Haïfa, une ville d’exception(s)

Avant-propos : article quelque peu bancal, entre descriptions factuelles et introspections peut-être ennuyeuses, veuillez m’en excuser. Ecriture difficile, la pensée de la rentrée imminente me taraude et il faut absolument que je prenne l’initiative d’une discussion avec mes colocataires afin de commencer le semestre l’esprit à peu près délivré des contingences matérielles.

Vendredi 17 octobre. Une nuit venteuse et lourde de tensions règne sur les collines illuminées de Jérusalem ; tout à l’heure, dans le tramway aux vitres caillassées qui me ramenait de la gare routière et de l’atmosphère légère de Tel Aviv, j’ai observé avec effroi l’important dispositif policier autour de la porte de Damas. Un Palestinien de treize ans a été tué par les forces de défense israéliennes. De violents affrontements entre musulmans et juifs orthodoxes ont eu lieu dans la vieille ville. L’accès au mont du Temple est à nouveau restreint et nous avons reçu un mail en conséquence de l’université, qui nous déconseille fortement ce secteur ainsi que Jérusalem-Est. Ces vacances se terminent sur une note amère et il m’est difficile de croire qu’une semaine auparavant, j’étais attablée à une terrasse de Haïfa en train de boire une limonade, soulageant mes jambes fatiguées d’une journée de marche dans les rues jamais plates de cette perle du Nord.

Nichée dans une baie de la Méditerranée, s’étalant le long du rivage et sur les pentes du mont Carmel, la troisième plus grande ville d’Israël est à bien des égards la plus agréable à vivre, bien loin de la dérive consumériste de Tel Aviv – reconnue par ses habitants – et des tensions de Jérusalem exacerbées en cette fin de période de fêtes. Jardins verdoyants, plages tranquilles, bus circulant le samedi et riche vie artistique, c’est aussi le siège d’une religion méconnue, le bahaïsme.

Vue de la ville depuis le haut des jardins bahaïs.

Vue de la ville depuis le haut des jardins bahaïs.

Les jardins bahaïs : un oasis de paix et de beauté, site sacré pour une religion originale

Si les dortoirs en auberge de jeunesse ont leurs petits inconvénients, comme partager une seule salle de bains pour huit personnes ou devoir éteindre la lumière si tout le monde semble vouloir dormir, ils permettent par contre de rencontrer des personnes du monde entier, et je commence à apprécier ce mode de séjour. Ainsi, à Haïfa, j’ai pu discuter (entre autres) avec une ingénieure chinoise de Shanghai venue visiter le Moyen-Orient – et bataillant avec une administration chinoise tatillonne quant à la question des visas –, une Allemande se rendant chaque année sur la côte israélienne pour observer la migration des oiseaux – et devant expliquer à la douane la présence de jumelles hyper puissantes dans son sac –, et surtout avec Kathy, une Irlandaise bahaïe en pèlerinage pour la troisième fois dans les deux sites sacrés du bahaïsme, les jardins bahaïs de Haïfa et le tombeau de Baha’ullah, fondateur de la religion, dans les alentours d’Acre.

Après avoir avoué qu’avant de lire les pages consacrées aux jardins dans mon Lonely Planet, je n’avais jamais entendu parler du bahaïsme, elle a accepté de me parler de son expérience personnelle et compléter les explications reçues le matin même lors de la visite guidée des jardins.

Fondée dans les années 1850, le bahaïsme est donc une religion très jeune, mais compte déjà environ sept millions de fidèles, généralement des convertis, malgré les difficultés que cela peut engendrer : ainsi, les parents chrétiens de Kathy ont très mal pris la décision de leur fille et leurs relations restent tendues. Pourtant, la philosophie bahaïe n’est pas si éloignée du christianisme : il s’agit avant tout d’aimer et d’aider son prochain, quel qu’il soit – de nombreux jeunes bahaïs sont impliqués dans des associations caritatives partout dans le monde, que ce soit dans la lutte contre la pauvreté ou l’accès à l’éducation des filles.

Car l’égalité est également importante dans la doctrine bahaïe : les croyants se réunissent tous les cinq ans à Haïfa pour élire leurs représentants qui siègeront dans la maison universelle de la justice et discuter des problèmes internes à la religion – on est loin du conclave au Vatican.

