Entre verdure et désert, randonner en Israël (3/3)

Jeudi 27 août, après le dîner. Nuit, bruine, fatigue. Dernier article de ma série sur les randonnées, avant de passer au mot de la fin.

Massada, l’ascension de l’extrême

Perchée à quatre cents mètres au-dessus de la mer Morte – et donc presque au niveau de la mer -, les ruines de la forteresse de Massada sont un lieu emblématique du tourisme en Israël et a une place particulière dans l’histoire juive. En effet, lors de l’invasion du royaume par les Romains et la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70 après J-C, environ un millier de juifs se sont réfugiés là, sur ce plateau peu hospitalier, glacé la nuit et brûlant l’été, à l’est du désert de Judée. Ils se sentaient sans doute en sécurité et ont établi une communauté autonome, construisant des maisons, des greniers, des synagogues, et repoussant les Romains.
Mais les envahisseurs ne renoncent pas aussi facilement et décident d’assiéger la montagne de l’autre côté, en bâtissant une longue rampe en zig-zag, encore visible aujourd’hui. Ainsi, en 72, voyant que les Romains s’apprêtent à les capturer ou les tuer, les zélotes juifs font un choix extrême : le suicide. Les femmes tuent leurs enfants et les hommes leurs femmes, avant de s’entretuer à leur tour. Seule une poignée se cachera et témoignera de cet acte, courageux ou fou selon les opinions.

Cet endroit mystique est donc, en plus d’être magnifique, chargé d’histoire et de souvenirs ; c’est aussi un point de vue remarquable sur la mer Morte. La tradition est de commencer l’ascension la nuit afin de voir le lever du soleil du haut de la montagne ; vous connaissez mon amour des panoramas et des levers et couchers de soleil, je ne pouvais donc pas manquer cela.
Nous avions pensé le faire avec mon père lorsqu’il m’avait rendu visite, mais une mauvaise nuit de sommeil et une certaine flemmardise avaient réduit nos plans à néant…

De week-ends en vacances, la date du départ de Leah approchait dangereusement et nous voulions le faire toutes les trois, avec Daniella. Nous réservons alors le tour avec Abraham Tours pour le dimanche 28 mai, Yom HaStudentim et donc sans cours. Pour voir le lever du soleil, le départ est bien sûr à trois heures du matin : le réveil est mis, nous prenons un taxi et rejoignons le groupe devant un bâtiment familier, l’Abraham Hostel.
Notre guide est un homme doux au corps sec d’ascète, qui confie être un ancien ultra-orthodoxe ayant quitté la communauté. Passionné par la mer Morte, il s’y baigne au moins une fois par semaine, et sera donc notre conducteur pour ce tour qui comprend Massada, Ein Gedi et la mer Morte.
Nous sommes une dizaine, uniquement des touristes : des Anglais, des Allemands, des Chinois et des Russes. Mais le sommeil nous prend bien vite tandis que le minibus file sur la route 1 dans une nuit sans étoiles.

Après un peu plus d’une heure de route, nous parvenons à l’entrée du parc de Massada et, une fois le bon chemin trouvé – pas facile dans le noir, bien que l’on voie sans trop de difficultés – commençons alors l’ascension. Deux kilomètres et sept cents marches.

Au bout de dix minutes, mes poumons souffrent déjà le martyr et je rêve d’une plateforme de téléportation. Leah et Daniella partent devant tandis que je grimpe tant bien que mal, me reposant souvent, admirant le progressif lever du soleil dans un silence… désertique. Nous sommes très peu sur le chemin, et l’on croirait assister à la création du monde.

Lever du soleil derrière les montagnes de Jordanie, au-dessus de la mer Morte.

Lever du soleil derrière les montagnes de Jordanie, au-dessus de la mer Morte.

Encore quelques arrêts, des marches de pierre inégales, puis je retrouve mes camarades qui m’attendaient un peu plus haut et nous atteignons le sommet ensemble. Temps indicatif : 45 minutes. Mon temps… plus d’une heure, pour sûr !

Mais l’effort en vaut la peine. Il est environ six heures, le soleil tape déjà fort sur les ruines et il est difficile d’imaginer que, deux mille ans auparavant, des gens habitaient là… Tout est bien conservé – pour des ruines – et le site est plutôt grand. Nous partons en exploration, examinant les remparts, les murs des maisons, les synagogues, admirant la vue sur le désert rocailleux. Je prends même un petit déjeuner assise sur une grosse pierre.

Arrivée en haut, la vue sur le rocailleux désert de Judée est à couper le souffle.

Arrivée en haut, la vue sur le rocailleux désert de Judée est à couper le souffle.

J’aime le désert, son silence, son vide, son immensité qui nous rappelle notre petitesse et notre insignifiance d’humains, face à ce lent travail d’érosion des roches par la pluie et le vent. Nous sommes jeunes et pourtant nous détruisons…

(C’était l’instant écologique du jour)

Mais le temps nous est compté et, bientôt, il faut entamer la descente. Par le même chemin, bien sûr : il y a une télécabine mais elle n’ouvre qu’à huit heures et il est sept heures. Après avoir rempli nos gourdes à une fontaine délicieusement fraîche – et au ventilateur très bruyant – nous reprenons donc le sentier du serpent. Daniella gambade comme un chamois des montagnes tandis que Leah et moi peinons un peu et suivons notre rythme. Je souffre heureusement moins qu’à l’aller !
Nous ne sommes pas les dernières à rejoindre le minibus et nous reprenons la route, direction Ein Gedi.

Les pentes de Massada sont abruptes...

Les pentes de Massada sont abruptes…

Ein Gedi, le retour 

Je m’étais déjà rendue dans ce parc national avec OSA, au tout début de mon année en Israël, et je n’avais pas vraiment apprécié : trop chaud, trop de monde. Mais cette fois, le parc vient d’ouvrir, nous sommes très peu et la chaleur reste supportable. Les damans des rochers (les petits animaux qui ressemblent un peu à des mini-marmottes) sont étalées sur le chemin, à l’ombre des rochers, faisant tranquillement la sieste avant de se réfugier dans des trous creusés dans les murs. Pareil pour les bouquetins de Nubie, emblèmes du parc, et qui se promènent en liberté, absolument pas effrayés par nos appareils photo.

Un bouquetin de Nubie et un daman des rochers discutent dans le parc d'Ein Gedi.

Un bouquetin de Nubie et un daman des rochers discutent dans le parc d’Ein Gedi.

Pour l’anecdote, j’ai envoyé cette photo pour le concours photo souvenir de 3A, mais je n’ai pas gagné. Difficile de peser face aux dunes du désert de Namibie, visitées par une autre sciences-piste.

Nous suivons le chemin de David et arrivons à la deuxième source, où nous nous étions déjà arrêtés lors de ma visite avec Rothberg. Elle a beaucoup diminué : c’est un problème dans le parc… Et, miraculeusement, nous sommes seules. Un coin de paradis pour nous trois.
Nous nous mettons immédiatement en maillot de bain et, munie de mes tongs, je m’aventure dans l’eau fraîche, un bonheur après l’effort de la randonnée. Un petit tour sous la cascade, et nous nous installons sur les rochers pour sécher, tandis que Leah s’amuse à créer des barrages avec son postérieur.

Le passé du lieu, le calme, le murmure de l’eau, une libellule jouant avec nous, tout se conjugue pour croire à la spiritualité, aux miracles qui s’y seraient déroulés. Comme à Massada, je songe à la création du monde ; nous sommes trois déesses nous promenant dans notre oeuvre…

Cascade rafraîchissante dans le parc d'Ein Gedi, bienvenue après la montée (et la descente...) de Massada.

Cascade rafraîchissante dans le parc d’Ein Gedi, bienvenue après la montée (et la descente…) de Massada.

Mais le temps file et, à nouveau, nous devons rejoindre le minibus – après la dégustation d’une glace – pour notre dernière étape, une plage de la mer Morte.

Faire la planche et s’enduire de boue : bienvenue à la mer Morte !

Bonne surprise, la plage est bien aménagée, avec boutiques, vestiaires, douches, et même « le bar le plus bas de la planète ». Nous nous installons sur trois fauteuils avant de rejoindre l’eau, d’une température parfaite, bien plus agréable qu’en septembre dernier. Je parviens enfin à faire la planche sans paniquer, et nous récupérons de la boue avec nos pieds pour nous enduire mutuellement, sous les regards amusés des nombreux baigneurs.

Je ne m’attarde pas sur cette partie vu que j’ai déjà raconté la mer Morte, mais j’ai toujours cette impression de paysage lunaire, d’irréalité, qui confère un charme étrange au lieu..

Enfin, après une bonne douche, c’est le retour à Jérusalem, accompagnées par les musiques choisies par notre conducteur. Il passe notre chanson préférée, et nous dépose près du village étudiant. Il est 14 heures, nous sommes réveillées depuis 12 heures… Bonne nuit !

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Entre verdure et désert, randonner en Israël (2/3)

Mercredi 26 août, tard dans la nuit. Déjà le 27, en vérité. Une excitation mêlée d’angoisse me tient éveillée, comme si le grand départ était dans quelques heures. Mais non ; le grand départ, c’était il y a un an. Déjà… La fin du blog se rapproche. Je n’ai plus que quelques heures pour me mettre à jour, grande procrastinatrice que je suis – ça n’a pas changé.

Les rafales de vent et les gouttes frappant les vitres troublent le silence de la nuit ; au loin, une chouette lance un cri d’alerte. Outre me faire redouter l’automne qui s’approche, ce temps maussade me rappelle également ma randonnée pluvieuse en Galilée. Pas le même paysage, mais cette même lassitude devant un ciel de plomb et l’insidieuse humidité.

Comme les rois mages, en Galilée (sous la pluie)

La sagesse israélienne dit qu’il ne pleut pas de Pessah (généralement à la mi-avril) à Souccot (début octobre). J’ai pu constater la justesse de ce proverbe : j’ai connu ma première averse israélienne lors de mes vacances de Souccot à Haïfa, et ma dernière à la fin de la semaine de Pessah, à l’occasion donc de ma randonnée.

Je vous ai déjà parlé de Hiking in Israel, un groupe Facebook regroupant majoritairement des étrangers vivant en Israël et désireux de découvrir le pays à travers des randonnées encadrées par un personnel anglophone. Un seul défaut : le bus part (très) tôt de Tel Aviv, vers 6h30, ce qui exclut les habitants de Jérusalem n’ayant pas les moyens de passer une nuit à Tel Aviv – ou pas de connaissances dans la ville.
Lorsque j’ai fait part de ce problème aux organisateurs, j’ai pu constater une certaine frilosité typique des tel aviviens par rapport à Jérusalem : comme si le simple fait de poser un pied dans la capitale du pays allait les transformer en religieux fermés d’esprit, les sept enfants pas en option. Sentiment réciproque d’ailleurs : nombreux sont les hiérosolymitains orthodoxes à considérer Tel Aviv comme la ville du péché.
Bref, il m’était impossible de négocier un ramassage à Jérusalem, et ce même pour une randonnée dans le désert de Judée à laquelle je souhaitais participer en novembre.

Mais je ne veux surtout pas manquer cette marche de deux jours en Galilée, seule région d’Israël qui me reste inconnue en avril ; me voilà donc à la recherche d’un hébergement pour la nuit du jeudi au vendredi, sachant que le vendredi, c’était la fin de Pessah et donc un jour férié. Avec les transports s’arrêtant vers 17 heures le jeudi soir.
Après un appel au couchsurfing auprès des autres participants à la randonnée, infructueux – mais où est donc la légendaire hospitalité israélienne ? -, je remarque que Steve, l’un des organisateurs et guides, propose à cause de la météo franchement pourrie en perspective un remboursement du voyage. On est jeudi, il est presque 11 heures et je pourrais presque pleurer de frustration face à ce week-end qui s’annonce désastreux.
Je tente alors de négocier une annulation, la mort dans l’âme – d’autant plus que je n’ai pas de poncho de pluie – mais Steve me convainc de rester et me propose une réduction pour une nuit dans une auberge de jeunesse qui vient d’ouvrir, tenue par une de ses connaissances. Pas loin de la gare routière du sud, une proposition de partage de taxi avec une Française le lendemain matin, je signe.

Me voilà donc partie pour Tel Aviv avec mes deux sacs à dos : un petit pour la randonnée en journée, et un plus gros qui restera dans le bus, avec sac de couchage et affaires de rechange. Je glisse aussi un sac poubelle au cas où.
Je retrouve Daniella à la gare routière de Jérusalem qui s’apprête à passer le week-end chez son ami dans la banlieue de Tel Aviv, et une heure plus tard nous voici au bord de la Méditerranée. Direction maintenant l’auberge, appelée Little Tel Aviv, à une vingtaine de minutes à pied de la Tahana Mercazit. Le lieu est très propre, sent le neuf et l’accueil très sympathique : je partage un large dortoir de six avec une Allemande, et les autres ont l’air vide.

