge. Alors, au lit !