On pourrait croire ces idées issues des Lumières : pourtant, c’est un notable perse qui s’est soudainement proclamé héritier de tous les prophètes l’ayant précédé dans les autres religions monothéistes : Abraham, Noé, Jésus et Mahomet. Se nommant « Bab », c’est-à-dire « porte », il commence à réunir des fidèles et prêcher son idée de religion unique, « de paix et d’amour » comme l’explique Kathy. Etonnamment, ses idées ne plaisent guère à l’empire ottoman de l’époque et le Bab endure divers séjours en prison avant d’être exécuté. L’un de ses disciples a alors, à son tour, une révélation divine et se proclame Baha’ullah, « gloire de Dieu » : c’est lui qui construit réellement la religion bahaïe à partir des paroles du Bab. Le jeune Perse est à son tour inquiété par le régime, exilé dans divers pays du Proche-Orient avant de finir sa vie près d’Acre. Le mont Carmel, que l’on aperçoit depuis la ville croisée, lui fait une forte impression et il déclare ce lieu apte à recueillir les ossements du Bab : un petit mausolée est alors construit, à la fin du 19e siècle. Puis, petit à petit, le tombeau est agrandi, magnifié, ainsi que les jardins l’entourant, avant de devenir dans les années 2000 et après des années de travaux l’ensemble de terrasses qui forment l’un des paysages caractéristiques de Haïfa.

Unique métro d'Israël, le métro Carmelit à Haïfa, qui monte et descend les pentes du mont Carmel. Une seule ligne et six stations.

Unique métro d’Israël, le métro Carmelit à Haïfa, qui monte et descend les pentes du mont Carmel. Une seule ligne et six stations.

Le vendredi matin, j’ai donc chaussé mes baskets, pris mon chapeau et une bouteille d’eau, pour me lancer à l’assaut de la visite des jardins bahaïs. Après une dizaine de minutes de métro – oui, l’unique métro d’Israël, qui me fait plutôt penser au funiculaire de Lyon qu’à la ligne 13 –, me voici dans le quartier du Carmel Centre, tout en haut du mont. Abritant plusieurs restaurants, de multiples boutiques, des musées (dont le musée d’art japonais Tikotin que j’ai visité) ainsi que le zoo de la ville, c’est l’un des quartiers les plus agréables, avec bien sûr la plus belle vue – la promenade pour se rendre à l’entrée des jardins s’appelle d’ailleurs « yefe nof », « beau paysage ». J’observe, hypnotisée, le ballet des porte-containers dans les eaux bleues de la baie en contrebas, tente de distinguer au loin les contours d’Acre, noyée dans la brume, peste contre les immenses tours qui détonnent dans cette architecture de toits plats. Plusieurs citadins sont là, tranquillement assis au soleil, lisant ou se contentant d’admirer la vue, de cette nonchalance caractéristique des villes de bord de mer.

Puis, j’arrive enfin à l’entrée des jardins et au point de rendez-vous pour la visite guidée quotidienne en anglais : une dizaine de personnes font déjà la queue et je me félicite de ma demi-heure d’avance. Je retrouve alors Myriam, une co-dortoir, Américaine un peu francophone venue enseigner l’anglais dans une banlieue de Tel Aviv, et nous entamons la visite ensemble. Malheureusement, le simple fait de le visiter en groupe de 60 touristes brise la sacralité du lieu : j’espère que les pèlerins bahaïs profitent plus de leur visite individuelle. Je parviens cependant, malgré les plaintes de touristes russes face aux dizaines de marche à descendre et la chaleur, à apprécier la beauté des jardins, leur symétrie tout à fait digne de Versailles et le travail quasi-surnaturel que l’on devine derrière l’apparente facilité d’entretien des buissons, fleurs et fontaines. La vue sur Haïfa et le mausolée du Bab est époustouflante, changeant au fur et à mesure que nous descendons les terrasses – voulues comme des étapes vers le tombeau et également un symbole du Bab, de la « Porte ». Nous apercevons, dans la verdure, la maison des archives bahaïes, la maison de la justice universelle et une bibliothèque. L’eau nous accompagne tout au long des marches en un agréable ruissellement, puis elle remonte par de puissantes pompes afin de ne pas être gâchée – l’un des leitmotiv des jardins et du pays tout entier. La chaleur commence à monter, mais inutile de chercher de l’ombre : les jardins ont été conçus aussi lumineux que possible, car le Bab a longtemps été enfermé dans de sombres geôles de son vivant, nous explique la guide.

