Entre verdure et désert, randonner en Israël (2/3)

Mercredi 26 août, tard dans la nuit. Déjà le 27, en vérité. Une excitation mêlée d’angoisse me tient éveillée, comme si le grand départ était dans quelques heures. Mais non ; le grand départ, c’était il y a un an. Déjà… La fin du blog se rapproche. Je n’ai plus que quelques heures pour me mettre à jour, grande procrastinatrice que je suis – ça n’a pas changé.

Les rafales de vent et les gouttes frappant les vitres troublent le silence de la nuit ; au loin, une chouette lance un cri d’alerte. Outre me faire redouter l’automne qui s’approche, ce temps maussade me rappelle également ma randonnée pluvieuse en Galilée. Pas le même paysage, mais cette même lassitude devant un ciel de plomb et l’insidieuse humidité.

Comme les rois mages, en Galilée (sous la pluie)

La sagesse israélienne dit qu’il ne pleut pas de Pessah (généralement à la mi-avril) à Souccot (début octobre). J’ai pu constater la justesse de ce proverbe : j’ai connu ma première averse israélienne lors de mes vacances de Souccot à Haïfa, et ma dernière à la fin de la semaine de Pessah, à l’occasion donc de ma randonnée.

Je vous ai déjà parlé de Hiking in Israel, un groupe Facebook regroupant majoritairement des étrangers vivant en Israël et désireux de découvrir le pays à travers des randonnées encadrées par un personnel anglophone. Un seul défaut : le bus part (très) tôt de Tel Aviv, vers 6h30, ce qui exclut les habitants de Jérusalem n’ayant pas les moyens de passer une nuit à Tel Aviv – ou pas de connaissances dans la ville.
Lorsque j’ai fait part de ce problème aux organisateurs, j’ai pu constater une certaine frilosité typique des tel aviviens par rapport à Jérusalem : comme si le simple fait de poser un pied dans la capitale du pays allait les transformer en religieux fermés d’esprit, les sept enfants pas en option. Sentiment réciproque d’ailleurs : nombreux sont les hiérosolymitains orthodoxes à considérer Tel Aviv comme la ville du péché.
Bref, il m’était impossible de négocier un ramassage à Jérusalem, et ce même pour une randonnée dans le désert de Judée à laquelle je souhaitais participer en novembre.

Mais je ne veux surtout pas manquer cette marche de deux jours en Galilée, seule région d’Israël qui me reste inconnue en avril ; me voilà donc à la recherche d’un hébergement pour la nuit du jeudi au vendredi, sachant que le vendredi, c’était la fin de Pessah et donc un jour férié. Avec les transports s’arrêtant vers 17 heures le jeudi soir.
Après un appel au couchsurfing auprès des autres participants à la randonnée, infructueux – mais où est donc la légendaire hospitalité israélienne ? -, je remarque que Steve, l’un des organisateurs et guides, propose à cause de la météo franchement pourrie en perspective un remboursement du voyage. On est jeudi, il est presque 11 heures et je pourrais presque pleurer de frustration face à ce week-end qui s’annonce désastreux.
Je tente alors de négocier une annulation, la mort dans l’âme – d’autant plus que je n’ai pas de poncho de pluie – mais Steve me convainc de rester et me propose une réduction pour une nuit dans une auberge de jeunesse qui vient d’ouvrir, tenue par une de ses connaissances. Pas loin de la gare routière du sud, une proposition de partage de taxi avec une Française le lendemain matin, je signe.

Me voilà donc partie pour Tel Aviv avec mes deux sacs à dos : un petit pour la randonnée en journée, et un plus gros qui restera dans le bus, avec sac de couchage et affaires de rechange. Je glisse aussi un sac poubelle au cas où.
Je retrouve Daniella à la gare routière de Jérusalem qui s’apprête à passer le week-end chez son ami dans la banlieue de Tel Aviv, et une heure plus tard nous voici au bord de la Méditerranée. Direction maintenant l’auberge, appelée Little Tel Aviv, à une vingtaine de minutes à pied de la Tahana Mercazit. Le lieu est très propre, sent le neuf et l’accueil très sympathique : je partage un large dortoir de six avec une Allemande, et les autres ont l’air vide.

