Entre Bethléem et Jérusalem, un Noël en Terre Sainte (1/2)

Samedi 27 décembre, fin d’après-midi. Un silence studieux règne dans l’appartement : les examens finaux et les papers de fin de semestre approchent, chacune travaille dans son bureau, ponctuant les longues heures d’étude par une expédition ravitaillement à la cuisine. Piochant régulièrement dans le sac de friandises offert par Daniella, j’essaie de venir à bout de la longue liste de vocabulaire en hébreu à réviser pour l’examen de passage de niveau, qui aura lieu le 2 janvier. Parfois, quelques notes d’un cantique m’échappe : Leah, notre chanteuse officielle qui a participé à la comédie musicale du semestre, reprend le refrain. L’esprit de Noël est toujours là.

Bethléem, the place to be

Ces derniers jours, les couloirs de l’institut Rothberg frémissaient d’impatience et de projets : étudiants chrétiens, juifs et athées s’interrogeaient, « are you going to Bethleem for Christmas ? ». Yes, of course ! Après moult vérifications sur le site du Christian Information Center et des dizaines de messages échangés sur Facebook, je retrouve Daniella et Josépha (sciences-piste en stage au Jerusalem Post) le 24 au soir, vers 18h30, près de la porte de Jaffa.

Remerciant intérieurement ma professeure d’histoire des médias qui nous a dispensé de cours, j’ai eu le temps de repasser à l’appartement pour enfiler une tenue plus chaude, alléger mon sac et prendre, au cas où, un pull supplémentaire. Leor, quatrième colocataire binationale (israélo-canadienne), s’inquiète de ne pas pouvoir traverser la frontière : entrée en Israël avec son passeport israélien, elle n’a officiellement pas le droit de se rendre en Palestine. Je la rassure et espère la voir sous le grand sapin, dans quelques heures.

Une fois à la porte de Jaffa, notre trio francophone part à la recherche du Graal, pardon, de la navette gratuite mise en place pour les pèlerins et faisant la liaison entre Jérusalem et Bethléem, de midi le 24 à midi le 25. Malgré mes repérages sur Google Maps, impossible de la trouver : elle est censée partir à 19 heures et il est 18h50. Daniella s’enquiert auprès de l’office de tourisme officieux à la porte de Jaffa – l’officiel étant bien évidemment fermé – et le tenancier propose de nous emmener à Bethléem dans sa propre voiture. Nous déclinons poliment et il nous indique finalement un arrêt de bus d’où partent régulièrement des bus (arabes) pour Bethléem. Soulagées de ne pas avoir à nous rendre à la bordélique gare routière de la porte de Damas, nous retrouvons plusieurs touristes à l’arrêt ; le bus arrive quelques minutes plus tard et je repère déjà quelques visages familiers de l’université.

Sinuant dans les rues tortueuses du sud de Jérusalem, puis dans la banlieue de Bethléem, le bus parcourt les dix kilomètres qui séparent les deux villes en quarante minutes ; nous passons le check-point sans problèmes. Les alentours me sont plutôt familiers malgré la nuit, et une fois descendues du bus nous échappons aux chauffeurs de taxi insistants et parcourons la ville, guidées par mes souvenirs de ma précédente visite fin août. De nombreux magasins sont encore ouverts, les décorations de Noël omniprésentes, mais je suis surprise par le petit nombre de pèlerins.

Illuminations dans les rues de Bethléem.

Illuminations dans les rues de Bethléem.

Après quelques minutes de marche et – déjà – de multiples interpellations de la part de jeunes hommes palestiniens, majoritairement en destination de Daniella – qui se résout à être prise pour une Japonaise – nous apercevons un appétissant restaurant, d’où sortent de nombreux autochtones, signe de bonne qualité. Un groupe de Français paie à la caisse : décidément, nous sommes partout… La viande tournant sur la broche et les falafels baignant dans l’huile aiguisent mon appétit et je décide de faire honneur au repas de Noël : comme Josépha, fine connaisseuse de la gastronomie moyen-orientale, je prends un shawarma (pita remplie de viande d’agneau et de légumes, bien meilleure que le kebab) et une pita de falafels, ainsi qu’un Coca light pour garder un semblant de dignité calorique. 22 shekels le tout (environ 4,6€), nous reviendrons…

Shawarma et falafels : un dîner de Noël à l'orientale !