Enfin, après quarante-cinq minutes de descente, nous arrivons au mausolée, mais celui-ci est, à ma grande déception, déjà fermé aux visites. Nous visionnons à la place un court film faisant la promotion de la religion bahaïe, puis sommes presque jetés dehors, sur un boulevard bruyant qui contraste violemment avec le calme des jardins et du centre d’accueil des pèlerins. Fin de la visite…

Les jardins bahais, vus depuis la première terrasse (donc tout en haut !). Au loin, le quartier de la colonie allemande, le port et la baie.

Les jardins bahais, vus depuis la première terrasse (donc tout en haut !). Au loin, le quartier de la colonie allemande, le port et la baie.

Une coexistence tranquille entre les communautés ?

Mais heureusement, les jardins bahaïs ne sont pas la seule attraction de Haïfa ! Ainsi, après un déjeuner sur l’avenue Ben Gourion, admirant l’architecture européenne des bâtiments qui me faisait presque croire à un retour en France, j’entame ma deuxième expédition de la journée, au monastère Stella Maris, à nouveau sur les hauteurs du mont Carmel – mais bien plus à l’ouest. Faisant fi du bus et voulant profiter d’une belle vue, j’emprunte une route à flanc de colline, fréquentée uniquement par des voitures mais offrant un panorama magnifique sur la baie – j’ai l’impression de n’avoir que des photos de paysages. Après deux kilomètres, j’arrive enfin au monastère  et à l’un des points de vue les plus courus de Haïfa. Ainsi, de nombreuses familles arabes empruntent le petit téléphérique qui conduit de la plage de Bat Galim en haut du mont, mangent une glace à côté du monastère, le visitent si elles sont chrétiennes – comme de nombreux Arabes à Haïfa et dans le nord d’Israël – puis redescendent à la plage. La sortie du vendredi, en quelque sorte !

Plafond de l'église Stella Maris, dans le monastère du même nom.

Plafond de l’église Stella Maris, dans le monastère du même nom.

La ville est d’ailleurs réputée pour sa coexistence paisible entre les communautés : juifs plutôt laïcs, Arabes musulmans ou chrétiens, pèlerins bahaïs, Russes arrivés après la Seconde guerre mondiale (on m’a d’ailleurs prise pour une Russe à de nombreuses reprises dans les boutiques) et jamais repartis. On peut voir sur les murs d’un marchand de légumes dans le souk arabe des versets du Coran, une icône orthodoxe et une croix phosphorescente. Tout ce petit monde cohabite et profite de règles bien plus souples que dans le reste du pays, ce qui est très appréciable quand on est habitué à Jérusalem et son endormissement le samedi (sauf dans la Vieille Ville) : une ligne de bus municipale fonctionne, faisant le tour de la ville, le quartier arabe est très animé – ce qui permet de se ravitailler en pita et légumes frais, de nombreux musées sont ouverts le samedi matin. Voir autant de monde dans les cafés et les restaurants de la Colonie Allemande un jour férié – le premier soir de Souccot – est une expérience plutôt déconcertante !

Petite rue près du port un vendredi soir.

Petite rue près du port un vendredi soir : l’animation n’est pas partout.

Alors, la mer adoucit-elle les mœurs, comme à Tel Aviv ? Peut-être… Mais il est certain qu’une baignade mi-octobre dans une eau à 23° résout bien des problèmes.

Nazareth, à la recherche d’un sacré envolé  

Autre avantage de Haïfa : sa position centrale pour explorer la côte nord d’Israël. J’en ai donc abondamment profité, dans la limite des déplacements possibles en transports en commun, et j’ai pu visiter Acre (compte-rendu ici) et Nazareth (à 45 minutes de Haïfa, bus circulant le samedi), les autres lieux comme Césarée étant compliqués à rallier en bus.

