Excursion à Ashkelon : regard sur la culture militaire israélienne

Lundi 15 décembre. Une chape sombre, froide et humide règne sur les collines de Jérusalem ; les étudiants éternuent et les maladies se propagent rapidement. Heureusement, une douce chaleur baigne le rez-de-chaussée de la grande bibliothèque universitaire, qui bruisse de conversations en hébreu, en arabe ou en anglais. Le pauvre travailleur fatigué par l’échéance des papers et des finals exams s’y ressource dans les canapés, les poufs ou simplement en discutant avec ses amis. Où est l’ambiance studieuse, me dites-vous ? Eh bien, il suffit de monter ou de descendre l’escalier : quatre larges salles, aux places nombreuses (on est loin de la chasse désespérée dans les bibliothèques sciences-pistes), accueillent les volontés plus studieuses qui ont envie de calme.

De mon côté, j’ai un besoin urgent de chaleur humaine et aucune envie de travailler sur mon paper en philosophie juive qui est à rendre pour mercredi : j’ai donc choisi le rez de chaussée (techniquement, c’est le troisième étage, car la bibliothèque compte des sous-sols, mais j’ai renoncé depuis longtemps à comprendre la dénomination des étages à l’israélienne) et j’observe, pensive, le multiculturalisme. Jeunes femmes arabes musulmanes portant le foulard, kippas colorées arborant parfois des motifs surprenants ou des messages, hippies à larges jupes et dreadlocks que l’on est sûr de retrouver dans un cours de droit humanitaire.

Heureusement, je sais que je retrouverai cette même atmosphère chaleureuse et bienveillante dans mon appartement, car j’ai enfin réussi à déménager. Avec la palme du déménagement le plus court de l’histoire : en une heure top chrono, mes affaires étaient transportées dans ma nouvelle chambre, située très simplement dans la colocation d’à côté. Finies les soirées solitaires et les portes fermées, je retrouve ma liberté d’expression et vis désormais avec trois Canadiennes, dont l’une comprend et parle parfaitement le français (sans accent québécois). Une assiette de pâtisseries rapportées d’Haïfa où j’ai passé le week-end et mon intégration était terminée !

Mais trêve d’anecdotes et passons au sujet sérieux de cet article, le premier depuis longtemps – j’écris désormais surtout pour le Jerusalem Post, comme vous l’avez sans doute remarqué : la ville d’Ashkelon, située au sud-ouest d’Israël. Ville côtière à l’architecture digne des plus belles laideurs de l’époque soviétique, elle a surtout la particularité d’être la ville la plus proche de la bande de Gaza, et a donc essuyé de nombreux tirs de roquettes pendant la guerre cet été et les précédentes opérations qui ont opposé l’armée israélienne et le Hamas au pouvoir à Gaza.
Je m’y suis rendue à l’occasion d’un field trip (ou excursion, pour les non-anglophones comme mon cher père) organisé par mon prof de psychologie militaire. Opinion partagée par de nombreux étudiants, son cours est absolument ennuyeux et digne des plus beaux moments de pipeau intellectuel, et rester éveillée pendant les quatre heures qui terminent la semaine est plutôt difficile, mais ce field trip était passionnant et bienvenu pour se vider la tête en compagnie de camarades sympathiques.

Le musée des Armored Corps de Latrun, bon exemple de la culture militaire israélienne

Première étape de cette excursion vers le sud : Latrun (ou Latroun en français). Ancienne forteresse française au temps des croisés (dont la ville tirerait apparemment le nom : le château des chevaliers étant « Le Toron »), puis abritant un monastère trappiste à partir de 1890, la ville est donc étrangement reliée à l’histoire française. Placée stratégiquement au centre du pays (une demi-heure de Tel Aviv et de Jérusalem, probablement une heure et demie de Haïfa : les distances sont minimes en Israël), c’était un bon endroit pour établir un musée dédié aux Armored Corps, la division blindée de l’armée israélienne, nous a expliqué notre guide. Jeune femme terminant son service militaire, son oncle est mort pendant la guerre du Kippour et son père était membre de cette division blindée qui représente une grande part des effectifs de l’armée israélienne : c’était un honneur pour elle de travailler dans ce musée et de guider les touristes.

Le drapeau de l'Armored Corps, qui trône fièrement sur le toit du musée.

Le drapeau de l’Armored Corps, qui trône fièrement sur le toit du musée.