Quelques minutes de repos plus tard, je commence une grande balade dans Tel Aviv, savourant la solitude ; je participe à une séance de relaxation sur le boulevard Rothschild avant d’admirer le coucher de soleil depuis la plage Frishman, puis rentre à l’auberge en ayant fait quelques emplettes pour le déjeuner du lendemain – et mon dîner de ce soir. Certains supermarchés ne respectent heureusement pas Pessah, ce qui me permet d’acheter du pain ; je prends aussi des crackers, de l’emmenthal Président (oui oui) et me fais deux oeufs durs.

La cuisine de l’hostel manque franchement de convivialité et les salles de bain peu pratique : pas de savon, pas de serviettes ni même de mouchoirs en papier… Alors c’est beaucoup plus clean que Florentine (ma précédente expérience désastreuse en hostel à TLV) mais on est loin de la chaleur de Port Inn à Haïfa, qui restera mon hostel préféré.
22 heures et au lit : le lendemain, taxi prévu à 6h et donc réveil à 5h30. Je prépare mes sacs à l’avance afin de ne pas réveiller ma voisine.

La traversée du pays 

Ponctuelle, je retrouve Michelle, une Française quadragénaire qui participe à la randonnée ; elle habite en Israël depuis une quinzaine d’années et travaille dans une entreprise israélienne. Le taxi sait où il doit nous déposer, et nous retrouvons une autre Française, Alice, employée à l’ambassade.
Le groupe s’agrandit peu à peu et les nationalités sont multiples : des Anglais, des Allemands, des Américains et quelques Espagnols. Du café réveille les endormis, ainsi que des macarons, alors que le ciel de Tel Aviv se teint de mauve et de bleu.

Vers 7h (oui, vous savez, les Israéliens et partir à l’heure…), notre groupe d’une trentaine de personnes charge enfin les sacs dans la soute et grimpe dans le bus. C’est parti pour un voyage vers le nord-est du pays, à la limite du plateau du Golan, émaillé de commentaires des deux guides, Steve et Ariel. Nous traversons des champs verdoyants et quelques forêts, tandis que le paysage se fait plus vallonné à mesure que nous progressons à travers la basse, puis la haute Galilée. Certaines collines sont en fait des volcans endormis ; deux d’entre elles, symétriques, ont servi pour le tournage du film Kingdom of Heaven parce qu’anciennes forteresses croisées. Des nuages obscurcissent le ciel et des averses sporadiques se déclarent : cependant, quand nous arrivons au départ du chemin, il ne pleut pas.

La balise du Israel National Trail, que nous empruntons sur quelques kilomètres !

La balise du Israel National Trail, que nous empruntons sur quelques kilomètres !

Au programme de la journée, une quinzaine de kilomètres, en partie sur l’Israel National Trail, le chemin de randonnée qui traverse Israël du nord au sud. Les bons marcheurs le font en trois mois : j’aimerais les imiter un jour.

Du vert ! 

Les paysages me sont presque familiers : des collines d’herbe, des arbres feuillus – ça m’avait manqué -, une forêt qui ressemblerait presque à celle de Meudon. L’ambiance est bonne et chacun avance à son rythme.

Nous croisons quelques ruisseaux, heureusement franchissables sans se mouiller, et faisons une pause café : incluse dans le prix de la randonnée, c’est la boisson emblématique du groupe, préparée sur un petit réchaud à gaz.
Quand un besoin naturel se fait sentir, « vous avez toute la nature à votre disposition », répond le guide !

Nous reprenons notre marche et je manque souvent de me fouler la cheville sur des rochers rendus glissants par la pluie. Une petite bruine tombe, suffisante pour nous inconforter, mais nous continuons d’un bon pas avant la pause déjeuner, une fois atteint le Nahal Dishon, la seconde partie de la randonnée.

Après le déjeuner, je m’arrange pour être seule sur la route, n’écoutant que mes pas et les bruits de la nature… Toujours ces mêmes collines assez hautes, et des petites sources jaillissantes sur les côtés.

Les randonneurs ont un public pacifique !

Les randonneurs ont un public pacifique !

La pluie vient cependant gâcher notre plaisir et, bientôt, la seule protection de mon sweat-shirt ne me suffit plus. Alors que je grelotte lors d’une pause, mon sac poubelle posé sur mes jambes nues, une Allemande bien préparée me prend en pitié et me propose… sa couverture de survie, bien pliée dans sa trousse de premiers secours.

J’ai l’air de Robocop et je fais un bruit monstrueux en marchant, au point d’alerter les autres randonneurs, mais j’ai chaud et suis à peu près au sec.

La vue splendide me distrait bientôt de ces soucis matériels, d’autant plus qu’il a cessé de pleuvoir.

Magnifique paysage verdoyant en Haute-Galilée. Les nombreuses pluies y sont pour quelque chose.

Magnifique paysage verdoyant en Haute-Galilée. Les nombreuses pluies y sont pour quelque chose.

La fatigue commence à se faire sentir et je regarde régulièrement l’heure, quand notre groupe s’arrête car les guides ont une proposition. Deux chemins sont possibles : le long, avec une belle vue et quatre heures de marche, ou le court, encore deux heures (tout est relatif). Je manque m’évanouir d’effroi à l’idée de marcher encore quatre heures alors que tout le monde semble en pleine forme et prêt à avaler de nombreux kilomètres.
La mort dans l’âme, je suis le mouvement… Mais le long chemin est trop boueux : nous attendons donc le bus qui nous épargnera une partie de la route.

Je défaillis presque de bonheur en montant dans cet habitacle sec et chauffé, malgré la vapeur qui s’élève rapidement de nos vêtements et la boue qui macule désormais le couloir.

La colline tueuse

C’est parti pour un petit quart d’heure de route, puis nous descendons – trop tôt à mon goût – et commençons la lente ascension d’une colline, un fameux point de vue dans le coin. L’enfer. La montée est raide, j’ai des ampoules, une douleur à la cheville et quinze bornes dans les pattes. Mes camarades ont l’air de faire une promenade de santé et je me résous immédiatement à faire du sport plus souvent pour augmenter mes capacités (hum hum).

Reprise de l’écriture jeudi vers midi. Il pleut toujours, mais cela ne fait pas peur à Sciences Po : loin d’annuler le cocktail prévu dans la cour du 28 rue des Saints-Pères, ou de le faire à l’intérieur, ou de louer en urgence des dais… On nous suggère fortement par mail de se vêtir convenablement et d’avoir un parapluie. 

Je m’arrête régulièrement pour reprendre ma respiration, m’attirant les regards inquiets et compatissants des autres randonneurs qui gambadent comme des chevreuils. Ici aussi, un troupeau de vaches des montagnes aux cornes impressionnantes paisse, et semble assez mécontent de notre incursion. Certains bipèdes manquent de se faire poursuivre par les ruminants.

Enfin, l’ascension se termine et nous arrivons en haut de la colline, où des ronces et buissons épineux se disputent le terrain avec des ruines ; probablement un vieux poste d’observation . Des murs en pierre subsistent ainsi que des escaliers s’enfonçant dans la terre : mikveh ou cellier ? Le mystère reste entier – pour nous en tout cas. Le point de vue offre un panorama magnifique sur les collines de Galilée, mais également la vallée de la Huva, en contrebas, et le plateau du Golan au loin. Tout au fond, dans les nuages, on peut même distinguer les contreforts des montagnes libanaises, le mont Hermon et la Syrie, en dépit d’une antenne relais qui gâche sérieusement le paysage.

Encore une fois, le lieu où je me tiens est chargé d’histoire, comme beaucoup d’endroits dans ce pays : cinquante ans plus tôt, des chars jordaniens et israéliens se livraient à des combats acharnés ; il y a mille ans, des chevaliers en croisade combattaient les « Infidèles » et construisaient des forteresses ; deux mille ans auparavant, c’était Jésus qui prêchait dans les envions, dans un lieu éloigné de la capitale et donc moins surveillé.
Bien sûr, Paris est également une ville chargée d’histoire, avec les rues qui portent le nom de personnages historiques, des églises, des palais… Mais cette connexion avec le passé est d’une intensité incroyable en Israël (si j’ai le temps, je reviendrai sur ce souvenir qui peut devenir un poids).

La vallée de la Huva, en Galilée, lieu stratégique de migration des oiseaux. Au loin, la plaine du Golan et les contreforts des montages syriennes.

La vallée de la Huva, en Galilée, lieu stratégique de migration des oiseaux. Au loin, la plaine du Golan et les contreforts des montages syriennes.

Mais il est temps de redescendre, heureusement par un chemin moins pentu qu’à l’aller. On me conseille de marcher en canard afin de gagner en stabilité : mes chevilles souffrent mais c’est efficace.
Retour au car, et direction le village de Bédouins où nous passerons la nuit.

L’hospitalité bédouine

En lisant le programme de la randonnée, j’avais découvert qu’il existait donc des Bédouins du nord, qui ne vivent pas dans le désert du Néguev mais en Galilée. La famille qui nous accueille est habituée aux touristes et son accueil très chaleureux ; cependant, l’équipement reste très sommaire.
Deux grandes pièces chauffées par un poêle nous serviront de dortoir et je place stratégiquement mes sacs au plus près du poêle – inutile de préciser que je suis transie de froid, de fatigue et d’humidité. Malgré la pluie, les repas se tiendront dehors, sous un dais et sur des tapis spongieux. Il n’y a que trois cabinets de toilettes pour quarante personnes et deux douches sans eau chaude. S’il avait fait beau, j’aurais pu probablement supporter cette précarité, mais le temps pourri me tape sur les nerfs et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
Démoralisée, je parviens à prendre une douche glacée et rapide, avant de m’asseoir sur mon matelas et observer les randonneurs heureux, se passant une bouteille d’arak et discutant fort dans toutes les langues.

Heureusement, l’arrivée de la nourriture me remonte le moral : les quantités sont astronomiques mais partent vite dans l’estomac des convives affamés. Poulet aux pignons, riz, aubergines grillées, pitas à l’huile d’olive, houmous, salade, taboulé… Je remplis mon assiette et discute gaiement avec les deux Françaises et d’autres randonneurs.
Et à 22 heures, je me glisse dans mon sac de couchage avec un pantalon de survêtement et un pull, avant de mettre mes boules Quiès et de glisser dans un délicieux sommeil réparateur, bercée par la chaleur du poêle et le murmure (fort) des conversations qui continuent.

Le réveil se fait également en douceur vers sept heures, et la pluie torrentielle qui ne faiblit pas contrarie les plans de notre groupe : Ariel et Steve sont contraints d’annuler la randonnée de la journée, et nous laissent dormir plus longtemps. Bonheur intense : mon ampoule me fait toujours souffrir et j’ai dû me froisser un muscle à la cuisse – je parviens à peine à descendre et monter les escaliers.

Le petit-déjeuner se compose des restes de la veille, puis nous nous asseyons autour de notre hôte qui nous conte l’histoire de sa famille. Comme beaucoup de Bédouins, les hommes sont pisteurs dans l’armée israélienne : souvent dans des unités exclusivement bédouines, leurs qualités sont reconnues et les enfants s’entraînent très tôt dans les champs et les collines. Quant à la matriarche, elle fit passer illégalement les frontières à des résistants palestiniens ; sa fille a ensuite émigré aux États-Unis…

Mes souvenirs sont un peu estompés mais je me souviens de destins étonnants, racontés en hébreu et arabe par un Bédouin d’une soixantaine d’années, les enfants courant autour de lui et nous, touristes, buvant ses paroles – enfin, la traduction d’Ariel. 

Mais cet agréable moment touche à sa fin : il est temps de ranger nos affaires et les matelas, puis de repartir. Aujourd’hui, nous visiterons Acre faute de pouvoir randonner.

Acre sous la pluie, toujours le bazar 

Vous vous souvenez peut-être de ma première visite d’Acre, en octobre, quand j’étais à Haïfa. Je n’avais pas particulièrement goûté aux charmes culinaires et archéologiques de la ville. 

Malheureusement, peu d’évolution la seconde fois : même si mon humeur s’améliore une fois un parapluie acheté, nous nous perdons encore dans les ruelles, en admirant cependant les étals d’épices, dégustant un knafieh (pâtisserie dégoulinante de miel, pas trop mon truc) et une pita de falafels. 

Puis, c’est le retour vers Tel Aviv : comme pour nous narguer, le ciel s’éclaircit et l’air se réchauffe alors que nous longeons la côte vers le sud. A un station-service, qui abrite aussi un centre commercial ouvert le samedi – quelle belle invention ! Je me rends bien sûr dans la librairie Stemiazky et déniche, à ma grande surprise, le septième et dernier tome de la série Magyk d’Angie Sage, Fyre, en anglais. C’est censé être pour les jeunes ados mais j’adore le sens de l’humour de l’auteure et j’ai donc acheté ce pavé, que j’ai malheureusement dû revendre. 