Quelques minutes de repos plus tard, je commence une grande balade dans Tel Aviv, savourant la solitude ; je participe à une séance de relaxation sur le boulevard Rothschild avant d’admirer le coucher de soleil depuis la plage Frishman, puis rentre à l’auberge en ayant fait quelques emplettes pour le déjeuner du lendemain – et mon dîner de ce soir. Certains supermarchés ne respectent heureusement pas Pessah, ce qui me permet d’acheter du pain ; je prends aussi des crackers, de l’emmenthal Président (oui oui) et me fais deux oeufs durs.

La cuisine de l’hostel manque franchement de convivialité et les salles de bain peu pratique : pas de savon, pas de serviettes ni même de mouchoirs en papier… Alors c’est beaucoup plus clean que Florentine (ma précédente expérience désastreuse en hostel à TLV) mais on est loin de la chaleur de Port Inn à Haïfa, qui restera mon hostel préféré.
22 heures et au lit : le lendemain, taxi prévu à 6h et donc réveil à 5h30. Je prépare mes sacs à l’avance afin de ne pas réveiller ma voisine.

La traversée du pays 

Ponctuelle, je retrouve Michelle, une Française quadragénaire qui participe à la randonnée ; elle habite en Israël depuis une quinzaine d’années et travaille dans une entreprise israélienne. Le taxi sait où il doit nous déposer, et nous retrouvons une autre Française, Alice, employée à l’ambassade.
Le groupe s’agrandit peu à peu et les nationalités sont multiples : des Anglais, des Allemands, des Américains et quelques Espagnols. Du café réveille les endormis, ainsi que des macarons, alors que le ciel de Tel Aviv se teint de mauve et de bleu.

Vers 7h (oui, vous savez, les Israéliens et partir à l’heure…), notre groupe d’une trentaine de personnes charge enfin les sacs dans la soute et grimpe dans le bus. C’est parti pour un voyage vers le nord-est du pays, à la limite du plateau du Golan, émaillé de commentaires des deux guides, Steve et Ariel. Nous traversons des champs verdoyants et quelques forêts, tandis que le paysage se fait plus vallonné à mesure que nous progressons à travers la basse, puis la haute Galilée. Certaines collines sont en fait des volcans endormis ; deux d’entre elles, symétriques, ont servi pour le tournage du film Kingdom of Heaven parce qu’anciennes forteresses croisées. Des nuages obscurcissent le ciel et des averses sporadiques se déclarent : cependant, quand nous arrivons au départ du chemin, il ne pleut pas.

La balise du Israel National Trail, que nous empruntons sur quelques kilomètres !

La balise du Israel National Trail, que nous empruntons sur quelques kilomètres !

Au programme de la journée, une quinzaine de kilomètres, en partie sur l’Israel National Trail, le chemin de randonnée qui traverse Israël du nord au sud. Les bons marcheurs le font en trois mois : j’aimerais les imiter un jour.

Du vert ! 

Les paysages me sont presque familiers : des collines d’herbe, des arbres feuillus – ça m’avait manqué -, une forêt qui ressemblerait presque à celle de Meudon. L’ambiance est bonne et chacun avance à son rythme.

Nous croisons quelques ruisseaux, heureusement franchissables sans se mouiller, et faisons une pause café : incluse dans le prix de la randonnée, c’est la boisson emblématique du groupe, préparée sur un petit réchaud à gaz.
Quand un besoin naturel se fait sentir, « vous avez toute la nature à votre disposition », répond le guide !

Nous reprenons notre marche et je manque souvent de me fouler la cheville sur des rochers rendus glissants par la pluie. Une petite bruine tombe, suffisante pour nous inconforter, mais nous continuons d’un bon pas avant la pause déjeuner, une fois atteint le Nahal Dishon, la seconde partie de la randonnée.

Après le déjeuner, je m’arrange pour être seule sur la route, n’écoutant que mes pas et les bruits de la nature… Toujours ces mêmes collines assez hautes, et des petites sources jaillissantes sur les côtés.

Les randonneurs ont un public pacifique !

Les randonneurs ont un public pacifique !

La pluie vient cependant gâcher notre plaisir et, bientôt, la seule protection de mon sweat-shirt ne me suffit plus. Alors que je grelotte lors d’une pause, mon sac poubelle posé sur mes jambes nues, une Allemande bien préparée me prend en pitié et me propose… sa couverture de survie, bien pliée dans sa trousse de premiers secours.

J’ai l’air de Robocop et je fais un bruit monstrueux en marchant, au point d’alerter les autres randonneurs, mais j’ai chaud et suis à peu près au sec.