Après un passage par la boutique qui vendait notamment des repose-cous imprimés aux effigies de Tsahal, la visite a commencé par une présentation des nombreux tanks utilisés par l’armée au cours de son histoire. Grand mystère qui me taraudait devant les défilés du 14-Juillet, j’ai pu satisfaire ma curiosité et voir l’intérieur d’un tank, qui était coupé en deux afin de faciliter l’observation. Une seule impression : c’est petit. Et il faut mieux être bien organisé.
Bien qu’Israël achète des tanks à l’étranger, les entreprises nationales en produisent également et ont procédé à quelques ajustements, notamment pour protéger la vie du conducteur : ainsi, des protections ont été ajoutées entre sa cabine et la tête du tank. Les blindés israéliens sont souvent plus massifs que leurs homologues américains, tout simplement parce qu’il n’y a pas besoin de les transporter sur le lieu de bataille… Comme l’a précisé la guide, les soldats se battent pour protéger leur propre terre.

Longue histoire : tank construit par la France et capturé par l'Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale, il fut récupéré par les Alliés à la fin et envoyé en Israël lors de la guerre d'Indépendance en 1948. Une croix gammée était dessinée à l'avant, effacée depuis.

Longue histoire : tank construit par la France et capturé par l’Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale, il fut récupéré par les Alliés à la fin et envoyé en Israël lors de la guerre d’Indépendance en 1948. Une croix gammée était dessinée à l’avant, effacée depuis.

Et ce patriotisme, cette fierté envers les défenseurs de la nation se ressent clairement dans le reste du musée : plus que les tanks ou les panneaux qui racontent les guerres du point de vue de l’infanterie, le musée est surtout un hommage aux soldats. Ainsi, les noms des soldats de l’Armored Corps décédés depuis la création de l’Etat d’Israël sont gravés sur un large mur, dans la cour ensoleillée du musée. Tous n’ont pas perdu la vie sur le champ de bataille : certains sont morts suite à une maladie ou un accident de voiture. Le dernier nom est celui d’une jeune soldate qui s’est suicidée à la fin de son service militaire. Un phénomène tristement pas si rare, que l’armée s’efforce de combattre.
Pour que les soldats soient honorés en tant que personnes et non comme simples noms sur des listes, ils sont classés par guerre puis par ordre alphabétique, mais les prénoms sont placés en premier, avec parfois un surnom connu. Seul le dernier panneau, le plus récent, est chronologique. Il a commencé avec la seconde guerre du Liban et ne porte pas encore de date de fin.

Pour séparer ou commémorer, Israël est le pays des murs...

Pour séparer ou commémorer, Israël est le pays des murs…

Cet hommage continue à l’intérieur du musée, un ancien poste de police britannique dont les murs sont criblés de balles : les combats firent rage à Latrun pendant la guerre d’indépendance. Nous passons dans un long couloir où sont projetés, sans fin, les portraits des soldats décédés avec leur nom, puis arrivons dans une salle plus petite où la commémoration se fait plus personnelle. Douze piliers se dressent dans la pièce sombre, un rappel des douze tribus d’Israël, et une courte biographie du soldat s’affiche sur un écran de télévision. Son nom, sa ville d’origine, son âge, quelques éléments sur ses performances militaires, ces éléments sont également lus par une voix grave et une bougie artificielle scintille.
D’un pas mal assuré, mal à l’aise face à cette solennité et cette nostalgie dont le pays semble parfois se faire spécialiste, je me dirige ensuite vers la pièce des larmes. Ancienne tour de commandement, où l’on voit encore les meurtrières, les murs de métal de la haute pièce en béton sont sans cesse arrosés d’eau. Les larmes versées par les parents, les familles des soldats, la nation toute entière. Mais la vie renaît sous nos pieds et le sol transparent : l’eau est recyclée et se mêle à la terre, la pierre, symbole d’espoir.

Les murs rouillés de la tour des larmes.

Les murs rouillés de la tour des larmes.