Comme nous sommes plusieurs à vouloir prendre le sherout à la gare routière centrale, nous nous arrêtons ici et je grimpe donc dans un minibus à destination de Jérusalem, que va jusqu’à la porte de Damas. Là, je prends un bus arabe, et me voilà de retour à la maison pour une douche chaude bien méritée ! 

Entre verdure et désert, randonner en Israël (1/3)

Jeudi 20 août, vers 22 heures. L’appartement familial est calme, la nuit meudonnaise également. Seul un train brise régulièrement le silence. Jérusalem est passée au journal de France 2, coup d’essai peu risqué du nouveau correspondant de la chaîne en Terre Sainte, Franck Genauzau. Beaucoup se réjouissent du départ de Charles Enderlin, qui a connu son lot de polémiques.

Revoir le dôme du Rocher, le Kotel et les toits plats de la Vieille Ville m’a émue. Dans une semaine exactement, cela fera un an que je suis partie, et un peu moins de deux mois depuis mon retour. Et dans une semaine, c’est aussi la pré-rentrée de PSIA. Belle coïncidence temporelle.
Ainsi, avant de replonger la tête dans les cours, conférences et autres papiers à rendre, je me décide enfin à rédiger les derniers articles de ce blog, ceux que je vous avais promis depuis plus ou moins longtemps.

Je commence avec les randonnées que j’ai faites en Israël.

 

Petit pays aux paysages très variés et au climat propice, Israël se prête parfaitement à la pratique de la randonnée. C’est même un sport national ici : à chaque jour férié ou semaine de vacances, des milliers d’Israéliens se retrouvent sur les petits chemins, dans le Néguev en hiver ou en Galilée au printemps, et ce malgré l’absence d’une réelle offre d’équipement (Décathlon, si tu m’entends, tu es attendu plus que le Messie là-bas).

Randonner était l’un de mes principaux objectifs en arrivant dans le pays, et je dois malheureusement constater que c’est celui que j’ai le moins bien rempli. J’avais en effet sous-estimé les difficultés matérielles : pas de voiture pour se rendre au point de départ des chemins, des devoirs à faire le week-end, et surtout l’absence de transports en commun pendant Shabbat, ce qui m’empêchait de participer à la plupart des randonnées organisées par Hiking in Israel, dont le départ était toujours à Tel Aviv très tôt le samedi matin.

Je totalise tout de même quatre randonnées à mon actif, plus ou moins longues et élaborées. J’entends bien sûr par « randonnée » une longue marche loin de Jérusalem, dans des endroits vides : ainsi, des expéditions sur le mont des Oliviers, aussi épuisantes soient-elles, ne comptent pas comme des randonnées.

Commençons par la première !

 

De Jéricho à Jérusalem, le Wadi Qelt ou la Vallée de la Mort 

(Technique du patchwork : j’avais en fait écrit un article juste après cette randonnée, au tout début de mon séjour, et pour une raison que j’ignore je ne l’avais pas publié. C’est chose faite, avec quelques remaniements et l’ajout de la fin). 

29 août 2014 (arrivée + 2 jours). Réveillée par la chaleur, j’ai la bonne idée de regarder mon réveil : 6h35. Nous étions censées partir à 6h30. Great. Je ne me suis jamais préparée si vite de ma vie : autre défi de la 3A. Après avoir chargé les deux litres d’eau dans mon sac à dos, mais sans prendre de petit-déjeuner (grossière erreur) petite marche matinale dans les rues hiérosolymitaines : cette heure matinale est très agréable, le soleil ne chauffe encore pas trop et un petit vent rafraîchit l’atmosphère. Ana (la journaliste néerlandaise avec laquelle j’ai sympathisé), Alex (une Israélienne travaillant à l’auberge) et moi nous rendons à l’arrêt de bus pour notre destination que j’ignore encore. Je paie 10,30 shekels et c’est parti pour l’aventure.

Le bus sort de la ville et passe devant l’université, puis nous passons un check-point. Mon premier, en fait. Rien ne se passe, et je comprends alors que nous allons randonner en Cisjordanie. Dans une zone orange du Ministère des Affaires étrangères français, soit « déconseillée sauf raison impérative ». Haha. Pourtant, lorsque j’évoque la situation avec Alex, elle ne semble pas considérer l’endroit où nous allons (près de Jéricho, dans le désert de Judée) comme la West Bank car c’est une zone apparemment gérée par Israël – de ce fait, le bus nous dépose près d’une colonie. Ainsi, elle n’a pas vraiment peur de s’y rendre, en faisant cependant preuve d’une certaine indépendance.

Le chauffeur nous prévient donc de l’arrivée à notre destination (en même temps, nous étions cinq dans le bus : nous, lui et un religieux) et nous descendons quasiment au milieu de nulle part. Saisissant de penser que nous sommes à peine à vingt minutes de Jérusalem, et déjà dans le désert !

Marche droit devant toi...

Marche droit devant toi…

Après une rapide consultation de la carte sur laquelle j’émets quelques doutes silencieux, nous voilà parties à l’assaut de la première partie de la randonnée : la route bétonnée reliant la colonie au monastère Saint-Georges. Il est 7h45 et déjà 30° (au moins) mais cela en vaut largement la peine : le silence total, l’immensité du désert… C’est aussi une sorte de défi que tu te lances : une seule route dont tu ne vois pas le bout, la surprise après chaque tournant et l’obligation de suivre la route pour ne pas se perdre ; si tu n’y arrives pas, tu dois faire demi-tour ou puiser dans tes réserves pour y arriver.

Lilliputienne

Lilliputienne

Le monastère Saint-Georges

Une bonne heure de marche et quelques bus de touristes croisés plus tard, nous arrivons en vue du monastère et entamons la longue descente dans la vallée (la Wadi Qelt) où se nichent les bâtisses.  De nombreux pèlerins, surtout des Grecs et des Russes (à les écouter) nous accompagnent vers ce haut lieu du christianisme grec orthodoxe littéralement accroché à la roche rougeâtre de la vallée, qui n’a rien à envier aux canyons américains.

Pourquoi cette obsession de l'homme pour les constructions difficiles ?

Pourquoi cette obsession de l’homme pour les constructions difficiles ?

Nous passons une « tenue décente » (soit un paréo autour de ma taille que j’avais eu la présence d’esprit d’apporter) et pénétrons dans le monastère. Des icônes dorées ornent les murs, des moines grecs orthodoxes, en tenue, offrent conseils spirituels, petits gâteaux et boissons aux visiteurs, qui se rendent ensuite dans la chapelle d’où s’échappe une forte odeur d’encens et de bois. Touchée par la ferveur des croyants, j’observe avec émotion et retenue les personnes qui s’agenouillent devant les reliques de moines assassinés dans le monastère au septième siècle par les Perses. Cependant, la chaleur est étouffante et les bâtiments manquent d’authenticité : ils furent entièrement reconstruits au 19e. Un chat se frotte à mes jambes tandis que les filles regardent à nouveau la carte et demandent conseil, dans un hébreu mêlé d’arabe, aux Palestiniens juchés sur des ânes qui guident les touristes moyennant finance.

A l’assaut du Wadi Qelt

Nous comprenons alors qu’il existe deux chemins pour rejoindre les sources d’Ein Qelt, notre objectif : le chemin vert, « chaud mais plutôt facile » et le chemin rouge, qui passe dans le lit asséché du Jourdain, « plus frais mais plus difficile ». Inconscientes que nous sommes, nous voilà parties sur le chemin rouge.

Vous le sentez, le mauvais plan ?

Vous le sentez, le mauvais plan ?

Au bout d’une heure, malgré la beauté du paysage, les nombreux oiseaux et le bruit rafraîchissant de l’eau qui coule près de nous, je dois en être à ma troisième foulure de cheville sur les cailloux instables, en dépit de mes nouvelles chaussures de randonnée Décathlon (à 15€, j’aurais dû m’en douter). Le sentier est certes balisé, mais mal aménagé : nous escaladons un premier rocher afin de pouvoir continuer – heureusement, Alex a été singe dans une vie antérieure et nous aide à passer (comprenez, me tire vers le haut, pauvre chose rappelée par la loi de la gravité).

Une autre heure passe (ou plus, je n’ose même pas sortir mon portable pour économiser de l’énergie), mon rythme ralentit et je frôle la crise de tachycardie. Le soleil tape, les ombres se font rares et les marques de balisage également : nous n’avons de toute façon qu’un seul chemin, continuer tout droit avant de trouver un sentier nous permettant de remonter afin d’atteindre la source.

Puis, nous nous retrouvons face à un nouvel obstacle : le sentier est bouché par de grosses pierres. Seule une voie sur le côté semble se dessiner, mais il faut escalader des rochers et passer sur une étroite corniche, tout cela sans sécurité, bien sûr. Alex grimpe la première, annonce que le passage est praticable, mais « scary ». Par dessus le marché, des bergers sur les hauteurs nous ont repérées et nous lancent des invectives en arabe. Me laissant tomber sur une pierre dans le seul coin d’ombre et buvant une eau tiède, je pense ma dernière heure arrivée et songe à me laisser mourir là en attendant d’hypothétiques secours en hélicoptère. La facture et la probable absence d’assurance flottent devant mes yeux fatigués lorsqu’Alex déclare qu’il faut soit faire demi-tour, soit tenter l’ascension; Alors, allons-y.
Finalement le passage se fait plutôt bien : je mets mon cerveau sur pause, me concentre uniquement sur mes pieds et mobilise des forces insoupçonnées dans mes bras. Une poussée d’adrénaline me saisit et je me sens en pleine forme… pour cinq minutes. La fatigue me reprend rapidement, d’autant plus que la chaleur est insupportable et que nous arrivons à une intersection.

Une bonne dizaine de chèvres paissent tranquillement l’herbe rare, blotties sous l’ombre de quelques oliviers. A quelques mètres, des baraquements de tôle : probablement leur abri pour la nuit. Après le silence oppressant de la vallée, je suis rassurée par ces preuves de vie et par la vue, en haut d’une raide colline, d’un autre sentier marqué d’un balisage vert. Je respire l’odeur forte des chèvres et du crottin quand Ana repère un berger sur son âne : Alex, au début légèrement effrayée, décide d’aller le saluer et de lui demander de l’aide, dans un hébreu mêlé d’arabe. Lui et son… collègue ? sont apparemment ravis de nous voir et décident finalement de nous guider jusqu’à Ein Qelt. Mon soulagement est immense et je plonge avec joie mes mains dans l’eau fraîche conduite par un aqueduc datant de l’époque romain – peu m’importe si les chèvres, les chiens et l’âne boivent dedans.

Etude de carte...

Etude de carte…

Notre étrange équipage – deux Européennes dont une juchée sur un âne, une Israélienne et deux Palestiniens – continue donc la route, suivant un chemin tracé dans le dur sable du désert. Les montées et descentes sont abruptes et je manque plusieurs fois de perdre l’équilibre sur ma monture somme toute sympathique. Nous croisons quelques maisons de bergers, devant lesquelles des enfants en haillons jouent, dans la léthargie de ce brûlant après-midi. Assurément, nous sommes l’attraction du jour, voire de la semaine. Nous redescendons ensuite dans le ravin où gisent les ruines d’un ancien pont, et les bergers nous laissent là : à nous d’assurer la dernière partie du voyage.

Je peine à regagner mes esprits mais comprends qu’il faut encore monter, puis marcher sur un étroit sentier fait de grosses pierres qui longe un ruisseau, à l’ombre des bambous. Enfin, j’entends des cris et des éclats de joie, avant de repérer des groupes d’hommes qui se baignent torse nu dans la source. Les femmes restent voilées, assise dans l’ombre ; quelques fillettes font trempette avec leurs vêtements sur le dos.
Après six heures de marche, nous voilà enfin à Ein Qelt.

La quête du Graal : Ein Qelt !

La quête du Graal : Ein Qelt !

Alex se risque dans l’eau cristalline et Ana s’y assoit, mais je n’ai pas de maillot et même les 40° ne me convainquent pas à glisser plus que mes mollets dans la source très fraîche. Une cascade rugit au loin, des Palestiniens baragouinant un peu d’anglais nous servent du thé, préparé sur un feu de fortune bâti à l’aide de pierres.
Assise sur un rocher, pieds nus, je me refuse à tout mouvement superflu et la somnolence me gagne lentement, mais un problème surgit brusquement dans notre trio : comment allons-nous rentrer ?
Impossible de rejoindre la route à pied depuis la vallée dans l’espoir d’attraper un hypothétique bus : même si mes deux camarades sont assurément plus en forme que moi – car elles ont eu le temps de manger avant de se lancer dans cette délirante aventure – la montée est bien trop rude. Nous songeons alors au stop ou au covoiturage : une famille de Jérusalem est là et se propose de nous ramener.
Les recommandations du Lonely Planet « Ne jamais faire de stop ! » clignotent en rouge fluo dans ma tête.