Shawarma et falafels : un dîner de Noël à l’orientale !

Il est environ 21 heures lorsque nous nous levons, repues, et reprenons notre marche dans les rues plus ou moins illuminées de Bethléem. Nous traversons les allées du souk, répondons – en anglais – à quelques questions posées par un journaliste (« c’était peut-être un pervers ! » s’exclame ensuite Josépha, qui s’étonne de l’absence d’insigne sur le micro et la caméra) et atteignons enfin la place centrale de la vieille ville, la place de la Crèche. Ambulances et camionnettes de télévision encombrent une partie de l’espace et gâchent un peu la vue, mais le grand sapin, la crèche et la scène où se produisent des chanteurs palestiniens créent une véritable atmosphère de fête. Beaucoup de touristes, mais aussi quelques locaux arborent des bonnets de Noël vendus par dizaines par des marchands ambulants. Le business est partout, même dans la ville de naissance du Christ !

Le grand sapin de la place de la Crèche.

Le grand sapin de la place de la Crèche.

Espérons que le Père Noël ait entendu !

Espérons que le Père Noël ait entendu !

La crèche sur la place de la Crèche.

La crèche sur la place de la Crèche.

Les pèlerins font la queue pour une photo devant la crèche, tandis que des jeunes Palestiniens attendent leur tour pour une photo… avec nous. Phénomène qui m’était jusque là tout à fait inconnu, il se reproduira plusieurs fois pendant la soirée, surtout avec Daniella. Les jeunes Chinoises (bien qu’elle soit Canadienne) en Palestine sont probablement aussi rares que les Noirs dans les provinces chinoises rurales…

Nous quittons alors la place pour explorer les rues aux alentours et repérons le (faux) Starbucks de Bethléem, où sont attablés de nombreux étudiants de Rothberg, eux aussi en goguette en cette nuit de Noël. Echange de projets, quelques uns expriment le souhait de rester jusqu’à la messe de minuit, d’autres, parfois arrivés en début d’après-midi, s’apprêtent à partir.

Mais oui, même en Palestine !

Mais oui, même en Palestine !

Toujours en quête de rues plus calmes, nous nous éloignons et rencontrons, au hasard, un groupe de touristes français (oui, encore) qui font la queue pour une visite de l’église de Marie, à côté de la grotte du Lait. N’ayant pas eu l’occasion de m’y rendre lors de ma première visite à Bethléem, je m’incruste dans le groupe, fais mon plus beau sourire au garde à l’entrée et pénètre dans la petite église, très épurée. Josépha et Daniella, peu habituées aux messes, me suivent et nous nous installons sur les bancs.

Les mots me manquent pour décrire les émotions, la joie que j’ai ressentie d’être là, à Bethléem, à quelques centaines de mètres de l’église de la Nativité dont nous entendons les cloches sonner, pour une messe en français animée par un prêtre palestinien. La familiarité du rite me rassure, la fierté et le courage du prêtre arabe m’émeuvent. Minorité dans cette terre sainte, les chrétiens de Palestine se battent sans cesse pour ne pas être oubliés. Il s’excuse pour son français hésitant mais son homélie est mille fois plus passionnante et honnête que toutes celles déjà entendues dans la campagne française.

A la sortie de la messe, une femme du groupe s’approche de nous et nous embrasse sur le front : « vous me rappelez mes petites-filles ! » s’exclame-t-elle. Comme nous, elle n’est pas en famille en ce jour de fête, mais en a trouvé une autre, la famille des chrétiens.

