Pourim, une religieuse débauche

Dimanche 8 mars. Journée internationale du droit des femmes. Ou des droits des femmes ? Des femmes tout court ? Difficile de s’y retrouver entre toutes ces appellations qui ne font que décrédibiliser une journée déjà entachée par les nombreuses propositions commerciales qui s’y rattachent. Ce matin, j’ai reçu un mail de L’Oréal Paris m’offrant une réduction sur son site Internet – vu que c’est « ma journée » – ainsi qu’un mail de Body Minute me proposant une épilation gratuite. Des décennies de féminisme pour en arriver au body shaming et l’injonction d’être toujours belle et sexy.
Notons cependant que mon copain israélien – enfin, ex désormais – a eu l’élégance de rompre hier et non aujourd’hui, et d’apporter une boîte de mouchoirs en cas d’épanchement lacrymal de ma part, qui n’a pas du tout eu lieu. Le machisme israélien ne passera plus par moi. Non mon gars, je ne veux pas d’enfants ni de mari, mais le prix Pulitzer. Même pas désolée.

Pourim, fête de la biture (entre autres)

Bref, trêve de confidences sur ma vie privée, retour sur l’événement de la semaine dernière, Pourim ! De l’hébreu « pour », qui signifie « tirage au sort », cette fête joyeuse rappelle l’échec d’un complot ourdi par Haman, conseiller du roi perse Assuréus, pour tuer les juifs de l’empire – la date du 13 Adar ayant été tirée au sort. Mais Haman ignorait qu’Esther, la reine bien-aimée d’Assuréus, était juive, car elle cachait ses origines sur le conseil de son oncle Mardochée, proche ami du roi. Finalement, pour sauver son peuple, Esther déclara sa judéité à son mari et Haman fut exécuté pour trahison. Depuis, les juifs du monde entier célèbrent cette victoire, en lisant le Livre d’Esther (l’un des seuls livres à bénéficier d’une telle reconnaissance), en mangeant des hamantaschen (des « oreilles de Haman », petits gâteaux triangulaires fourrés traditionnellement au pruneau mais aussi au chocolat, aux dattes, au pavot…), en se déguisant… Mais surtout en prenant la cuite de sa vie !
Eh oui, vu que le festin de Pourim se doit d’être joyeux, la consommation d’alcool est fortement encouragée. Le degré d’ivresse à atteindre varie selon les interprétations, mais pour certains, cela doit être jusqu’à ne plus pouvoir distinguer le bien et le mal, « maudit soit Haman » et « béni soit Mardochée ». Dans la réalité, cette fête ravit surtout pléthore d’étudiants underage américains qui sont généralement ivres après deux pintes de bière. Des petites affiches dans le village étudiant invitaient donc les jeunes à se retrouver devant le supermarché pour boire avant les véritables festivités, comme un before avant une soirée sciences-piste. De même, sans m’être aventurée dans les quartiers ultra-orthodoxes de Jérusalem, les spectacles d’étudiants de yeshiva allongés dans leur vomi et de pères de famille aux papillotes défaites par l’excitation de la boisson sont connus. Seules les femmes restent impassibles, comme toujours… 

Festivités nocturnes à Jérusalem

Sans me joindre à ces orgies alcooliques, j’ai cependant bien profité de Pourim avec les autres étudiants en échange. Après quelques jours d’angoisse à la recherche d’un costume, complexée devant l’inventivité de certaines qui s’exercent depuis des années à Halloween, j’ai opté pour un simple costume de chat : tout en noir, avec des oreilles sur un serre-tête (bricolée par Leah, ma coloc’ aux doigts de fée) et une longue queue dépassant de mon legging. Des moustaches dessinées à l’eyeliner peaufinent l’illusion, et une fois dans les rues de Jérusalem je croise un certain nombre de mes semblables, sur quatre et deux pattes !
Il faut d’ailleurs noter une originalité temporelle de Pourim, qui est fêté le 14 Adar en Israël et en diaspora, mais le 15 dans les villes fortifiées, donc à Jérusalem. Ainsi, la grande parade de Holon, au sud de Tel Aviv, avait lieu le jeudi 5 mars, tandis que les festivités hiérosolymitaines commençaient véritablement le 5 au soir et la journée du vendredi, avant shabbat bien sûr. Cependant, Tel Aviv n’en avait cure et a fait la fête pendant trois jours, concluant avec une Zombie Walk le samedi. On ne se refait pas…

Alerte ! Ils sont là !

Alerte ! Ils sont là !