La vue splendide me distrait bientôt de ces soucis matériels, d’autant plus qu’il a cessé de pleuvoir.

Magnifique paysage verdoyant en Haute-Galilée. Les nombreuses pluies y sont pour quelque chose.

Magnifique paysage verdoyant en Haute-Galilée. Les nombreuses pluies y sont pour quelque chose.

La fatigue commence à se faire sentir et je regarde régulièrement l’heure, quand notre groupe s’arrête car les guides ont une proposition. Deux chemins sont possibles : le long, avec une belle vue et quatre heures de marche, ou le court, encore deux heures (tout est relatif). Je manque m’évanouir d’effroi à l’idée de marcher encore quatre heures alors que tout le monde semble en pleine forme et prêt à avaler de nombreux kilomètres.
La mort dans l’âme, je suis le mouvement… Mais le long chemin est trop boueux : nous attendons donc le bus qui nous épargnera une partie de la route.

Je défaillis presque de bonheur en montant dans cet habitacle sec et chauffé, malgré la vapeur qui s’élève rapidement de nos vêtements et la boue qui macule désormais le couloir.

La colline tueuse

C’est parti pour un petit quart d’heure de route, puis nous descendons – trop tôt à mon goût – et commençons la lente ascension d’une colline, un fameux point de vue dans le coin. L’enfer. La montée est raide, j’ai des ampoules, une douleur à la cheville et quinze bornes dans les pattes. Mes camarades ont l’air de faire une promenade de santé et je me résous immédiatement à faire du sport plus souvent pour augmenter mes capacités (hum hum).

Reprise de l’écriture jeudi vers midi. Il pleut toujours, mais cela ne fait pas peur à Sciences Po : loin d’annuler le cocktail prévu dans la cour du 28 rue des Saints-Pères, ou de le faire à l’intérieur, ou de louer en urgence des dais… On nous suggère fortement par mail de se vêtir convenablement et d’avoir un parapluie. 

Je m’arrête régulièrement pour reprendre ma respiration, m’attirant les regards inquiets et compatissants des autres randonneurs qui gambadent comme des chevreuils. Ici aussi, un troupeau de vaches des montagnes aux cornes impressionnantes paisse, et semble assez mécontent de notre incursion. Certains bipèdes manquent de se faire poursuivre par les ruminants.

Enfin, l’ascension se termine et nous arrivons en haut de la colline, où des ronces et buissons épineux se disputent le terrain avec des ruines ; probablement un vieux poste d’observation . Des murs en pierre subsistent ainsi que des escaliers s’enfonçant dans la terre : mikveh ou cellier ? Le mystère reste entier – pour nous en tout cas. Le point de vue offre un panorama magnifique sur les collines de Galilée, mais également la vallée de la Huva, en contrebas, et le plateau du Golan au loin. Tout au fond, dans les nuages, on peut même distinguer les contreforts des montagnes libanaises, le mont Hermon et la Syrie, en dépit d’une antenne relais qui gâche sérieusement le paysage.

Encore une fois, le lieu où je me tiens est chargé d’histoire, comme beaucoup d’endroits dans ce pays : cinquante ans plus tôt, des chars jordaniens et israéliens se livraient à des combats acharnés ; il y a mille ans, des chevaliers en croisade combattaient les « Infidèles » et construisaient des forteresses ; deux mille ans auparavant, c’était Jésus qui prêchait dans les envions, dans un lieu éloigné de la capitale et donc moins surveillé.
Bien sûr, Paris est également une ville chargée d’histoire, avec les rues qui portent le nom de personnages historiques, des églises, des palais… Mais cette connexion avec le passé est d’une intensité incroyable en Israël (si j’ai le temps, je reviendrai sur ce souvenir qui peut devenir un poids).

La vallée de la Huva, en Galilée, lieu stratégique de migration des oiseaux. Au loin, la plaine du Golan et les contreforts des montages syriennes.

La vallée de la Huva, en Galilée, lieu stratégique de migration des oiseaux. Au loin, la plaine du Golan et les contreforts des montages syriennes.

Mais il est temps de redescendre, heureusement par un chemin moins pentu qu’à l’aller. On me conseille de marcher en canard afin de gagner en stabilité : mes chevilles souffrent mais c’est efficace.
Retour au car, et direction le village de Bédouins où nous passerons la nuit.