Enfin, des exclamations en anglais se font entendre et notre salut apparaît : un groupe de l’auberge de jeunesse est là, la source d’Ein Gedi faisant partie des lieux proposés dans les voyages d’Abraham Tours. Quelques négociations plus tard, une place nous est assurée dans les deux gros 4×4 qui portent sur le toit une denrée infiniment précieuse : de l’eau fraîche.
Je retrouve Sophie, ma co-dortoir belge, et nous prenons place sur la banquette à l’arrière du van. Dire que la route est cahoteuse serait un euphémisme : blême, fermement cramponnée aux poignées, j’essaie de ne pas regarder le précipice que nous longeons.

Puis, une demi-heure plus tard et le checkpoint passé dans l’autre sens, nous voici de retour à l’auberge, pour une douche et une sieste bien méritées, la tête remplie de vues désertiques et du chant des cascades.

 

Escapades stambouliotes (jour 3)

Samedi 13 juin. La nuit est tombée sur la ville aux sept collines ; il fait désormais trop sombre pour lire sur le balcon et je me replie dans ma chambre. Ce minuscule balcon de fer forgé, à moitié dissimulé sous le lierre, à peine assez grand pour y caser mes fesses et un tabouret, est assurément l’endroit que je préfère de l’appartement : je peux m’y livrer à ma grande passion, regarder les gens. Tout à l’heure, alors que le soleil se couchait lentement – une heure plus tard qu’à Jérusalem – des locaux promenaient leur chien, profitant d’une température plus agréable ; les fêtards se ravitaillaient en alcool dans la petite épicerie juste en face de l’immeuble ; un vendeur d’épis de maïs proposait sa marchandise à la criée avant de la livrer aux clients, directement par la fenêtre. J’entends parler turc, bien sûr, mais également français, plus souvent qu’anglais. J’ai poussé le vice de la nostalgie patriotique jusqu’à aller faire des courses… chez Carrefour. Oui, le logo, les produits sont bien là, et une bonne partie des expatriés aussi. J’avoue, j’ai failli défaillir de bonheur devant l’emmental Président, les tranches de jambon Aoste, et le prix à la caisse : à peine 20 livras (7 euros) pour des concombres, des pommes, des carottes, une boîte d’œufs, une sorte de brioche plate et un tablette de chocolat Milka. Le Coop à côté du village étudiant devrait en prendre de la graine.
Dîner léger donc, bien mérité après une nouvelle journée d’exploration !

De l’or, des tapis et des mosaïques : le Grand Bazar

Après une grasse matinée, conséquences de discussions tardives avec des camarades en Australie, je m’apprête ce midi à partir pour Sainte-Sophie, prévoyant le Grand Bazar pour demain dimanche, lorsqu’un doute me prend : quel est le jour de repos hebdomadaire en Turquie ? Cette question peut paraître un peu stupide, mais après dix mois en Israël où, comme vous le savez à force de me lire, le samedi est sacré, je prends le temps de vérifier mon guide et j’apprends donc que le Bazar sera fermé demain, vu que le dimanche est, comme en France, férié. Banco.

Changement de programme donc, et départ pour le Grand Bazar, toujours en tramway, moins plein que la veille et donc un trajet plus tranquille. Nous passons Sultanahmet et je descends à Beyazit, deux stations plus loin. Une foule enthousiaste se presse sur la petite place, et encore plus à l’entrée du bazar, Carsi Kapisi – qui n’est que l’une des nombreuses portes du labyrinthe dédié aux achats et au plaisir des yeux qu’est le bazar. Des dizaines de bijouteries, vendant chaînes en or, breloques et pierres semi-précieuses, s’offrent aux touristes et aux locaux ; les larges allées permettent de circuler relativement bien. L’architecture est magnifique : très hauts plafonds en ogive, vitraux décorés, mosaïques et peintures qui s’écaillent parfois, signe de l’ancienneté de l’endroit. Je déambule dans les ruelles au hasard, passant des bijoux aux tapis, admirant des lampes en verre ouvragées, des fontaines de marbre, des costumes traditionnels, des échoppes de loukoums et baklavas. Je me retiens pour ne rien acheter : pas de place dans le sac, que ce soit au retour d’Istanbul ou lors de mon départ d’Israël ! Contrairement au souk de la vieille ville de Jérusalem, j’apprécie le fait de pouvoir marcher sans être harcelée par les vendeurs : même si je ne passe probablement pas pour une locale, je peux ralentir et toucher les étoffes de soie à ma guise.

Grand Bazar, avenue principale.

Grand Bazar, avenue principale.

Toute cette beauté me creuse l’appétit et j’opte pour l’un des nombreux restaurants du Bazar, une petite table branlante face à un marchand de tapis et kilims (un tapis sans laine) et un « Turkish pancake », une sorte de quiche au fromage de chèvre enveloppée dans une feuille de brick, semblable à mon dîner de la veille. Désolée, je souffre d’une incapacité totale à retenir les noms turcs, probablement parce que leur prononciation et leur écriture sont très différentes. Mon hôte a d’ailleurs bien ri lorsque j’ai dit être allée à « karakoy » qui se prononce plutôt « Keureukai ». Pareil dans le tramway où je me fie au plan et non à l’énonciation du nom des stations par la voix.

Une fois restaurée, je reprends ma déambulation, passe devant une boutique Yves Rocher et un marchand de contrefaçons qui ferait hurler Louis Vuitton, avant de sortir du bazar par le nord, dans l’optique de rejoindre la mosquée Suleyiman (ou Soliman en français, je vais adopter cette écriture).

La mosquée de Soliman, un oasis de calme et de verdure

Le contraste avec les rues du quartier du Grand Bazar et le bazar lui-même est surprenant : des bijoutiers, on passe aux boutiques miteuses de mécanique, aux garages ou à la vente de caisses enregistreuses. D’un coup, je suis la seule touriste dans le coin et me demande si j’ai pris le bon chemin ; heureusement, au bout d’une quinzaine de minutes, je repère « Suleiman Hamami » puis « Suleiman cami » (mosquée) ; je longe les murailles, dans lesquelles de petites boutiques sont aménagées, et trouve enfin une brèche dans laquelle me faufiler.

Les mots me manquent pour décrire la beauté, l’élégance et la stature de la mosquée de Soliman, construite sous le règne de ce dernier, en 1550. Du haut de ses minarets, 450 ans d’histoire ottomane vous contemplent, pourrait-on dire. De nombreuses familles se prélassent sur les pelouses, des enfants jouent et je pense alors à l’esplanade des mosquées à Jérusalem, qui offre également cette même impression de paix verdoyante au milieu d’une ville bruyante et sur le qui-vive. Le contrôle de sécurité en moins, heureusement. Depuis la terrasse au nord, la vue sur la ville et la Corne d’Or est splendide ; mais la mosquée est tout aussi photogénique. Grande cour intérieure flanquée de fines colonnes, mosaïques soigneusement ouvragées, fontaine pour les ablutions au centre, la conservation – et la rénovation – du lieu est remarquable. J’ôte mes chaussures, voile mes cheveux et pénètre dans la mosquée elle-même.

Les tapis sont doux sous mes pieds et j’observe, émerveillée, le dôme gigantesque s’inspirant de Saint-Sophie (selon mon guide : Sainte-Sophie, c’est pour demain), les murs décorés de gravures dorées, les vitraux colorés. De multiples petites lampes brillent et permettent de distinguer de nombreux détails, comme les calligraphies ou le mirhab (qui indique la qibla, direction de la prière, en l’occurrence la Mecque – ce fut Jérusalem aux origines de l’islam… – et donc le sud-est) en mosaïque bleue.

Mosquée de Soliman le Magnifique.

Mosquée de Soliman le Magnifique.

Moi qui n’avais pas l’habitude des mosquées, peut-être rebutée par l’inconnu, me voilà comblée ! La mosquée de Soliman n’a rien à envier aux plus belles églises européennes… Et assurément plus belle, plus sophistiquée, que les églises orthodoxes surchargées de dorures que j’ai pu visiter en Israël.

Par contre, point négatif typique des mosquées, les visiteurs ne sont pas libres de déambuler dans l’édifice : seule une petite partie est ouverte aux touristes, tandis que seuls les pratiquants peuvent s’avancer vers le fond de la mosquée pour prier. Et attention, seulement les hommes : les femmes sont cantonnées dans une petite section près de la porte. Loin de moi l’envie de lancer un énième débat sur le sujet, mais les hommes sont donc censés ne pas pouvoir se concentrer sur la prière s’ils voient une femme à côté d’eux (on retrouve cela dans le judaïsme orthodoxe et le christianisme byzantin, où hommes et femmes sont séparés dans la synagogue et l’église). En plus de véhiculer une image peu flatteuse des hommes qui aurait donc véritablement un sexe à la place du cerveau, et de réduire les femmes à un objet de tentation, cela sous-entend également qu’en fait, les femmes sont beaucoup plus fortes et dévotes que les hommes vu qu’elles peuvent prier avec une rangée de belles fesses masculines à quelques mètres d’elles ! Pas sûre que les théologiens radicaux y aient pensé…

Assis sur les tapis, les visiteurs sont nombreux et l’ambiance cosmopolite : outre les Turcs venus prier ou se détendre, je remarque de nombreux touristes asiatiques – mention spéciale à cette jeune Japonaise avec un châle Burberry sur les cheveux – un couple d’hispanophones, des Allemands, des Américains, des arabophones en niqab et une jeune Indienne en sari orange qui me demande de la prendre en photo. Quelques jeunes femmes, bénévoles à la mosquée, se tiennent de l’autre côté de la barrière et répondent aux questions des visiteurs, distillant un certain prosélytisme de l’islam, à grand renfort de brochures sur les bienfaits de cette religion. La com’ de l’Eglise chrétienne semble bien vieillotte à côté !

Je sors de la mosquée et me dirige vers le cimetière, qui abrite notamment le splendide tombeau de Soliman le Magnifique (le bâtisseur de la mosquée) et de sa femme bien-aimée Roxelane (qui était une esclave, d’origine ukrainienne, dans son harem, avant de devenir sa favorite puis sa femme). Encore des mosaïques bleues, des dômes ouvragés, et un petit chaton très joueur sur un muret qui me dévore les mains.

Je quitte finalement la mosquée, lançant un dernier regard aux hauts murs de pierre grise, aux minarets élancés et aux multiples calligraphies qui ornent les portes.

Mosquée de Soliman.

Mosquée de Soliman.

La descente vers le Bosphore est ardue et je slalome entre les voitures, les escaliers et les trottoirs défoncés, avant d’atteindre ma troisième étape : le marché aux Épices. La cohue n’a rien à envier au souk de Mahane Yehuda un vendredi midi et je prends mon mal en patience, observant les ustensiles de cuisine en bois, les kebab qui grillent et les vendeurs de loukoums. Beaucoup moins précieuse que le grand bazar, l’ambiance est également plus populaire : de nombreuses femmes font leurs courses et les touristes passent presque inaperçus. Les boutiques d’épices proprement dites ont en fait presque disparu, mais celles qui subsistent sont un vrai plaisir pour le nez et les yeux. La lumière est aussi particulière, filtrée par des dais jaunes et rouges tendus au-dessus des allées (le drapeau stambouliote, peut-être ?) et procurant une ombre bienvenue.

Car la chaleur se fait difficilement supportable lorsque je sors des ruelles du marché et arrive au bord de la Corne d’Or, au niveau du pont de Galata : l’entière population de la ville semble s’y être donnée rendez-vous et je peine à avancer entre les vendeurs de simit, les maraîchers proposant des sacs de cerises…. et les mendiants. Je suis surprise par ces enfants en guenilles, cherchant à écouler des paquets de mouchoirs en papier, ou dormant dans les bras de leur mère ; la difficile réalité du monde se rappelle à moi.

La foule s’entasse également sur les marches de la « nouvelle mosquée » (construite en 1600… tout est relatif), très semblable à la mosquée de Soliman. A nouveau, une belle cour intérieure et un intérieur à couper le souffle, dans des teintes plus solaires.

La nouvelle mosquée, sur les bords du Bosphore.

La nouvelle mosquée, sur les bords du Bosphore.