Bref, le jeudi au soir, une fraise et un chat quittent le village étudiant pour se rendre en ville, prêts à vagabonder dans les rues colorées. Animaux, fruits, fleurs, personnages de films, drag queens, les costumes sont variés mais plutôt sages : les jupes courtes sont rares, mais il fait déjà nuit et pas plus de 15°. Même avec quelques verres au compteur, cela reste Jérusalem !
Après un passage rue de Jaffa, nous retrouvons Josépha pour une tranche de pizza à six shekels. Un tour dans une boutique encore ouverte pour l’achat d’une casquette de marin et la voici ajoutée à notre équipage, qui continue sa virée carnavalesque. Quelques pétards explosent et suscitent l’ire des passants, une particularité israélienne : en effet, vu le nombre important d’anciens soldats au sein de la population, dont certains souffrant de stress post-traumatique, le bruit des pétards si semblable à celui d’une fusillade pourrait créer des mouvements de panique, ou en tout cas gâcher l’expérience de Pourim. De nombreux messages de prévention ont ainsi été postés sur Facebook les jours précédents, enjoignant les fêtards à ne pas lancer de pétard, sans grand succès…

Un chat, une fraise et une travestie...

Un chat, une fraise et une travestie…

A 21 heures, les ruelles du souk Mahane Yehuda sont encore calmes; certains bars ont déjà ouvert – ou n’ont pas fermé – et diffusent de la musique israélienne à plein volume. Nous croisons d’autres étudiants de Rothberg déguisés en Allemands (ou plutôt une représentation très personnelle de l’Allemand qui ressemblait plutôt à Sacha Baron Cohen dans Brüno… Images terribles encore imprimées sur ma rétine), mais également Jésus portant sa croix en carton et une couronne d’épines, encore plus de drag queens, des enfants en policiers et des marquises en robe à crinoline. Un tour dans Nachlaot, quartier mystico-hippie, plus tard, nous voici de retour à notre point de départ, la rue Ben Yehuda, toujours aussi animée avec ses cracheurs de feu torses nu. Finalement, direction le Birman, un jazz bar très sympathique devenu notre refuge en cas d’indécision. Après un petit remontant, c’est reparti pour la marche, pour rejoindre une des nombreuses soirées organisées pour Pourim, mais il n’est que 22h30 et le bar est totalement vide.

Pas de souci, la fraise et le chat sont encore d’attaque et retrouvent enfin Lucy, habillée en homme assez crédible pour l’occasion, et accompagnée de quelques amis israéliens – qui eux n’ont pas pris la peine de se déguiser. Les rues sont de plus en plus bruyantes, la Magen David Adom (la Croix Rouge israélienne) déjà en action pour ramasser les soûlards et le klaxon incessant du tramway ajoute à la joyeuse cacophonie : la rue de Jaffa est envahie par les fêtards qui ne prêtent guère attention aux rails et s’empressent de taper sur les vitres du tramway pour manifester leur euphorie. Je plains les conducteurs !

Mahane Yehuda le 5 mars au soir.

Mahane Yehuda le 5 mars au soir.

En direction du souk (oui, on a pas mal tourné ce soir-là), nous croisons… des drag queens, des chats, des lions en costume intégral mais aussi quelques créations plus originales comme des ballons vivants : trois potes en tenue de sumo remplies de ballons et nous invitant à les éclater, une animation digne d’Intervilles ! De retour au souk, l’ambiance est plus déjantée et une odeur d’herbe flotte dans l’air frais du soir hiérosolymitain. La devanture d’un bar à vin est à moitié ouverte, des tables installées dans la grande allée et une sono diffuse des tubes israéliens à fond : nous voici dans la petite foule, profitant de cette liberté que l’on doit, ne l’oublions pas, à une fête religieuse… Mais il est déjà minuit et, ne souhaitant pas payer de taxi, je grimpe dans le dernier tramway qui, lui aussi, se fait taper dessus par des fêtards rue de Jaffa. Retour au village étudiant, petit miaulement de circonstance quand j’entends « Pussycat ! » crié d’un balcon, et au lit !

Trois polochons remplis de ballons se promenaient dans les rues de Jérusalem...

Trois polochons remplis de ballons se promenaient dans les rues de Jérusalem…

Carnaval estival à Tel Aviv

Le lendemain matin, dégrisement soudain au réveil lorsque Leah m’annonce qu’un attentat a eu lieu, à deux stations de tramway de chez nous. Le même mode opératoire qu’à l’automne 2014 : voiture lancée sur un groupe de militaires qui sortaient d’un bâtiment de la police des frontières, à Shimon HaTsadik. Cinq soldats sont blessés, le terroriste est touché par un tir de la sécurité du tramway. Leor, une autre colocataire, était dans le tramway pour aller travailler et a vu l’homme tomber à terre. Etat de choc.

Mais il fait chaud, le soleil brille, et le macabre commencement de la journée s’estompe bien vite devant le projet d’aller à Tel Aviv ! Ni une, ni deux, me voilà à nouveau en chat – version été, avec pantacourt et top à manches courtes – Leah à nouveau en fraise tandis que Lucy opte pour une robe rouge qui fera office de pétales. Deux heures plus tard, nous voici à Tel Aviv, ronronnant sous la chaleur du printemps – plus de 25° – et nous extasiant devant les costumes beaucoup plus légers que la veille. Ici, la mini-jupe ou le micro-short sont de rigueur et j’ai l’étrange impression d’être trop habillée.

