Escapades stambouliotes (jour 3)

Samedi 13 juin. La nuit est tombée sur la ville aux sept collines ; il fait désormais trop sombre pour lire sur le balcon et je me replie dans ma chambre. Ce minuscule balcon de fer forgé, à moitié dissimulé sous le lierre, à peine assez grand pour y caser mes fesses et un tabouret, est assurément l’endroit que je préfère de l’appartement : je peux m’y livrer à ma grande passion, regarder les gens. Tout à l’heure, alors que le soleil se couchait lentement – une heure plus tard qu’à Jérusalem – des locaux promenaient leur chien, profitant d’une température plus agréable ; les fêtards se ravitaillaient en alcool dans la petite épicerie juste en face de l’immeuble ; un vendeur d’épis de maïs proposait sa marchandise à la criée avant de la livrer aux clients, directement par la fenêtre. J’entends parler turc, bien sûr, mais également français, plus souvent qu’anglais. J’ai poussé le vice de la nostalgie patriotique jusqu’à aller faire des courses… chez Carrefour. Oui, le logo, les produits sont bien là, et une bonne partie des expatriés aussi. J’avoue, j’ai failli défaillir de bonheur devant l’emmental Président, les tranches de jambon Aoste, et le prix à la caisse : à peine 20 livras (7 euros) pour des concombres, des pommes, des carottes, une boîte d’œufs, une sorte de brioche plate et un tablette de chocolat Milka. Le Coop à côté du village étudiant devrait en prendre de la graine.
Dîner léger donc, bien mérité après une nouvelle journée d’exploration !

De l’or, des tapis et des mosaïques : le Grand Bazar

Après une grasse matinée, conséquences de discussions tardives avec des camarades en Australie, je m’apprête ce midi à partir pour Sainte-Sophie, prévoyant le Grand Bazar pour demain dimanche, lorsqu’un doute me prend : quel est le jour de repos hebdomadaire en Turquie ? Cette question peut paraître un peu stupide, mais après dix mois en Israël où, comme vous le savez à force de me lire, le samedi est sacré, je prends le temps de vérifier mon guide et j’apprends donc que le Bazar sera fermé demain, vu que le dimanche est, comme en France, férié. Banco.

Changement de programme donc, et départ pour le Grand Bazar, toujours en tramway, moins plein que la veille et donc un trajet plus tranquille. Nous passons Sultanahmet et je descends à Beyazit, deux stations plus loin. Une foule enthousiaste se presse sur la petite place, et encore plus à l’entrée du bazar, Carsi Kapisi – qui n’est que l’une des nombreuses portes du labyrinthe dédié aux achats et au plaisir des yeux qu’est le bazar. Des dizaines de bijouteries, vendant chaînes en or, breloques et pierres semi-précieuses, s’offrent aux touristes et aux locaux ; les larges allées permettent de circuler relativement bien. L’architecture est magnifique : très hauts plafonds en ogive, vitraux décorés, mosaïques et peintures qui s’écaillent parfois, signe de l’ancienneté de l’endroit. Je déambule dans les ruelles au hasard, passant des bijoux aux tapis, admirant des lampes en verre ouvragées, des fontaines de marbre, des costumes traditionnels, des échoppes de loukoums et baklavas. Je me retiens pour ne rien acheter : pas de place dans le sac, que ce soit au retour d’Istanbul ou lors de mon départ d’Israël ! Contrairement au souk de la vieille ville de Jérusalem, j’apprécie le fait de pouvoir marcher sans être harcelée par les vendeurs : même si je ne passe probablement pas pour une locale, je peux ralentir et toucher les étoffes de soie à ma guise.

Grand Bazar, avenue principale.

Grand Bazar, avenue principale.

Toute cette beauté me creuse l’appétit et j’opte pour l’un des nombreux restaurants du Bazar, une petite table branlante face à un marchand de tapis et kilims (un tapis sans laine) et un « Turkish pancake », une sorte de quiche au fromage de chèvre enveloppée dans une feuille de brick, semblable à mon dîner de la veille. Désolée, je souffre d’une incapacité totale à retenir les noms turcs, probablement parce que leur prononciation et leur écriture sont très différentes. Mon hôte a d’ailleurs bien ri lorsque j’ai dit être allée à « karakoy » qui se prononce plutôt « Keureukai ». Pareil dans le tramway où je me fie au plan et non à l’énonciation du nom des stations par la voix.