A la sortie de la mosquée, je me promets d’apprendre à mettre mes Bensimon sans défaire les lacets, puis emprunte le tunnel qui passe sous les rails du tramway afin de rejoindre le rivage. Passage occupé par de multiples boutiques racoleuses qui me font penser à la gare routière de Tel Aviv. Je traverse alors le pont de Galata, toujours émerveillée par cette vue magnifique sur le détroit, le palais de Topkapi et la nouvelle mosquée ; observant le ballet des ferries et humant un air presque marin.

La nouvelle mosquée vue du pont de Galata.

La nouvelle mosquée vue du pont de Galata.

Je décide ensuite de tester un nouveau moyen de transport : le funiculaire ! Reliant Karakoÿ à Beyoglu, à l’extrémité d’Istiklak Caddesi, il épargne une montée très raide au marcheur fatigué. Je parviens même à acheter une Istanbulkart qui me permet de bénéficier d’un tarif réduit – même avec l’automate en anglais, je n’ai pas vraiment compris comment m’en servir et la recharger, mais je parviens à franchir le portillon et à sauter dans le funiculaire. Plus moderne que celui de Haïfa – et a fortiori celui de Lyon -, le trajet dure à peine deux minutes. Comme hier, je m’accorde une glace sur Istiklak Caddesi et remonte la rue commerçante pendant plusieurs minutes, avant de bifurquer et de me perdre dans les ruelles jamais plates de Beyoglu. Je m’arrête quelques instants dans une petite boutique pour acheter des magnets – la commerçante n’a pas lâché son téléphone -, consulte mon plan, caresse quelques chats étalés sur les pierres chaudes des trottoirs avant de retrouver un paysage familier : la rue Siraseliver, borée de cafés, restaurants et épiceries. Encore quelques minutes de marche et me voici de retour, pour un repos bien mérité sur mon balcon…

Comme un petit air de Montmartre...

Comme un petit air de Montmartre…

Escapades stambouliotes (jour 1 & jour 2)

Jeudi 11 juin. L’appel à la prière, lancé par le muezzin, résonne au loin et m’enveloppe dans une atmosphère familière, comme les miaulements des chats errants belliqueux. Pourtant, les éclats de voix qui me parviennent de la rue me sont incompréhensibles et le climat beaucoup plus humide qu’à Jérusalem. J’ai quitté les collines de Judée pour les rives du Bosphore, et me voici donc à Istanbul jusqu’à mardi soir.
Depuis ma découverte de l’écrivaine Elif Shafak, et notamment de son roman La bâtarde d’Istanbul, j’ai toujours été fascinée par cette ville, son histoire, ses multiples identités, sa beauté architecturale. Byzance, Constantinople ou Istanbul ? Laïque ou musulmane ? Européenne ou Asiatique ? Un peu comme Israël, quand on y pense. J’avais donc l’idée de m’y rendre pendant cette année israélienne, profitant des bas prix de Pegasus Airlines (oui, je renie mon confort pour celui de mon porte-monnaie) et de la proximité géographique (à peine deux heures d’avion). Idéalement, j’aurais voulu faire le chemin en bateau, partir de Haïfa pour arriver dans le sud de la Turquie pour traverser le pays en bus ; mais il m’aurait fallu plus de temps, et vu les conditions de sécurité cette liaison maritime n’existe plus.
Je me contenterai donc d’Istanbul, si tant est qu’on puisse s’en contenter !

(Je ne sais pas encore si j’écrirai des compte-rendus quotidiens, cela dépendra de mon énergie restante à la fin d’une journée de marche dans les rues rarement plates de la ville. Encore un point commun avec la plupart des villes israéliennes.)

Sherout, avion, navette, le trio gagnant 

Le réveil ce matin à 5h30 fut assez difficile, mais je m’en suis félicitée lorsque, à 6h30, j’ai reçu un appel du chauffeur Nesher (le sherout commandé la veille pour aller à l’aéroport): j’ai 10 minutes pour me préparer et descendre à la porte Nord. Alors que je l’avais commandé à 7h. C’est probablement la première fois depuis mon arrivée en Israël que quelque chose a de l’avance.
Je boucle mon sac en vitesse, confie mes clefs à Daniella (qui a rendu les siennes lors de son check-out dimanche dernier, mais ne quitte le pays que fin juin), et traverse les pelouses encore endormies du village étudiant. Le sherout est là, le chauffeur mécontent mais je ne relève pas et préfère comater dans mon siège. Je suis la troisième dans le mini-bus de dix places et nous passons donc trois quarts d’heure à récupérer les autres passagers dans les quartiers juifs de Jérusalem-Est, avant de prendre enfin la route de l’aéroport. Même si les démarches me sont familières pour avoir successivement accompagné mon père et ma mère à l’aéroport, je me rends compte que c’est aussi la première fois que je quitte le pays depuis mon arrivée.
Je fais donc la queue une première fois pour le security check, où l’employée de l’aéroport me fait remarquer que j’ai un nom français – assez logique pour une détentrice d’un passeport français – puis une seconde fois à l’enregistrement même si je n’ai qu’un bagage cabine. Après avoir changé des shekels en livres turques, puis avalé une tarte crumble à 34 NIS, je me prépare à franchir la dernière étape des irascibles douanes israéliennes : le contrôle des bagages à main.

A l’aller, j’avais eu de la chance avec Air France, qui n’est pas trop tatillonne, mais j’ai eu droit ce matin à la fouille en règle. Mon sac à dos ENTIER a été vidé, mes vêtements passés au détecteur, ainsi que mes chargeurs, mes livres et mes divers appareils électroniques. Passé l’embarras de voir mes sous-vêtements et mon doudou exposés aux regards des autres passagers – l’un d’entre eux se faisant confisquer un sachet de Bambas (les Curly israéliens) apparemment suspect – j’ai pris mon mal en patience et accepté gracieusement l’offre d’aide de la douanière pour refaire mon sac.
Enfin, après un rapide passage dans la zone duty free très bien achalandée, je rejoins la porte d’embarquement et, connaissant la réputation de Pegasus, m’attends à patienter et à embarquer avec une demi-heure de retard. Que nenni, le comptoir ouvre à l’heure, l’avion décolle à l’heure et le pilote nous prévient même que le vol durera 1h45 au lieu des 2h15 prévues. C’est Noël en avance.

J’essaie tant bien que mal de trouver une position confortable pour mes jambes, tente d’ignorer la famille française qui papote devant moi (surtout quand la fille a commencé à vanter Black M et Maître Gims comme les héritiers de la chanson française) et me concentre sur mes voisins, un couple d’Israéliens qui se rendent à un mariage à Izmir, ville turque abritant une forte communauté juive. Les heures passées à réviser des listes de vocabulaire s’avèrent payante car je suis capable de tenir la conversation en hébreu, avec quelques mots de français lorsque le mari s’en mêle – né à Marseille, il a quitté la France quand il avait trois ans mais conserve de bons restes.
J’adore les hasards des voyages.

(D’ailleurs, pour l’anecdote, je discutais hier soir avec une amie sciences-piste qui fait une année de césure en Australie et dont le frère est à Rothberg en mechina. Elle attendait le bateau pour une croisière près de la barrière de corail et, soudain, m’envoie la photo d’un sciences-piste portant un sweat-shirt du BDE qu’elle vient de croiser dans le terminal maritime. Le sciences-piste en question est dans la même promo que moi et était dans mon groupe d’inté. Le monde est vraiment petit.)

Welcome ! 

Nous atterrissons vers 12h15 à l’aéroport Sabiha Gokcen, à 50 kilomètres à l’est d’Istanbul. Le Beauvais turc, en quelque sorte. Je suis surprise par le petit nombre de passagers et l’élégance de l’aéroport, mais déchante rapidement en voyant la queue, dehors, pour la navette qui relie l’aéroport au coeur d’Istanbul. Pas de barrières, nous patientons presque au milieu de la route dans une chaleur étouffante et je manque plusieurs fois de monter dans le mauvais car. Enfin, un car vide arrive, je joue des coudes à l’israélienne et m’écroule sur mon siège. C’est parti pour 90 minutes de route dans les embouteillages ; je dodeline de la tête tout en regardant le paysage verdoyant. M’attendant à une végétation méditerranéenne comme en Israël, je remarque en fait de nombreux conifères et de larges pelouses bien vertes. Sans les mosquées qui émaillent le trajet et les pancartes arborant des slogans en turc, je pourrais me croire en France.

(Reprise de l’écriture vendredi soir, bercée par les dialogues incompréhensibles du soap opera turc que regardent mes hôtes, Karagül – rose noire)

Je descends donc de la navette à Taksim, place emblématique de l’Istanbul moderne et théâtre, il y a quelques mois, d’affrontements violents entre jeunes défenseurs du parc Gezi et les forces de l’ordre. La chaleur est agréable, un petit vent me rappelle Jérusalem et je découvre, émerveillée, l’architecture ottomane qui donne un air parisien aux rues stambouliotes. Suivant scrupuleusement l’itinéraire communiqué par mon hôte AirBNB, j’arrive sans encombres à l’appartement, dans une petite rue du quartier de Beyoglu, l’un des plus animés, au nord d’Istanbul (côté européen, mais au nord de la Corne d’Or).

Je suis sympa, je vous mets un plan.

Je suis sympa, je vous mets un plan.

Situé au premier étage d’un vieil immeuble à la mode parisienne, avec lourde porte et escalier de pierre, l’appartement est un peu biscornu, avec des petites pièces et une cuisine si minuscule que le frigo et le four sont dans le couloir. Ma chambre est toute en longueur, bien meublée… et avec un balcoooon ! Enfin, juste la place pour mettre un tabouret, mais ça reste un balcon d’où observer les habitants et les marchands ambulants qui passent parfois dans la rue, un plateau sur la tête, criant le nom de leurs marchandises.
J’ai l’impression d’être dans un roman d’Elif Shafak.

A la découverte du quartier 

Une longue sieste plus tard, je pars à la découverte du quartier, rempli de petits restaurants, d’épiceries, et peuplé de chats. Paysage familier. Je descends une pente abrupte pour rejoindre Tophane et le musée d’art moderne d’Istanbul, mais préfère visiter une belle mosquée puis essayer de longer le Bosphore, dans l’idée d’aller au pont de Galata. Peine perdue, le rivage n’est pas aménagé, et à la vue d’entrepôts suspects je remonte un peu pour traverser un quartier hipster totalement artificiel, qui me fait penser à Sarona à Tel Aviv ou à Bercy Village.

Chat religieux dans une mosquée.

Chat religieux dans une mosquée.

Cité française à Beyoglu.

Cité française à Beyoglu.

Street art stambouliote.

Street art stambouliote.

Pêcheur du Bosphore. En arrière plan : la nouvelle mosquée.

Pêcheur du Bosphore. En arrière plan : Hagia Sophia (je crois…)

Je continue ma route, passe devant une dizaine de kebab et vendeurs de baklavas, avant d’atteindre enfin le Bosphore. Des dizaines de pêcheurs se rassemblent à cette frontière de l’Europe et de l’Asie et patientent, tranquillement, que le poisson morde à l’hameçon. Touristes et locaux se mélangent, discutent, se prennent en photo. Les mouettes festoient et une douce sérénité m’envahit : peut-être une conséquence de mon signe astrologique, la vue de l’eau m’apaise toujours.

Je traverse le pont de Galata, qui relie le nord au sud d’Istanbul et marque la limite entre le Bosphore et la Corne d’Or (qui remonte dans les terres). Là aussi, des pêcheurs et un taux de selfies à la seconde très élevé. Les vendeurs à la sauvette se sont adaptés à cette nouvelle mode et proposent désormais… des sticks à selfie, dans tous les endroits touristiques de la ville. Je n’ai pas remarqué cette pratique intempestive à Jérusalem : les touristes sont peut-être marqués par la spiritualité du lieu et n’imposent donc pas leur faciès à tous ceux qui vont regarder leurs photos. Je comprends que l’on puisse vouloir envoyer à un ami son sourire devant un beau paysage, mais je suis également sûre que l’ami en question serait très content de pouvoir découvrir l’endroit sans être gêné par la tête de son pote. Ce sera pire encore au palais Topkapi. Bref. Je manque probablement de modernité.

Arrivée de l’autre côté, je galère un moment pour traverser la route – je me plaignais des conducteurs israéliens, mais c’était avant de connaître les turcs -, me promène près de la nouvelle mosquée et reprends le pont dans l’autre sens. L’appel du ventre. Je choisis d’emprunter le second tablier, qui abrite de nombreux restaurants et bars à narguilé, puis m’assois au hasard en terrasse pour contempler le coucher du soleil, une assiette de poulet grillé devant moi. Bonheur.

Coucher de soleil sur le Bosphore.

Coucher de soleil sur le Bosphore.

A Karakoÿ, je prends le tramway – pas de ticket mais un jeton ! – et descends une station plus tard : retour à Tophane. Une rude montée m’attend et je retrouve avec joie l’appartement et mon lit. Fin de la première journée !