C'est pas Dunkerque...

C’est pas Dunkerque…

Nous suivons la foule vers la Kikar HaMedina, à quelques minutes de la gare routière du nord de Tel Aviv, sous une pluie de klaxons de conducteurs mécontents. Diablesses, personnages de Disney, pièces de Tetris, chevaliers Jedi et Legolas, nous sommes en bonne compagnie et rejoignons des milliers de festivaliers sur la grande place, aménagées avec une scène et des stands pour l’occasion. Nous dénichons une place à l’ombre et savourons l’ambiance, comme un air de vacances début mars. A côté de nous, un vampire et sa femme danseuse orientale tentent laborieusement de transformer leur enfant en Spiderman, tandis qu’un Charlie discute avec une banane et Gatsby le Magnifique avec un Indien des plaines.

Kikar HaMedina, Tel Aviv, 6 mars.

Kikar HaMedina, Tel Aviv, 6 mars.

Tonifiées par la musique entraînante, portées par la foule et encouragées par le soleil d’été, nous décidons de rejoindre la plage, suivant pour cela les grands boulevards où les voitures ont bien du mal à se frayer un chemin. Deux marins nous offrent des cookies – donner des cadeaux est une bonne action de Pourim – et un Argentin torse nu tente de faire la conversation en espagnol – malheureusement pour lui, le souvenir des cours de lycée est trop ténu pour que cela fonctionne. Après une vingtaine de minutes de marche, la soif et la chaleur se font ressentir et nous nous arrêtons à un glacier, le meilleur de Tel Aviv, où je m’étais déjà rendue lors de précédents weeks-ends à Tel Aviv. Le bonheur !

Meilleur glacier de Tel Aviv. Citron - Ferrero Rocher - cookies, le trio du bonheur gustatif ! A droite, une fraise cannibale...

Meilleur glacier de Tel Aviv. Citron – Ferrero Rocher – cookies, le trio du bonheur gustatif ! A droite, une fraise cannibale…

Nous atteignons enfin la plage, encore bien fréquentée en cette fin de journée mais trouvons une place pour nos serviettes et paréos sans difficulté. Daniella, qui était à Tel Aviv depuis mercredi soir, nous rejoint, et toutes à l’eau !
Enfin, jusqu’aux cuisses, hein. La Méditerranéen est étonnamment glacée, bien plus froide que lors de mon dernier passage il y a trois semaines, et l’immersion se fait progressive jusqu’au point indépassable. J’observe, mi-admirative mi-blasée, des hordes de jeunes Français se jetant mutuellement à la mer, tandis que le soleil nous offre, comme toujours, un paysage magnifique.

Coucher de soleil (ça vous manquait hein !) sur la plage de Tel Aviv.

Coucher de soleil (ça vous manquait hein !) sur la plage de Tel Aviv.

Les mains dans le sable, creusant des cavités ou élevant des tours, nous discutons à bâtons rompus ou gardons le silence pour observer avec plénitude ce qui nous entoure. Les avions atterrissant à Sde Dov, l’aéroport local au nord de Tel Aviv, brisent parfois la magie du moment, mais jamais pour bien longtemps.

La nuit tombe et nous quittons finalement la plage pour rejoindre la promenade et choisir l’un des nombreux restaurants qui s’offrent à nous. J’insiste pour que nous mangions assises – et me fait gentiment tacler pour ma frenchness inimitable – et nous atterrissons finalement à Mike’s Place, une chaîne de restaurants anglo-saxon disséminés un peu partout en Israël et généralement le repaire d’étudiants américains nostalgiques de la sauce gravy, de la bière et des tacos. Pas vraiment pittoresque, mais les chicken’s fingers sont bons et les frites au chili et au fromage (oui, j’entends déjà les cris d’orfraie d’éventuels lecteurs belges horrifiés devant cette violation des frites) très nourrissantes.

L’ami de Daniella vient finalement nous chercher en voiture pour nous conduire à la gare routière centrale d’où partent les sherout, nous épargnant ainsi une longue marche dans un quartier pas toujours bien fréquenté. Car oui, au cas où vous l’auriez oublié, nous étions vendredi soir et les bus s’étaient arrêtés depuis longtemps. L’option la moins chère est donc de prendre un taxi collectif pour 35 shekels, d’attendre que celui-ci se remplisse et c’est reparti pour Jérusalem. Déposées en centre-ville, nous devons prendre un autre taxi, privé cette fois, afin de nous rendre à la résidence étudiante sur le Mont Scopus – les sherout refusant généralement de s’y rendre sans paiement supplémentaire car c’est un peu loin. Embrumées par le sommeil et dix shekels chacune plus tard, nous voici finalement à la maison. Reste à prendre une douche pour se débarrasser du sable, et une bonne nuit de sommeil, la tête remplie de couleurs et de costumes !

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