Les larmes aux yeux mais le cœur en fête, je chante à plein poumons « Il est né le divin enfant » dans les rues désertées ; après tout, c’est l’endroit idéal ! Nous nous heurtons à un cul-de-sac et rebroussons chemin vers la place de la Crèche, observée par les militaires palestiniens, nombreux à veiller sur la foule. Il nous reste du temps à tuer avant la messe de minuit, et nulle envie de retourner dans le souk où nous sommes sans cesse harcelées : la terrasse d’un café, où j’avais déjà bu une limonade lors de ma première visite, nous accueille. Un chocolat chaud me réchauffe tandis que nous observons les passants et nous nous étonnons à nouveau du faible nombre de pèlerins. « C’est plus une fête palestinienne qu’autre chose », remarque Josépha. »Et l’événement de l’année à Bethléem », ajoute-t-elle, pour les habitants musulmans comme pour les chrétiens.

Syncrétisme de Noël à Bethléem !

Syncrétisme de Noël à Bethléem !

Minuit approche ; nous quittons la terrasse et approchons du grand écran où sera retransmise la messe de minuit, célébrée dans l’église Sainte-Catherine à quelques mètres. Un vieux vendeur de keffiehs, sosie parfait de Yasser Arafat, nous alpague et nous propose sa marchandise : alors que nous refusons pour la cinquantième fois de la soirée, celui-ci enfonce un keffieh sur la tête de Josépha et la foule de jeunes hommes autour de nous éclate de rire. Le vendeur persiste et passe alors à un autre type de marchandise : son jeune fils, gentil, bon musulman et aux yeux verts, selon lui. Alors que Josépha ne semble pas intéressée, il se tourne vers moi et je suis à mon tour gratifiée d’un keffieh, puis aussitôt prise en photo par une dizaine de Palestiniens. J’explique gentiment que je n’ai pas cinquante chameaux à échanger contre son fils ; Arafat nous demande alors si nous sommes musulmanes. Un peu étonnée – c’est bien la première fois que l’on me pose cette question, je réponds par la négative et il ôte alors nos temporaires couvre-chefs, en nous souhaitant une bonne nuit et un joyeux Noël. Les curieux se dispersent et, le rire aux lèvres, nous atteignons enfin le lieu de la retransmission.

Messe de minuit à l'église Sainte-Catherine de Bethléem, retransmise sur grand écran.

Messe de minuit à l’église Sainte-Catherine de Bethléem, retransmise sur grand écran.

A nouveau, même si je ne comprends pas grand-chose – la messe est en latin et en arabe, avec seulement quelques passages en français, en anglais, en allemand et en espagnol -, l’émotion d’être « au bon endroit » me submerge. L’église est pleine, les tickets vendus plusieurs semaines à l’avance et une figure familière assise au premier rang : Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne, assiste à la messe. Je suis surprise par sa petite taille et son âge avancé ; « toutes les ambulances sont là pour lui », plaisante Josépha.

Mais le froid se fait mordant, la fatigue s’installe et les hommes autour de nous toujours plus insistants : nous demandons à Carissa, étudiante de Rothberg retrouvée dans la foule, où se trouve la navette avec laquelle elle est venue, puis quittons la place de la Crèche pour une ultime marche dans les rues de Bethléem, où nous croisons plusieurs processions.

Procession de chrétiens éthiopiens, chantant en amharique.

Procession de chrétiens éthiopiens, chantant en amharique.

Vingt minutes plus tard, nous comprenons que personne n’a entendu parler de la navette et que commerçants ou militaires ne peuvent guère nous renseigner. Pestant contre l’organisation touristique (l’événement de l’année à Bethléem et aucune signalisation, bienvenue en Palestine !), nous prenons finalement un taxi qui nous emmène au checkpoint pour sortir de Bethléem. Quelques touristes sont là, nous passons sans encombres et montons dans un bus arabe en destination de Jérusalem. Les minutes passent, je commence à croire que le chauffeur ne partira jamais lorsqu’il nous explique qu’il faut finalement changer de bus.

Le checkpoint du tombeau de Rachel, dernière étape de ce Noël à Bethléem...

Le checkpoint du tombeau de Rachel, dernière étape de ce Noël à Bethléem…

Enfin, nous voici à la porte de Damas. Ultime taxi partagé avec des étudiants de Rothberg vivant au village étudiant et arrivée à l’appartement vers deux heures du matin, pour une chaude nuit de sommeil bien méritée !

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