Une fois restaurée, je reprends ma déambulation, passe devant une boutique Yves Rocher et un marchand de contrefaçons qui ferait hurler Louis Vuitton, avant de sortir du bazar par le nord, dans l’optique de rejoindre la mosquée Suleyiman (ou Soliman en français, je vais adopter cette écriture).

La mosquée de Soliman, un oasis de calme et de verdure

Le contraste avec les rues du quartier du Grand Bazar et le bazar lui-même est surprenant : des bijoutiers, on passe aux boutiques miteuses de mécanique, aux garages ou à la vente de caisses enregistreuses. D’un coup, je suis la seule touriste dans le coin et me demande si j’ai pris le bon chemin ; heureusement, au bout d’une quinzaine de minutes, je repère « Suleiman Hamami » puis « Suleiman cami » (mosquée) ; je longe les murailles, dans lesquelles de petites boutiques sont aménagées, et trouve enfin une brèche dans laquelle me faufiler.

Les mots me manquent pour décrire la beauté, l’élégance et la stature de la mosquée de Soliman, construite sous le règne de ce dernier, en 1550. Du haut de ses minarets, 450 ans d’histoire ottomane vous contemplent, pourrait-on dire. De nombreuses familles se prélassent sur les pelouses, des enfants jouent et je pense alors à l’esplanade des mosquées à Jérusalem, qui offre également cette même impression de paix verdoyante au milieu d’une ville bruyante et sur le qui-vive. Le contrôle de sécurité en moins, heureusement. Depuis la terrasse au nord, la vue sur la ville et la Corne d’Or est splendide ; mais la mosquée est tout aussi photogénique. Grande cour intérieure flanquée de fines colonnes, mosaïques soigneusement ouvragées, fontaine pour les ablutions au centre, la conservation – et la rénovation – du lieu est remarquable. J’ôte mes chaussures, voile mes cheveux et pénètre dans la mosquée elle-même.

Les tapis sont doux sous mes pieds et j’observe, émerveillée, le dôme gigantesque s’inspirant de Saint-Sophie (selon mon guide : Sainte-Sophie, c’est pour demain), les murs décorés de gravures dorées, les vitraux colorés. De multiples petites lampes brillent et permettent de distinguer de nombreux détails, comme les calligraphies ou le mirhab (qui indique la qibla, direction de la prière, en l’occurrence la Mecque – ce fut Jérusalem aux origines de l’islam… – et donc le sud-est) en mosaïque bleue.

Mosquée de Soliman le Magnifique.

Mosquée de Soliman le Magnifique.

Moi qui n’avais pas l’habitude des mosquées, peut-être rebutée par l’inconnu, me voilà comblée ! La mosquée de Soliman n’a rien à envier aux plus belles églises européennes… Et assurément plus belle, plus sophistiquée, que les églises orthodoxes surchargées de dorures que j’ai pu visiter en Israël.

Par contre, point négatif typique des mosquées, les visiteurs ne sont pas libres de déambuler dans l’édifice : seule une petite partie est ouverte aux touristes, tandis que seuls les pratiquants peuvent s’avancer vers le fond de la mosquée pour prier. Et attention, seulement les hommes : les femmes sont cantonnées dans une petite section près de la porte. Loin de moi l’envie de lancer un énième débat sur le sujet, mais les hommes sont donc censés ne pas pouvoir se concentrer sur la prière s’ils voient une femme à côté d’eux (on retrouve cela dans le judaïsme orthodoxe et le christianisme byzantin, où hommes et femmes sont séparés dans la synagogue et l’église). En plus de véhiculer une image peu flatteuse des hommes qui aurait donc véritablement un sexe à la place du cerveau, et de réduire les femmes à un objet de tentation, cela sous-entend également qu’en fait, les femmes sont beaucoup plus fortes et dévotes que les hommes vu qu’elles peuvent prier avec une rangée de belles fesses masculines à quelques mètres d’elles ! Pas sûre que les théologiens radicaux y aient pensé…

Assis sur les tapis, les visiteurs sont nombreux et l’ambiance cosmopolite : outre les Turcs venus prier ou se détendre, je remarque de nombreux touristes asiatiques – mention spéciale à cette jeune Japonaise avec un châle Burberry sur les cheveux – un couple d’hispanophones, des Allemands, des Américains, des arabophones en niqab et une jeune Indienne en sari orange qui me demande de la prendre en photo. Quelques jeunes femmes, bénévoles à la mosquée, se tiennent de l’autre côté de la barrière et répondent aux questions des visiteurs, distillant un certain prosélytisme de l’islam, à grand renfort de brochures sur les bienfaits de cette religion. La com’ de l’Eglise chrétienne semble bien vieillotte à côté !