Istiklal Caddesi, les Champs-Elysées stambouliotes

Grasse matinée bien méritée ce matin, je passe de nombreuses minutes à élaborer mon programme et ne pars que vers midi. Je m’arrête à une boulangerie et parviens à acheter une sorte de quiche aux épinards ainsi qu’un petit gâteau au chocolat. La carte est bilingue mais le vendeur, moins : difficile de faire comprendre que je souhaite emporter mes achats ! Je pointe du doigt l’extérieur et il me répond « Pakete ? » Ouiiii, paquet, sac, génial !
J’ai remarqué plusieurs autres emprunts à d’autres langues, comme « Reklamlar », publicité, qui ressemble au vieux « réclame » français, « seyson final » pour… season finale, le dernier épisode d’une série télé, ou encore « nane », de l’arabe « nana », pour menthe. A noter que le turc s’écrit avec l’alphabet latin, agrémenté de cédilles et de trémas sur des lettres improbables, ainsi qu’un i sans point qui se prononce « eu ». Bref, je ne comprends absolument rien et, étrangement, ce n’est pas l’anglais qui me vient spontanément mais l’hébreu ! Comme si j’étais habituée à utiliser cette langue dès que je me trouve dans un environnement non-anglophone.

Je me promène dans les ruelles tortueuses de Beyoglu, admire encore les immeubles et, chose évidente pour ceux qui me connaissent, m’arrête dans une librairie d’occasion. Je renonce à J.K. Rowling ou Romain Gary en turc avant de jeter mon dévolu sur le Journal d’une femme de chambre, d’Octave Mirbeau, à cinq livres turques (soit environ 1,70 euro). Après plusieurs côtes assez raides, j’atteins la première étape de mon périple, la grande rue d’Istanbul, Istiklal Caddesi. Immeubles presque haussmanniens, boutiques occidentales (Mango, H&M, Starbucks), on pourrait presque se croire dans une capitale latine – mention spéciale à l’antique tramway – si ce n’était les tenues musulmanes portées par les femmes.
En effet, tandis que les hommes sont à la mode occidentale, chemise de rigueur et costards pour certains (un vrai régal pour les yeux après dix mois de tee-shirts informes), de nombreuses femmes portent le hijab – ce qui n’est guère surprenant vu que la Turquie est largement musulmane malgré une laïcité constitutionnelle – et, plus choquant, je remarque plusieurs niqab (le voile noir qui cache également le visage, laissant une fente pour les yeux). N’en ayant pas du tout croisé en Cisjordanie, je ne pensais pas en rencontrer en Turquie, un pays que je savais plutôt ouverte à la cause féminine. D’ailleurs, beaucoup de jeunes femmes portent des jupes courtes et de longs cheveux lâchés. Une vraie mosaïque de cultures.
Note : je n’ai pas entendu les femmes en niqab parler, ni leurs époux ; il est donc possible qu’il s’agisse de visiteurs des pays du Golfe, beaucoup plus stricts sur la question des vêtements islamiques – j’ai d’ailleurs croisé plusieurs groupes d’hommes en tenue saoudienne.

Istiklak Caddesi.

Istiklak Caddesi.

Les yeux écarquillés, j’observe le dynamisme de la rue, son effervescence : on est bien loin de la rue de Jaffa à Jérusalem, ou même des boulevards de Tel Aviv. Mais la ville sainte se rappelle toujours à moi : alors que je visite la basilique Saint Antoine de Padoue – très beau bâtiment de style européen, géré par des franciscains – je remarque une exposition consacrée à Jérusalem dans la cour. De même, dans la librairie d’occasion se trouvait Ô Jérusalem en français !

Je jette mon dévolu sur un petit restaurant et un place en terrasse pour le déjeuner, que je passe à détailler les passants devant une portion généreuse de kebab au yaourt (probablement mon premier plat non casher depuis un certain temps).

Galata et les soufis 

Je reprends ensuite ma route jusqu’au bout d’Istiklal et arrive à la seconde étape, le musée Mevlevi, sur le soufisme et particulièrement les derviches tourneurs. Très intéressée par cette branche mystique de l’islam, j’avais dévoré Soufi mon amour (d’Elif Shafak, comme vous pouvez le deviner) qui racontait la vie de Rûmi, un poète persan vivant à Konya, dans le sud de la Turquie, au 13e siècle. Fils d’un théologien, prêcheur reconnu, sa rencontre avec Shams de Tabriz, un derviche (un moine errant, vivant de peu) change totalement sa vie. Leur amitié sera courte car Shams disparaît au bout de deux ans, peut-être assassiné par le fils jaloux de Rûmi. Le poète compose alors des dizaines d’odes à l’amitié et à l’amour, influençant donc le soufisme et fondant l’ordre des Mevlevi. Sa tombe, à Konya, est un lieu de pèlerinage important pour le soufisme, et la Turquie a adopté les derviches tourneurs comme l’une de ses coutumes les plus connues.

Le musée Mevlevi de Galata est en fait une ancienne maison de derviches, fondée au Moyen-Age, détruite puis reconstruite au cours des séismes et incendies qui ont ravagé Istanbul. Transformée en école lorsque l’ordre des derviches fut interdit, en 1935, c’est maintenant un joli musée, avec un jardin ombragé absolument splendide et de belles collections qui permettent d’imaginer la vie d’une maison de derviches à l’époque. Instruments de cuisine, livres, costumes, tout y est.
J’en profite également pour tester mes premières toilettes à la turque turques.

Je continue ensuite ma promenade dans le quartier de Galata, très bohème avec de nombreuses boutiques de musique, avant d’arriver à la tour de Galata, point de repère connu, mais je suis découragée par la file d’attente ; je tenterai peut-être l’ascension un autre jour. J’essaie alors de rejoindre le pont et l’arrêt de tramway Karakoÿ, mais me perds dans un quartier populaire et me retrouve sans savoir comment sous un pont, mais pas le bon : il est trop à l’est, passant au dessus de la Corne d’Or et non du Bosphore. Heureusement, je repère un panneau de signalisation et reprends ma marche, passant devant des dizaines de quincailleries qui vendent de tout, des plaques d’égout aux tronçonneuses, des plots de chantier aux robinets. Papa, si tu me lis, j’ai pensé à toi. Sûrement moins cher que Bricorama.

J’arrive enfin à Karakoÿ et monte dans le tramway bondé, direction Sultanahmet, le quartier le plus ancien et le plus touristique d’Istanbul. Je teste alors – première fois de la journée, mais pas la dernière – les mains baladeuses à la turque, et finis par placer mon sac devant ma poitrine lorsque le tramway se vide un peu. L’ambiance de Sultanahmet me fait un peu penser à la vieille ville de Jérusalem : des touristes partout, des groupes, des vendeurs à la sauvette, des « Hello » tous les trois mètres et des boutiques de souvenir à la pelle. Je suis bien contente de ne pas avoir choisi un appartement là-bas.

Palais Topkapi, le luxe à l’ottomane 

Je passe devant la file d’attente pour Sainte-Sophie – chaque chose en son temps – et ma troisième étape se dresse face à moi : le palais de Topkapi, ses remparts, ses salles d’apparat décorées d’or et les dynasties de sultans qui s’y sont succédées. Après la traversée de la première cour et l’achat du billet, je passe les contrôles de sécurité – qui ne me manquaient pas – pour pénétrer dans la verdoyante et ombragée deuxième cour. Istanbul est une grande ville – songez qu’il y a presque deux fois plus de Stambouliotes que d’Israéliens… – et cela se ressent : beaucoup de places, de grands espaces, d’arbres, c’est très agréable.

Deuxième cour du palais de Topkapi.

Deuxième cour du palais de Topkapi.

La visite est très longue (au moins trois heures, sans le harem) mais en vaut la peine : les salles sont magnifiques, calligraphies à la feuille d’or aux murs ou mosaïques, riches tapis, banquettes confortables, un vrai raffinement. La salle d’armes, qui rassemblent des armes ottomanes allant du 15e au 19e siècle, me ravit : vieux mousquetons ornés de corne et d’or, une cotte de mailles d’apparat incrustée de joyaux, de nombreuses épées portées par des sultans, mon intérêt pour les armes anciennes est comblé ! Je pense bientôt mettre un pistolet sur ma liste au père Noël.

Salle d'apparat du palais.

Salle d’apparat du palais.

Les salles se succèdent, les points de vue sur le Bosphore aussi ; les jardins, fontaines et terrasses sont un régal. Dans la salle du trésor, une légion d’honneur, donnée à un sultan vers la fin du 19e siècle, est exposée ; on peut aussi visiter la salle de la circoncision, où de nombreux prépuces ont dû quitter leur propriétaire.

J’ai parfois l’impression de me retrouver dans un Versailles arabisant, ou un palais de Séville : symbole des influences multiples qui ont nourri le style ottoman.

Mais mes pieds souffrent et le palais ferme bientôt ses portes. Je regagne donc la place de Sultanahmet, entre Sainte-Sophie et la mosquée Bleue. Après l’ombre du palais, la chaleur est incommodante et je me mets en quête d’un glacier. Derrière son chariot, un vendeur m’interpelle : « Chinese ! You’re from Hong Kong ? ». Surprise – c’est un euphémisme – je me retourne pour vérifier : oui, c’est bien à moi qu’il parle. Je suis fréquemment prise pour une Allemande, parfois pour une Russe ou une Américaine, mais c’est bien la première fois que l’on me demande si je suis Chinoise. Le prochain, Éthiopienne ? J’opte pour un autre glacier, pas aussi bon que Siciliano de Tel Aviv malheureusement, et me prépare à reprendre le tramway bondé, dans l’autre sens.
Et rebelote. A nouveau, je subis le contact totalement indésirable d’une main étrangère, et je comprends avec dégoût que l’homme sait très bien ce qu’il fait. Un coup de sac dans le bras plus tard, il cesse mais un sentiment de malaise demeure tant qu’il n’a pas quitté la rame. Je fais quoi la prochaine fois, je sors en niqab comme les autres ? Peut-on m’expliquer ce qu’il y a de sexy chez une touriste en sueur qui porte un pantacourt ? Et quand bien même mes vêtements seraient plus élégants, est-ce une invitation pour y glisser la main ? Non, jamais. Le projet Crocodile devrait s’exporter en Turquie.

Un peu nauséeuse, je descends à Tophane et grimpe la rue jusqu’à l’appartement. Mon hôte et son amie sont là ; à l’heure du dîner, ils me proposent des nouilles et je me souviens soudainement de la quiche achetée le matin. Une fois réchauffée, elle s’avère délicieuse et nous dînons devant un soap opera turc. Plus belle la vie à Istanbul. Je ne comprends absolument rien mais les acteurs sont beaux et les dialogues rigolos : j’ai parfois l’impression d’entendre de l’elfique (à propos, j’ai appris jeudi le décès de Christopher Lee, alias Saroumane, à l’âge respectable de 93 ans, une minute de silence) ou, au contraire, un langage diabolique comme dans l’Exorciste. Musique dramatique, jeu déplorable et longues coupures de pub : j’adore regarder la télé à l’étranger.

Et voilà, fin de ma deuxième journée à Istanbul. Demain, Sainte-Sophie et mosquée Bleue.
Bonne nuit !

PS : petite actualité sciences-piste, mes IP ont commencé et j’ai donc choisi la concentration Middle East pour mon master PSIA. Rendez-vous en juillet pour les autres cours. Joie des doubles diplômes, mes IP sont étalées sur trois jours et nous n’avons aucune info, que ce soit de l’EDJ ou de PSIA.

PS 2 : je suis toujours à la recherche d’un STAGE pour cet été. Alors gentil recruteur qui me lisez peut-être, je souhaite travailler dans une rédaction de mi juillet à fin août, de préférence sur Paris ou Lille, en print, web, radio ou télé. CV disponible sur demande. Merci.

Pourim, une religieuse débauche

Dimanche 8 mars. Journée internationale du droit des femmes. Ou des droits des femmes ? Des femmes tout court ? Difficile de s’y retrouver entre toutes ces appellations qui ne font que décrédibiliser une journée déjà entachée par les nombreuses propositions commerciales qui s’y rattachent. Ce matin, j’ai reçu un mail de L’Oréal Paris m’offrant une réduction sur son site Internet – vu que c’est « ma journée » – ainsi qu’un mail de Body Minute me proposant une épilation gratuite. Des décennies de féminisme pour en arriver au body shaming et l’injonction d’être toujours belle et sexy.
Notons cependant que mon copain israélien – enfin, ex désormais – a eu l’élégance de rompre hier et non aujourd’hui, et d’apporter une boîte de mouchoirs en cas d’épanchement lacrymal de ma part, qui n’a pas du tout eu lieu. Le machisme israélien ne passera plus par moi. Non mon gars, je ne veux pas d’enfants ni de mari, mais le prix Pulitzer. Même pas désolée.