Mur des mosaïques dans la cour de la basilique de l'Annonciation.

Mur des mosaïques dans la cour de la basilique de l’Annonciation.

Mur de séparation en moins et hordes de touristes pas toujours respectueux en plus, Nazareth m’a fait le même effet que Bethléem : des lieux de pèlerinage extrêmement importants perdus au milieu d’une ville grouillante. Les marchands de souvenirs douteux sont partout et j’ai été quelque peu déçue de ma visite. Cependant, la basilique de l’Annonciation en vaut la peine : grande église moderne aux murs de béton piqueté, conservant tout de même sa sacralité grâce à la grotte de l’Annonciation et aux vestiges conservés d’anciennes églises. Le cloître est décoré de mosaïques représentant la Vierge à l’Enfant dans différentes cultures : intéressant de comparer la vision américaine à la japonaise ! Tout près de la basilique, on peut aussi visiter l’église Saint-Joseph, où se serait dressé l’atelier de charpentier du père de Jésus. Puis, à quelques pas, ce sont les ruelles du souk qui s’offrent aux touristes, tout à fait semblable à celui du quartier chrétien de la vieille ville à Jérusalem.

Basilique de l'Annonciation.

Basilique de l’Annonciation.

Au détour d’un étal se dresse soudain la mosquée Blanche, premier lieu de culte musulman que je visite depuis mon arrivée en Israël : les salles de prière sont très belles et le jardin également, montrant une certaine hospitalité que je pensais réservée aux églises. Je me rends compte qu’il m’est difficile de rentrer dans des mosquées : peur de l’inconnu ? D’être rejetée malgré mon couvre-chef ? De commettre une erreur du fait de ma méconnaissance de l’islam ? Probablement. Mais je ressens la même chose vis-à-vis des synagogues.

Cour intérieure de la mosquée blanche.

Cour intérieure de la mosquée blanche.

Puis, continuant ma route dans le lacis de la vieille ville, j’arrive au Centre International de Marie de Nazareth, belle institution récemment ouverte qui offre une modernité bienvenue… et des guides en français ! On peut y voir un site de fouilles, montrant le passé juif de la ville, ainsi qu’une chapelle totalement dénuée de charme mais dotée d’une vue imprenable sur Nazareth – j’ai renoncé aux vidéos explicatives de la Bible. Bien décidée à visiter tous les lieux indiqués dans mon Lonely Planet, je me mêle alors à la foule des habitants sortis pour déjeuner, me faufile quelques minutes dans une inattendue galerie d’art moderne puis débarque sur une grande place aérée où se dresse l’église grecque orthodoxe de l’annonciation. Car, oui, les communautés chrétiennes ne peuvent se mettre d’accord sur le lieu d’apparition de l’ange Gabriel à Marie. Personnellement, à la visite de l’église grecque, j’ai fait mon choix : les dorures et les photos d’identité laissées près des icônes, ce n’est pas tellement mon truc.

Vue de Nazareth depuis la terrasse du centre international de Marie de Nazareth.

Vue de Nazareth depuis la terrasse du centre international de Marie de Nazareth.

Je termine ma visite de Nazareth – ainsi que mes vacances nordiques – avec une glace sur la rue Paulus VI et le sentiment que la spiritualité du lieu s’est envolée – ou est restée bien cachée à mes yeux de touriste. Ironiquement, ce n’est pas la première fois que je ressens cela depuis mon arrivée en Terre Sainte, comme si les circuits organisés, le brouhaha des conversations en espagnol ou philippin, les sollicitations pressentes de vendeurs de souvenirs made in China dénaturaient totalement les lieux sacrés. A moins qu’il n’y ait plus de sacré nulle part, et que même Jérusalem, Nazareth ou Bethléem soient touchées par la désacralisation du monde chère à Max Weber.

La question me taraudait déjà avant mon départ et était probablement une raison inconsciente du choix de Jérusalem : force est de constater que trouver une réponse sera ardu.

Publicités

Une réflexion sur “Haïfa, une ville d’exception(s)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s