La visite se termine par la diffusion d’un court film qui résume ce que nous venons de voir, insistant encore et toujours sur le courage des soldats conscrits, l’ambiance familiale qui règne au sein des bataillons et l’importance du musée pour les Israéliens.
Bien que le cours ait en fait pour but de nous faire comprendre cette culture militaire, j’avoue, dans toute mon ignorance d’Occidentale vivant dans un pays relativement sûr, sans service militaire obligatoire, ne pas avoir été émue par cette visite peut-être trop rapide.
Suite aux nombreux attentats qui ont frappé Jérusalem, je suis désormais rassurée par la présence de soldats dans les transports en commun, ce qui m’effrayait auparavant, mais mon sentiment face à la conscription est toujours celle de l’utilisation de jeunes comme chair à canon. Même après avoir rencontré des soldats fiers et heureux de l’être, parfois volontaires depuis l’étranger.
Mais c’est probablement un mal nécessaire, n’est-ce pas ? Comment comprendre lorsque l’on ne vit ici que depuis quatre mois et que l’on vient d’un pays où les soldats de métier se battent très loin ?
D’ailleurs, plus que d’assurer la sécurité physique du pays, le service militaire est peut-être la seule chose que partagent tous les Israéliens, de Tel Aviv, de Jérusalem ou d’Eilat. Un ciment pour la nation, dit-on souvent. Les juifs ultra-orthodoxes, pourtant épargnés par la conscription, sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à rejoindre les rangs de l’armée, qui compte également des Arabes israéliens chrétiens, druzes et même musulmans.

« Vous voyez les bâtiments là ? C’est Gaza »

Après un déjeuner sur le pouce et quarante-cinq minutes de route, le car s’arrête dans une friche méditerranéenne. La mer s’offre à nos yeux, ainsi qu’une centrale électrique et des champs cultivés avec soin. Nous grimpons sur un monticule de sable qui vient du Sahara, charrié par les vents et la mer, quelque peu perplexes quant à notre position sur la carte d’Israël que le prof porte sous son bras. Un homme sec nous attend, pistolet dans le dos et bipeur à la ceinture ; le soleil de décembre me brûle les yeux.

L'une des plages d'Ashkelon, au bord de la Méditerranée.

L’une des plages d’Ashkelon, au bord de la Méditerranée.

Comme nous l’explique ensuite notre prof, nous sommes à trois kilomètres de Gaza. Oui, cette bande de terre où s’entassent des centaines de milliers d’habitants et qui fait régulièrement l’actualité à l’international, que ce soit pour des inondations ou le lancement de roquettes sur Israël. Les nuages nous empêchent de distinguer clairement les infrastructures à l’œil nu, mais l’autre homme, ancien colonel du renseignement dans l’armée et désormais responsable de la sécurité d’Ashkelon, nous prête des jumelles et les bâtiments grisâtres se dévoilent. Éberluée, j’aperçois des immeubles, des rues, et même une grande roue que je devine plantée sur la plage pour distraire les enfants. A gauche, donc au nord-est de la bande de Gaza, on découvre aussi les résidences construites pour les généraux de Yasser Arafat, désormais vides.

Skyline...

Skyline…

Alors que nous échangeons des regards plutôt inquiets, tentant sans succès de cacher notre inquiétude et notre étonnement d’être là, les deux Israéliens, anciens militaires, ne montrent aucun signe d’anxiété : ce fut, et c’est toujours, leur quotidien. Comme le mien, dans une moindre dimension : mon sac est fouillé à l’entrée de l’université, je passe sous un portique, et ce week-end à Haïfa j’ai eu droit au détecteur de métaux avant de pénétrer dans le marché de Noël de Wadi Nisnas. Dans le tramway, j’ai pris l’habitude de m’asseoir le plus loin possible des portes et éviter d’être à côté d’une vitre ; je surveille inconsciemment les autres passagers et veille aux bagages suspects. Automatisme.

Des bips réguliers se font entendre et nous croyons la fin du monde proche, avant de comprendre qu’il s’agit seulement d’une alarme de voiture. Le prof rit de notre tension et préfère se tourner vers le complexe qui s’étend entre Gaza et Ashkelon. Huit kilomètres séparent la ville du check-point et quinze de Gaza City. D’ailleurs, la centrale électrique que nous voyons alimente tant la ville israélienne que l’enclave gazaouie, ce qui n’empêche pas le Hamas de la bombarder, au risque de priver les habitants d’électricité. Une usine de désalinisation s’étend aussi sur la côte, et plusieurs réservoirs de pétrole assurent le fonctionnement d’Ashkelon. L’or noir est livré en pipeline depuis Eilat : un pipeline qui a récemment fui et déversé des millions de litres dans le désert, la plus grande catastrophe écologique en Israël depuis plus de dix ans.

Quatre lignes électriques alimentent la bande de Gaza depuis la centrale d'Ashkelon.

Quatre lignes électriques alimentent la bande de Gaza depuis la centrale d’Ashkelon.