Je sors de la mosquée et me dirige vers le cimetière, qui abrite notamment le splendide tombeau de Soliman le Magnifique (le bâtisseur de la mosquée) et de sa femme bien-aimée Roxelane (qui était une esclave, d’origine ukrainienne, dans son harem, avant de devenir sa favorite puis sa femme). Encore des mosaïques bleues, des dômes ouvragés, et un petit chaton très joueur sur un muret qui me dévore les mains.

Je quitte finalement la mosquée, lançant un dernier regard aux hauts murs de pierre grise, aux minarets élancés et aux multiples calligraphies qui ornent les portes.

Mosquée de Soliman.

Mosquée de Soliman.

La descente vers le Bosphore est ardue et je slalome entre les voitures, les escaliers et les trottoirs défoncés, avant d’atteindre ma troisième étape : le marché aux Épices. La cohue n’a rien à envier au souk de Mahane Yehuda un vendredi midi et je prends mon mal en patience, observant les ustensiles de cuisine en bois, les kebab qui grillent et les vendeurs de loukoums. Beaucoup moins précieuse que le grand bazar, l’ambiance est également plus populaire : de nombreuses femmes font leurs courses et les touristes passent presque inaperçus. Les boutiques d’épices proprement dites ont en fait presque disparu, mais celles qui subsistent sont un vrai plaisir pour le nez et les yeux. La lumière est aussi particulière, filtrée par des dais jaunes et rouges tendus au-dessus des allées (le drapeau stambouliote, peut-être ?) et procurant une ombre bienvenue.

Car la chaleur se fait difficilement supportable lorsque je sors des ruelles du marché et arrive au bord de la Corne d’Or, au niveau du pont de Galata : l’entière population de la ville semble s’y être donnée rendez-vous et je peine à avancer entre les vendeurs de simit, les maraîchers proposant des sacs de cerises…. et les mendiants. Je suis surprise par ces enfants en guenilles, cherchant à écouler des paquets de mouchoirs en papier, ou dormant dans les bras de leur mère ; la difficile réalité du monde se rappelle à moi.

La foule s’entasse également sur les marches de la « nouvelle mosquée » (construite en 1600… tout est relatif), très semblable à la mosquée de Soliman. A nouveau, une belle cour intérieure et un intérieur à couper le souffle, dans des teintes plus solaires.

La nouvelle mosquée, sur les bords du Bosphore.

La nouvelle mosquée, sur les bords du Bosphore.

A la sortie de la mosquée, je me promets d’apprendre à mettre mes Bensimon sans défaire les lacets, puis emprunte le tunnel qui passe sous les rails du tramway afin de rejoindre le rivage. Passage occupé par de multiples boutiques racoleuses qui me font penser à la gare routière de Tel Aviv. Je traverse alors le pont de Galata, toujours émerveillée par cette vue magnifique sur le détroit, le palais de Topkapi et la nouvelle mosquée ; observant le ballet des ferries et humant un air presque marin.

La nouvelle mosquée vue du pont de Galata.

La nouvelle mosquée vue du pont de Galata.

Je décide ensuite de tester un nouveau moyen de transport : le funiculaire ! Reliant Karakoÿ à Beyoglu, à l’extrémité d’Istiklak Caddesi, il épargne une montée très raide au marcheur fatigué. Je parviens même à acheter une Istanbulkart qui me permet de bénéficier d’un tarif réduit – même avec l’automate en anglais, je n’ai pas vraiment compris comment m’en servir et la recharger, mais je parviens à franchir le portillon et à sauter dans le funiculaire. Plus moderne que celui de Haïfa – et a fortiori celui de Lyon -, le trajet dure à peine deux minutes. Comme hier, je m’accorde une glace sur Istiklak Caddesi et remonte la rue commerçante pendant plusieurs minutes, avant de bifurquer et de me perdre dans les ruelles jamais plates de Beyoglu. Je m’arrête quelques instants dans une petite boutique pour acheter des magnets – la commerçante n’a pas lâché son téléphone -, consulte mon plan, caresse quelques chats étalés sur les pierres chaudes des trottoirs avant de retrouver un paysage familier : la rue Siraseliver, borée de cafés, restaurants et épiceries. Encore quelques minutes de marche et me voici de retour, pour un repos bien mérité sur mon balcon…

Comme un petit air de Montmartre...

Comme un petit air de Montmartre…

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