L’hospitalité bédouine

En lisant le programme de la randonnée, j’avais découvert qu’il existait donc des Bédouins du nord, qui ne vivent pas dans le désert du Néguev mais en Galilée. La famille qui nous accueille est habituée aux touristes et son accueil très chaleureux ; cependant, l’équipement reste très sommaire.
Deux grandes pièces chauffées par un poêle nous serviront de dortoir et je place stratégiquement mes sacs au plus près du poêle – inutile de préciser que je suis transie de froid, de fatigue et d’humidité. Malgré la pluie, les repas se tiendront dehors, sous un dais et sur des tapis spongieux. Il n’y a que trois cabinets de toilettes pour quarante personnes et deux douches sans eau chaude. S’il avait fait beau, j’aurais pu probablement supporter cette précarité, mais le temps pourri me tape sur les nerfs et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
Démoralisée, je parviens à prendre une douche glacée et rapide, avant de m’asseoir sur mon matelas et observer les randonneurs heureux, se passant une bouteille d’arak et discutant fort dans toutes les langues.

Heureusement, l’arrivée de la nourriture me remonte le moral : les quantités sont astronomiques mais partent vite dans l’estomac des convives affamés. Poulet aux pignons, riz, aubergines grillées, pitas à l’huile d’olive, houmous, salade, taboulé… Je remplis mon assiette et discute gaiement avec les deux Françaises et d’autres randonneurs.
Et à 22 heures, je me glisse dans mon sac de couchage avec un pantalon de survêtement et un pull, avant de mettre mes boules Quiès et de glisser dans un délicieux sommeil réparateur, bercée par la chaleur du poêle et le murmure (fort) des conversations qui continuent.

Le réveil se fait également en douceur vers sept heures, et la pluie torrentielle qui ne faiblit pas contrarie les plans de notre groupe : Ariel et Steve sont contraints d’annuler la randonnée de la journée, et nous laissent dormir plus longtemps. Bonheur intense : mon ampoule me fait toujours souffrir et j’ai dû me froisser un muscle à la cuisse – je parviens à peine à descendre et monter les escaliers.

Le petit-déjeuner se compose des restes de la veille, puis nous nous asseyons autour de notre hôte qui nous conte l’histoire de sa famille. Comme beaucoup de Bédouins, les hommes sont pisteurs dans l’armée israélienne : souvent dans des unités exclusivement bédouines, leurs qualités sont reconnues et les enfants s’entraînent très tôt dans les champs et les collines. Quant à la matriarche, elle fit passer illégalement les frontières à des résistants palestiniens ; sa fille a ensuite émigré aux États-Unis…

Mes souvenirs sont un peu estompés mais je me souviens de destins étonnants, racontés en hébreu et arabe par un Bédouin d’une soixantaine d’années, les enfants courant autour de lui et nous, touristes, buvant ses paroles – enfin, la traduction d’Ariel. 

Mais cet agréable moment touche à sa fin : il est temps de ranger nos affaires et les matelas, puis de repartir. Aujourd’hui, nous visiterons Acre faute de pouvoir randonner.

Acre sous la pluie, toujours le bazar 

Vous vous souvenez peut-être de ma première visite d’Acre, en octobre, quand j’étais à Haïfa. Je n’avais pas particulièrement goûté aux charmes culinaires et archéologiques de la ville. 

Malheureusement, peu d’évolution la seconde fois : même si mon humeur s’améliore une fois un parapluie acheté, nous nous perdons encore dans les ruelles, en admirant cependant les étals d’épices, dégustant un knafieh (pâtisserie dégoulinante de miel, pas trop mon truc) et une pita de falafels. 

Puis, c’est le retour vers Tel Aviv : comme pour nous narguer, le ciel s’éclaircit et l’air se réchauffe alors que nous longeons la côte vers le sud. A un station-service, qui abrite aussi un centre commercial ouvert le samedi – quelle belle invention ! Je me rends bien sûr dans la librairie Stemiazky et déniche, à ma grande surprise, le septième et dernier tome de la série Magyk d’Angie Sage, Fyre, en anglais. C’est censé être pour les jeunes ados mais j’adore le sens de l’humour de l’auteure et j’ai donc acheté ce pavé, que j’ai malheureusement dû revendre. 

Comme nous sommes plusieurs à vouloir prendre le sherout à la gare routière centrale, nous nous arrêtons ici et je grimpe donc dans un minibus à destination de Jérusalem, que va jusqu’à la porte de Damas. Là, je prends un bus arabe, et me voilà de retour à la maison pour une douche chaude bien méritée ! 

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