Dans le QG sécurité

Enfin, nous quittons ce lieu irréel pour gagner la ville elle-même et le quartier général de la police d’Ashkelon – le bureau de notre second guide, donc. La bourgade est plate, terne, les immeubles gris et sans charme. Une large barre d’immeubles abrite le commissariat et nous nous glissons dans les sous-sols climatisés. Une fois dans son bureau, assis à la place des hauts dignitaires de la ville, le responsable de la sécurité – dont j’ai oublié le nom – présente quelques sculptures qui sont en réalité des missiles tombés sur la ville et transformés en œuvres d’art. Chaque modèle est différent et provient d’un pays spécifique, arrivés à Gaza via les tunnels de contrebande : Chine, Iran, Syrie, ou fabrication artisanale. Les pièces métalliques sont franchement effrayantes et je n’ose imaginer le quotidien des habitants pendant les guerres avant l’invention du Dôme de Fer – dont nous découvrons l’une de têtes destructrices de missiles.

Missile sculpté et peint. J'ai ajouté la fleur d'hibiscus, cueillie sur une haie dans la rue.

Missile sculpté et peint. J’ai ajouté la fleur d’hibiscus, cueillie sur une haie dans la rue.

En cas de crise, nous explique le responsable, toutes les informations disponibles sur la situation sont centralisées dans le bureau. Le service des télécommunications peut aussi surveiller Facebook ou d’autres réseaux sociaux afin d’avoir une vue complète de la catastrophe (tremblement de terre ou tsunami sont au programme, bien que peu probables). Les enfants sont particulièrement touchés par les crises et sont donc soumis à des exercices répétés, jusqu’à deux fois par semaine (!) : s’ils intègrent les automatismes et se comportent calmement pendant les exercices, la famille entière restera stable et solide face à l’événement imprévu. C’est la doctrine du service.

Une fois la visite terminée, le prof nous fait remarquer quelques détails dans la rue qui prouvent les dangers auxquels sont confrontés les habitants d’Ashkelon : les 150 roquettes reçues en trois semaines en 2007, quand le Dôme de Fer n’existait pas encore, ont laissé des traces. Une large plaque de béton, plus récente que les autres, se détache au milieu du parking où nous nous trouvons : une roquette est tombée là. Des trous parsèment également les murs des immeubles.

Patchwork mortel.

Sous le béton…

Un peu de beauté dans ce monde de brutes

Alors que nous pensons rentrer désormais à Jérusalem, notre cher professeur, tout sourire, nous propose de terminer l’excursion à la plage ; personne ne se fait prier et nous gagnons la mer en quelques minutes. Le soleil se couche sur une Méditerranée bleue-grise, des enfants se baignent et d’autres font du paddle-surf. Après avoir ramassé des coquillages et trempé mes mains dans une eau tiède, je m’assois sur les rochers et contemple la mer, bercée par le ressac des vagues. Difficile de croire qu’il y a quelques mois, les sirènes d’alerte retentissaient quotidiennement. La plage était vide, les habitants chez eux, prêts à courir dans les abris en moins de quinze secondes.
A quelques kilomètres de là, de l’autre côté du mur, la plupart des Gazaouis subissaient les choix politiques de leurs dirigeants : leurs maisons se transformaient en caches d’armes, souvent détruites par les bombardements de l’armée israélienne.

Plage d'Ashkelon, vers 17 heures.

Plage d’Ashkelon, vers 17 heures.

Mes photos d'Israël : 1/3 dôme du Rocher, 1/3 coucher de soleil et 1/3 nourriture.

Mes photos d’Israël : 1/3 dôme du Rocher, 1/3 coucher de soleil et 1/3 nourriture.

Ciel de décembre.

Ciel de décembre.

Il est 17 heures et la nuit tombe ; un vent frais se lève et nous remontons dans le car, direction Jérusalem. Des paquets de gâteaux passent dans les rangs, gentiment achetés par le professeur. C’est Hannouka en avance…

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Une réflexion sur “Excursion à Ashkelon : regard sur la culture militaire israélienne

  1. Hello! Félicitations. Ton récit est très intéressant, très instructif, et très riche en sensations. C’était un gros travail Merci de me l’avoir envoyé. J’ai noté quelques petites fautes, très pardonnables Je te les signalerai si tu peux me passer un coup de fil. Tu as certainement beaucoup de travail en ce moment. Bon courage. Bisous

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