Pourim, fête de la biture (entre autres)

Bref, trêve de confidences sur ma vie privée, retour sur l’événement de la semaine dernière, Pourim ! De l’hébreu « pour », qui signifie « tirage au sort », cette fête joyeuse rappelle l’échec d’un complot ourdi par Haman, conseiller du roi perse Assuréus, pour tuer les juifs de l’empire – la date du 13 Adar ayant été tirée au sort. Mais Haman ignorait qu’Esther, la reine bien-aimée d’Assuréus, était juive, car elle cachait ses origines sur le conseil de son oncle Mardochée, proche ami du roi. Finalement, pour sauver son peuple, Esther déclara sa judéité à son mari et Haman fut exécuté pour trahison. Depuis, les juifs du monde entier célèbrent cette victoire, en lisant le Livre d’Esther (l’un des seuls livres à bénéficier d’une telle reconnaissance), en mangeant des hamantaschen (des « oreilles de Haman », petits gâteaux triangulaires fourrés traditionnellement au pruneau mais aussi au chocolat, aux dattes, au pavot…), en se déguisant… Mais surtout en prenant la cuite de sa vie !
Eh oui, vu que le festin de Pourim se doit d’être joyeux, la consommation d’alcool est fortement encouragée. Le degré d’ivresse à atteindre varie selon les interprétations, mais pour certains, cela doit être jusqu’à ne plus pouvoir distinguer le bien et le mal, « maudit soit Haman » et « béni soit Mardochée ». Dans la réalité, cette fête ravit surtout pléthore d’étudiants underage américains qui sont généralement ivres après deux pintes de bière. Des petites affiches dans le village étudiant invitaient donc les jeunes à se retrouver devant le supermarché pour boire avant les véritables festivités, comme un before avant une soirée sciences-piste. De même, sans m’être aventurée dans les quartiers ultra-orthodoxes de Jérusalem, les spectacles d’étudiants de yeshiva allongés dans leur vomi et de pères de famille aux papillotes défaites par l’excitation de la boisson sont connus. Seules les femmes restent impassibles, comme toujours… 

Festivités nocturnes à Jérusalem

Sans me joindre à ces orgies alcooliques, j’ai cependant bien profité de Pourim avec les autres étudiants en échange. Après quelques jours d’angoisse à la recherche d’un costume, complexée devant l’inventivité de certaines qui s’exercent depuis des années à Halloween, j’ai opté pour un simple costume de chat : tout en noir, avec des oreilles sur un serre-tête (bricolée par Leah, ma coloc’ aux doigts de fée) et une longue queue dépassant de mon legging. Des moustaches dessinées à l’eyeliner peaufinent l’illusion, et une fois dans les rues de Jérusalem je croise un certain nombre de mes semblables, sur quatre et deux pattes !
Il faut d’ailleurs noter une originalité temporelle de Pourim, qui est fêté le 14 Adar en Israël et en diaspora, mais le 15 dans les villes fortifiées, donc à Jérusalem. Ainsi, la grande parade de Holon, au sud de Tel Aviv, avait lieu le jeudi 5 mars, tandis que les festivités hiérosolymitaines commençaient véritablement le 5 au soir et la journée du vendredi, avant shabbat bien sûr. Cependant, Tel Aviv n’en avait cure et a fait la fête pendant trois jours, concluant avec une Zombie Walk le samedi. On ne se refait pas…

Alerte ! Ils sont là !

Alerte ! Ils sont là !

Bref, le jeudi au soir, une fraise et un chat quittent le village étudiant pour se rendre en ville, prêts à vagabonder dans les rues colorées. Animaux, fruits, fleurs, personnages de films, drag queens, les costumes sont variés mais plutôt sages : les jupes courtes sont rares, mais il fait déjà nuit et pas plus de 15°. Même avec quelques verres au compteur, cela reste Jérusalem !
Après un passage rue de Jaffa, nous retrouvons Josépha pour une tranche de pizza à six shekels. Un tour dans une boutique encore ouverte pour l’achat d’une casquette de marin et la voici ajoutée à notre équipage, qui continue sa virée carnavalesque. Quelques pétards explosent et suscitent l’ire des passants, une particularité israélienne : en effet, vu le nombre important d’anciens soldats au sein de la population, dont certains souffrant de stress post-traumatique, le bruit des pétards si semblable à celui d’une fusillade pourrait créer des mouvements de panique, ou en tout cas gâcher l’expérience de Pourim. De nombreux messages de prévention ont ainsi été postés sur Facebook les jours précédents, enjoignant les fêtards à ne pas lancer de pétard, sans grand succès…

Un chat, une fraise et une travestie...

Un chat, une fraise et une travestie…

A 21 heures, les ruelles du souk Mahane Yehuda sont encore calmes; certains bars ont déjà ouvert – ou n’ont pas fermé – et diffusent de la musique israélienne à plein volume. Nous croisons d’autres étudiants de Rothberg déguisés en Allemands (ou plutôt une représentation très personnelle de l’Allemand qui ressemblait plutôt à Sacha Baron Cohen dans Brüno… Images terribles encore imprimées sur ma rétine), mais également Jésus portant sa croix en carton et une couronne d’épines, encore plus de drag queens, des enfants en policiers et des marquises en robe à crinoline. Un tour dans Nachlaot, quartier mystico-hippie, plus tard, nous voici de retour à notre point de départ, la rue Ben Yehuda, toujours aussi animée avec ses cracheurs de feu torses nu. Finalement, direction le Birman, un jazz bar très sympathique devenu notre refuge en cas d’indécision. Après un petit remontant, c’est reparti pour la marche, pour rejoindre une des nombreuses soirées organisées pour Pourim, mais il n’est que 22h30 et le bar est totalement vide.

Pas de souci, la fraise et le chat sont encore d’attaque et retrouvent enfin Lucy, habillée en homme assez crédible pour l’occasion, et accompagnée de quelques amis israéliens – qui eux n’ont pas pris la peine de se déguiser. Les rues sont de plus en plus bruyantes, la Magen David Adom (la Croix Rouge israélienne) déjà en action pour ramasser les soûlards et le klaxon incessant du tramway ajoute à la joyeuse cacophonie : la rue de Jaffa est envahie par les fêtards qui ne prêtent guère attention aux rails et s’empressent de taper sur les vitres du tramway pour manifester leur euphorie. Je plains les conducteurs !

Mahane Yehuda le 5 mars au soir.

Mahane Yehuda le 5 mars au soir.

En direction du souk (oui, on a pas mal tourné ce soir-là), nous croisons… des drag queens, des chats, des lions en costume intégral mais aussi quelques créations plus originales comme des ballons vivants : trois potes en tenue de sumo remplies de ballons et nous invitant à les éclater, une animation digne d’Intervilles ! De retour au souk, l’ambiance est plus déjantée et une odeur d’herbe flotte dans l’air frais du soir hiérosolymitain. La devanture d’un bar à vin est à moitié ouverte, des tables installées dans la grande allée et une sono diffuse des tubes israéliens à fond : nous voici dans la petite foule, profitant de cette liberté que l’on doit, ne l’oublions pas, à une fête religieuse… Mais il est déjà minuit et, ne souhaitant pas payer de taxi, je grimpe dans le dernier tramway qui, lui aussi, se fait taper dessus par des fêtards rue de Jaffa. Retour au village étudiant, petit miaulement de circonstance quand j’entends « Pussycat ! » crié d’un balcon, et au lit !

Trois polochons remplis de ballons se promenaient dans les rues de Jérusalem...

Trois polochons remplis de ballons se promenaient dans les rues de Jérusalem…

Carnaval estival à Tel Aviv

Le lendemain matin, dégrisement soudain au réveil lorsque Leah m’annonce qu’un attentat a eu lieu, à deux stations de tramway de chez nous. Le même mode opératoire qu’à l’automne 2014 : voiture lancée sur un groupe de militaires qui sortaient d’un bâtiment de la police des frontières, à Shimon HaTsadik. Cinq soldats sont blessés, le terroriste est touché par un tir de la sécurité du tramway. Leor, une autre colocataire, était dans le tramway pour aller travailler et a vu l’homme tomber à terre. Etat de choc.

Mais il fait chaud, le soleil brille, et le macabre commencement de la journée s’estompe bien vite devant le projet d’aller à Tel Aviv ! Ni une, ni deux, me voilà à nouveau en chat – version été, avec pantacourt et top à manches courtes – Leah à nouveau en fraise tandis que Lucy opte pour une robe rouge qui fera office de pétales. Deux heures plus tard, nous voici à Tel Aviv, ronronnant sous la chaleur du printemps – plus de 25° – et nous extasiant devant les costumes beaucoup plus légers que la veille. Ici, la mini-jupe ou le micro-short sont de rigueur et j’ai l’étrange impression d’être trop habillée.

C'est pas Dunkerque...

C’est pas Dunkerque…

Nous suivons la foule vers la Kikar HaMedina, à quelques minutes de la gare routière du nord de Tel Aviv, sous une pluie de klaxons de conducteurs mécontents. Diablesses, personnages de Disney, pièces de Tetris, chevaliers Jedi et Legolas, nous sommes en bonne compagnie et rejoignons des milliers de festivaliers sur la grande place, aménagées avec une scène et des stands pour l’occasion. Nous dénichons une place à l’ombre et savourons l’ambiance, comme un air de vacances début mars. A côté de nous, un vampire et sa femme danseuse orientale tentent laborieusement de transformer leur enfant en Spiderman, tandis qu’un Charlie discute avec une banane et Gatsby le Magnifique avec un Indien des plaines.

Kikar HaMedina, Tel Aviv, 6 mars.

Kikar HaMedina, Tel Aviv, 6 mars.

Tonifiées par la musique entraînante, portées par la foule et encouragées par le soleil d’été, nous décidons de rejoindre la plage, suivant pour cela les grands boulevards où les voitures ont bien du mal à se frayer un chemin. Deux marins nous offrent des cookies – donner des cadeaux est une bonne action de Pourim – et un Argentin torse nu tente de faire la conversation en espagnol – malheureusement pour lui, le souvenir des cours de lycée est trop ténu pour que cela fonctionne. Après une vingtaine de minutes de marche, la soif et la chaleur se font ressentir et nous nous arrêtons à un glacier, le meilleur de Tel Aviv, où je m’étais déjà rendue lors de précédents weeks-ends à Tel Aviv. Le bonheur !

Meilleur glacier de Tel Aviv. Citron - Ferrero Rocher - cookies, le trio du bonheur gustatif ! A droite, une fraise cannibale...

Meilleur glacier de Tel Aviv. Citron – Ferrero Rocher – cookies, le trio du bonheur gustatif ! A droite, une fraise cannibale…

Nous atteignons enfin la plage, encore bien fréquentée en cette fin de journée mais trouvons une place pour nos serviettes et paréos sans difficulté. Daniella, qui était à Tel Aviv depuis mercredi soir, nous rejoint, et toutes à l’eau !
Enfin, jusqu’aux cuisses, hein. La Méditerranéen est étonnamment glacée, bien plus froide que lors de mon dernier passage il y a trois semaines, et l’immersion se fait progressive jusqu’au point indépassable. J’observe, mi-admirative mi-blasée, des hordes de jeunes Français se jetant mutuellement à la mer, tandis que le soleil nous offre, comme toujours, un paysage magnifique.

Coucher de soleil (ça vous manquait hein !) sur la plage de Tel Aviv.

Coucher de soleil (ça vous manquait hein !) sur la plage de Tel Aviv.

Les mains dans le sable, creusant des cavités ou élevant des tours, nous discutons à bâtons rompus ou gardons le silence pour observer avec plénitude ce qui nous entoure. Les avions atterrissant à Sde Dov, l’aéroport local au nord de Tel Aviv, brisent parfois la magie du moment, mais jamais pour bien longtemps.

La nuit tombe et nous quittons finalement la plage pour rejoindre la promenade et choisir l’un des nombreux restaurants qui s’offrent à nous. J’insiste pour que nous mangions assises – et me fait gentiment tacler pour ma frenchness inimitable – et nous atterrissons finalement à Mike’s Place, une chaîne de restaurants anglo-saxon disséminés un peu partout en Israël et généralement le repaire d’étudiants américains nostalgiques de la sauce gravy, de la bière et des tacos. Pas vraiment pittoresque, mais les chicken’s fingers sont bons et les frites au chili et au fromage (oui, j’entends déjà les cris d’orfraie d’éventuels lecteurs belges horrifiés devant cette violation des frites) très nourrissantes.

L’ami de Daniella vient finalement nous chercher en voiture pour nous conduire à la gare routière centrale d’où partent les sherout, nous épargnant ainsi une longue marche dans un quartier pas toujours bien fréquenté. Car oui, au cas où vous l’auriez oublié, nous étions vendredi soir et les bus s’étaient arrêtés depuis longtemps. L’option la moins chère est donc de prendre un taxi collectif pour 35 shekels, d’attendre que celui-ci se remplisse et c’est reparti pour Jérusalem. Déposées en centre-ville, nous devons prendre un autre taxi, privé cette fois, afin de nous rendre à la résidence étudiante sur le Mont Scopus – les sherout refusant généralement de s’y rendre sans paiement supplémentaire car c’est un peu loin. Embrumées par le sommeil et dix shekels chacune plus tard, nous voici finalement à la maison. Reste à prendre une douche pour se débarrasser du sable, et une bonne nuit de sommeil, la tête remplie de couleurs et de costumes !

Entre Bethléem et Jérusalem, un Noël en Terre Sainte (1/2)

Samedi 27 décembre, fin d’après-midi. Un silence studieux règne dans l’appartement : les examens finaux et les papers de fin de semestre approchent, chacune travaille dans son bureau, ponctuant les longues heures d’étude par une expédition ravitaillement à la cuisine. Piochant régulièrement dans le sac de friandises offert par Daniella, j’essaie de venir à bout de la longue liste de vocabulaire en hébreu à réviser pour l’examen de passage de niveau, qui aura lieu le 2 janvier. Parfois, quelques notes d’un cantique m’échappe : Leah, notre chanteuse officielle qui a participé à la comédie musicale du semestre, reprend le refrain. L’esprit de Noël est toujours là.

Bethléem, the place to be

Ces derniers jours, les couloirs de l’institut Rothberg frémissaient d’impatience et de projets : étudiants chrétiens, juifs et athées s’interrogeaient, « are you going to Bethleem for Christmas ? ». Yes, of course ! Après moult vérifications sur le site du Christian Information Center et des dizaines de messages échangés sur Facebook, je retrouve Daniella et Josépha (sciences-piste en stage au Jerusalem Post) le 24 au soir, vers 18h30, près de la porte de Jaffa.

Remerciant intérieurement ma professeure d’histoire des médias qui nous a dispensé de cours, j’ai eu le temps de repasser à l’appartement pour enfiler une tenue plus chaude, alléger mon sac et prendre, au cas où, un pull supplémentaire. Leor, quatrième colocataire binationale (israélo-canadienne), s’inquiète de ne pas pouvoir traverser la frontière : entrée en Israël avec son passeport israélien, elle n’a officiellement pas le droit de se rendre en Palestine. Je la rassure et espère la voir sous le grand sapin, dans quelques heures.

Une fois à la porte de Jaffa, notre trio francophone part à la recherche du Graal, pardon, de la navette gratuite mise en place pour les pèlerins et faisant la liaison entre Jérusalem et Bethléem, de midi le 24 à midi le 25. Malgré mes repérages sur Google Maps, impossible de la trouver : elle est censée partir à 19 heures et il est 18h50. Daniella s’enquiert auprès de l’office de tourisme officieux à la porte de Jaffa – l’officiel étant bien évidemment fermé – et le tenancier propose de nous emmener à Bethléem dans sa propre voiture. Nous déclinons poliment et il nous indique finalement un arrêt de bus d’où partent régulièrement des bus (arabes) pour Bethléem. Soulagées de ne pas avoir à nous rendre à la bordélique gare routière de la porte de Damas, nous retrouvons plusieurs touristes à l’arrêt ; le bus arrive quelques minutes plus tard et je repère déjà quelques visages familiers de l’université.

Sinuant dans les rues tortueuses du sud de Jérusalem, puis dans la banlieue de Bethléem, le bus parcourt les dix kilomètres qui séparent les deux villes en quarante minutes ; nous passons le check-point sans problèmes. Les alentours me sont plutôt familiers malgré la nuit, et une fois descendues du bus nous échappons aux chauffeurs de taxi insistants et parcourons la ville, guidées par mes souvenirs de ma précédente visite fin août. De nombreux magasins sont encore ouverts, les décorations de Noël omniprésentes, mais je suis surprise par le petit nombre de pèlerins.

Illuminations dans les rues de Bethléem.

Illuminations dans les rues de Bethléem.

Après quelques minutes de marche et – déjà – de multiples interpellations de la part de jeunes hommes palestiniens, majoritairement en destination de Daniella – qui se résout à être prise pour une Japonaise – nous apercevons un appétissant restaurant, d’où sortent de nombreux autochtones, signe de bonne qualité. Un groupe de Français paie à la caisse : décidément, nous sommes partout… La viande tournant sur la broche et les falafels baignant dans l’huile aiguisent mon appétit et je décide de faire honneur au repas de Noël : comme Josépha, fine connaisseuse de la gastronomie moyen-orientale, je prends un shawarma (pita remplie de viande d’agneau et de légumes, bien meilleure que le kebab) et une pita de falafels, ainsi qu’un Coca light pour garder un semblant de dignité calorique. 22 shekels le tout (environ 4,6€), nous reviendrons…

Shawarma et falafels : un dîner de Noël à l'orientale !

Shawarma et falafels : un dîner de Noël à l’orientale !

Il est environ 21 heures lorsque nous nous levons, repues, et reprenons notre marche dans les rues plus ou moins illuminées de Bethléem. Nous traversons les allées du souk, répondons – en anglais – à quelques questions posées par un journaliste (« c’était peut-être un pervers ! » s’exclame ensuite Josépha, qui s’étonne de l’absence d’insigne sur le micro et la caméra) et atteignons enfin la place centrale de la vieille ville, la place de la Crèche. Ambulances et camionnettes de télévision encombrent une partie de l’espace et gâchent un peu la vue, mais le grand sapin, la crèche et la scène où se produisent des chanteurs palestiniens créent une véritable atmosphère de fête. Beaucoup de touristes, mais aussi quelques locaux arborent des bonnets de Noël vendus par dizaines par des marchands ambulants. Le business est partout, même dans la ville de naissance du Christ !

Le grand sapin de la place de la Crèche.

Le grand sapin de la place de la Crèche.

Espérons que le Père Noël ait entendu !

Espérons que le Père Noël ait entendu !

La crèche sur la place de la Crèche.

La crèche sur la place de la Crèche.

Les pèlerins font la queue pour une photo devant la crèche, tandis que des jeunes Palestiniens attendent leur tour pour une photo… avec nous. Phénomène qui m’était jusque là tout à fait inconnu, il se reproduira plusieurs fois pendant la soirée, surtout avec Daniella. Les jeunes Chinoises (bien qu’elle soit Canadienne) en Palestine sont probablement aussi rares que les Noirs dans les provinces chinoises rurales…

Nous quittons alors la place pour explorer les rues aux alentours et repérons le (faux) Starbucks de Bethléem, où sont attablés de nombreux étudiants de Rothberg, eux aussi en goguette en cette nuit de Noël. Echange de projets, quelques uns expriment le souhait de rester jusqu’à la messe de minuit, d’autres, parfois arrivés en début d’après-midi, s’apprêtent à partir.

Mais oui, même en Palestine !

Mais oui, même en Palestine !

Toujours en quête de rues plus calmes, nous nous éloignons et rencontrons, au hasard, un groupe de touristes français (oui, encore) qui font la queue pour une visite de l’église de Marie, à côté de la grotte du Lait. N’ayant pas eu l’occasion de m’y rendre lors de ma première visite à Bethléem, je m’incruste dans le groupe, fais mon plus beau sourire au garde à l’entrée et pénètre dans la petite église, très épurée. Josépha et Daniella, peu habituées aux messes, me suivent et nous nous installons sur les bancs.

Les mots me manquent pour décrire les émotions, la joie que j’ai ressentie d’être là, à Bethléem, à quelques centaines de mètres de l’église de la Nativité dont nous entendons les cloches sonner, pour une messe en français animée par un prêtre palestinien. La familiarité du rite me rassure, la fierté et le courage du prêtre arabe m’émeuvent. Minorité dans cette terre sainte, les chrétiens de Palestine se battent sans cesse pour ne pas être oubliés. Il s’excuse pour son français hésitant mais son homélie est mille fois plus passionnante et honnête que toutes celles déjà entendues dans la campagne française.

A la sortie de la messe, une femme du groupe s’approche de nous et nous embrasse sur le front : « vous me rappelez mes petites-filles ! » s’exclame-t-elle. Comme nous, elle n’est pas en famille en ce jour de fête, mais en a trouvé une autre, la famille des chrétiens.

Les larmes aux yeux mais le cœur en fête, je chante à plein poumons « Il est né le divin enfant » dans les rues désertées ; après tout, c’est l’endroit idéal ! Nous nous heurtons à un cul-de-sac et rebroussons chemin vers la place de la Crèche, observée par les militaires palestiniens, nombreux à veiller sur la foule. Il nous reste du temps à tuer avant la messe de minuit, et nulle envie de retourner dans le souk où nous sommes sans cesse harcelées : la terrasse d’un café, où j’avais déjà bu une limonade lors de ma première visite, nous accueille. Un chocolat chaud me réchauffe tandis que nous observons les passants et nous nous étonnons à nouveau du faible nombre de pèlerins. « C’est plus une fête palestinienne qu’autre chose », remarque Josépha. »Et l’événement de l’année à Bethléem », ajoute-t-elle, pour les habitants musulmans comme pour les chrétiens.

Syncrétisme de Noël à Bethléem !

Syncrétisme de Noël à Bethléem !

Minuit approche ; nous quittons la terrasse et approchons du grand écran où sera retransmise la messe de minuit, célébrée dans l’église Sainte-Catherine à quelques mètres. Un vieux vendeur de keffiehs, sosie parfait de Yasser Arafat, nous alpague et nous propose sa marchandise : alors que nous refusons pour la cinquantième fois de la soirée, celui-ci enfonce un keffieh sur la tête de Josépha et la foule de jeunes hommes autour de nous éclate de rire. Le vendeur persiste et passe alors à un autre type de marchandise : son jeune fils, gentil, bon musulman et aux yeux verts, selon lui. Alors que Josépha ne semble pas intéressée, il se tourne vers moi et je suis à mon tour gratifiée d’un keffieh, puis aussitôt prise en photo par une dizaine de Palestiniens. J’explique gentiment que je n’ai pas cinquante chameaux à échanger contre son fils ; Arafat nous demande alors si nous sommes musulmanes. Un peu étonnée – c’est bien la première fois que l’on me pose cette question, je réponds par la négative et il ôte alors nos temporaires couvre-chefs, en nous souhaitant une bonne nuit et un joyeux Noël. Les curieux se dispersent et, le rire aux lèvres, nous atteignons enfin le lieu de la retransmission.

Messe de minuit à l'église Sainte-Catherine de Bethléem, retransmise sur grand écran.

Messe de minuit à l’église Sainte-Catherine de Bethléem, retransmise sur grand écran.

A nouveau, même si je ne comprends pas grand-chose – la messe est en latin et en arabe, avec seulement quelques passages en français, en anglais, en allemand et en espagnol -, l’émotion d’être « au bon endroit » me submerge. L’église est pleine, les tickets vendus plusieurs semaines à l’avance et une figure familière assise au premier rang : Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne, assiste à la messe. Je suis surprise par sa petite taille et son âge avancé ; « toutes les ambulances sont là pour lui », plaisante Josépha.

Mais le froid se fait mordant, la fatigue s’installe et les hommes autour de nous toujours plus insistants : nous demandons à Carissa, étudiante de Rothberg retrouvée dans la foule, où se trouve la navette avec laquelle elle est venue, puis quittons la place de la Crèche pour une ultime marche dans les rues de Bethléem, où nous croisons plusieurs processions.

Procession de chrétiens éthiopiens, chantant en amharique.

Procession de chrétiens éthiopiens, chantant en amharique.

Vingt minutes plus tard, nous comprenons que personne n’a entendu parler de la navette et que commerçants ou militaires ne peuvent guère nous renseigner. Pestant contre l’organisation touristique (l’événement de l’année à Bethléem et aucune signalisation, bienvenue en Palestine !), nous prenons finalement un taxi qui nous emmène au checkpoint pour sortir de Bethléem. Quelques touristes sont là, nous passons sans encombres et montons dans un bus arabe en destination de Jérusalem. Les minutes passent, je commence à croire que le chauffeur ne partira jamais lorsqu’il nous explique qu’il faut finalement changer de bus.

Le checkpoint du tombeau de Rachel, dernière étape de ce Noël à Bethléem...

Le checkpoint du tombeau de Rachel, dernière étape de ce Noël à Bethléem…

Enfin, nous voici à la porte de Damas. Ultime taxi partagé avec des étudiants de Rothberg vivant au village étudiant et arrivée à l’appartement vers deux heures du matin, pour une chaude nuit de sommeil bien méritée !