Fall break 2014 : à la (re)découverte de Jérusalem et du pays

Samedi 18 octobre. Une nouvelle nuit tombe sur la ville, marquant la fin du shabbat, d’un long enchaînement de jours fériés et de mes vacances – cédant à la mode américaine qui prévaut sur le campus, je les ai nommées fall break. Retour sur ce long intervalle entre la fin de l’ulpan (j’ai obtenu 93/100, au fait) et le début du semestre d’automne, demain à midi avec un cours d’archéologie – le tirage au sort m’a été favorable.

Oh, oui, j’ai cours le dimanche : mais j’y suis habituée désormais !
Le mercredi 24 septembre au soir, lendemain du dernier jour de l’ulpan, commençait la fête de Rosh haChana, le nouvel an juif. Deux jours fériés, suivis d’un shabbat : la journée fut donc dédiée à des courses conséquentes pour tenir pendant quatre jours – ce qui ne fut pas si difficile étant donné que j’étais seule dans l’appartement avec Gaby qui ne mange pas. Quatre jours de lecture tranquille, d’introspection, de solitude paisible entrecoupées de visites les uns chez les autres et d’un dîner en ville chez une sciences-piste en stage.


Un Kippour à Jérusalem : une expérience singulière

Puis, entre Rosh haChana et Yom Kippour, le 4 octobre, s’étalent donc dix jours de réflexion sur l’année précédente et de méditation afin que l’année tout juste commencée se passe bien. Pour moi, ils furent consacrés à la vaine recherche d’un appartement. Je finis donc par penser que l’un de mes défis pour ma troisième année sera de vivre au village étudiant et de surmonter les antagonismes entre moi et mes colocataires…

Les Juifs se préparent aussi à pardonner à leurs amis et ennemis leurs torts lors de Yom Kippour, le Grand Pardon, jour le plus sacré du calendrier juif et événement particulier en Israël. En effet, absolument tout est fermé : frontières, administrations, aéroports, transports en commun, routes, studios de radio et de télévision, sans parler des magasins et des restaurants. Le 3 octobre au soir, alors que commence le grand jeûne qui durera jusqu’au lendemain soir, une foule immense se presse au mur des Lamentations. Puis, le samedi, les enfants font du vélo sur les grandes artères – on déplore d’ailleurs plus d’accidents de vélo que d’évanouissements dus au jeûne – mais la vie continue dans les quartiers arabes.

Cimetière juif sur le mont des Oliviers, depuis Jérusalem-Est.

Cimetière juif sur le mont des Oliviers, depuis Jérusalem-Est.

J’ai eu l’occasion d’observer ce paradoxe en prenant mon courage à deux mains et en traversant Jérusalem-Est pour me rendre à la vieille ville depuis l’université, arrivant donc à la porte des Lions, presque face au mont des Oliviers, en plein dans le quartier musulman, aussi animé que d’habitude. De nombreux pèlerins chrétiens suivent la Via Dolorosa, les vendeurs du souk proposent leur camelote aux crédules, je me perds comme d’habitude dans les ruelles tortueuses et observe les enfants qui vaquent à leurs occupations, jouant avec des mitraillettes en plastique ou dans l’un des rares, sinon l’unique, jardin d’enfants de la vieille ville.

Petit garçon deviendra grand...

Petit garçon deviendra grand…

Après une visite totalement imprévue de la chapelle de la Condamnation et de la Flagellation, j’arrive au Kotel qui, vers 16 heures, n’est guère plus animé que d’habitude. Ce n’est qu’au fur et à mesure que la journée avance, que les esprits assoiffés et affamés s’échauffent, que des danses et des chants s’élèvent du côté des hommes. Chez les femmes, la retenue prévaut.

Le Kotel à la fin de Kippour, surplombé par son ennemi héréditaire...

Le Kotel à la fin de Kippour, surplombé par son ennemi héréditaire…

Je m’éclipse alors pour errer dans les rues mortes du quartier juif, seulement peuplées par des pratiquants en tenue de fête qui se rendent à la synagogue ou au Kotel, Yom Kippour étant respecté par la quasi-totalité des juifs, « même ceux qui mangent du saucisson pendant l’année » m’ont confié certains. Le quartier arménien est tout aussi calme mais une certaine animation règne dans le quartier chrétien où je trouve avec difficulté l’objet de ma venue : le Saint-Sépulcre. Oui, j’aime faire dans le syncrétisme. J’assiste avec une émotion toute particulière à une messe de rituel grec orthodoxe, à la lumière des bougies et baignée dans l’encens – la nuit est déjà tombée – puis me promène au gré des multiples chapelles qui composent ce complexe à la gloire de Jésus-Christ.

Je recommande d’ailleurs la visite de l’église le plus tard possible, vers 19 heures : elle était quasiment vide, avec seulement quelques minutes de queue pour l’entrée dans le tombeau, une expérience bien différente de celle décrite par Guy Delisle dans Chroniques de Jérusalem.

Sortant de là un peu hébétée, goûtant avec plaisir la singularité de la ville qui permet de voir à quelques minutes d’intervalle le site le plus sacré du judaïsme puis celui du christianisme, je m’offre une omelette à la porte de Jaffa avant de gagner l’arrêt de tramway.

Rue du souk dans la vieille ville.

Rue du souk dans la vieille ville.

Mais évidemment, jour férié important oblige, il est 20h30 avec aucune rame en vue. Le vent souffle et le froid des nuits d’octobre se rappelle désagréablement à mon bon souvenir. J’écoute amusée deux juifs français discuter de Rabbi Jacob (qu’il faudrait monter à tout le pays, selon l’un d’entre eux) puis me résout à suivre les rails déserts du tramway, gagnant de l’avance. Un début de pneumonie et trois quarts d’heure plus tard, alors que je ne suis plus qu’à deux arrêts du village étudiant, « Service not started » disparaît au profit de 30 minutes d’attente. Je décide alors de continuer ma route à pied, quittant la ligne verte pour passer dans les quartiers arabes, riant sous cape à l’idée de transgresser les règles édictées par l’université et le ministère des affaires étrangères – « éviter les déplacements seul la nuit dans Jérusalem-Est, surtout quand on est une femme ». Vingt minutes plus tard, j’arrive saine et sauve au village et me fourre sous ma couverture. Home sweet home.


Escapade à Haïfa

Quelques jours de glandouille plus tard, je gagne le nord d’Israël le 7 octobre, veille du premier jour de Souccot. Les transports sont bondés et les offres de sous-location d’appartements battent leur plein sur Facebook : c’est la semaine de vacances des Israéliens, qui profitent des derniers jours de l’été pour voyager dans le pays. Des cabanes fleurissent également sur les balcons hiérosolymitains ou devant les restaurants : pendant Souccot, fête des Tabernacles, les Juifs sont censés prendre tous leurs repas dans ces cabanes décorées de fruits (parfois en plastique). Le village étudiant dispose de sa propre soukka, un peu sinistre, et la place Safra de Jérusalem abrite l’une des plus grandes d’Israël.

Je profite de mon séjour à Haïfa, raconté ici, pour visiter également Nazareth et Acre (compte-rendu là). C’est probablement ma dernière occasion de voyager ainsi avant le mois de janvier et la fin du semestre d’automne, car je compte rester à Jérusalem pour Hannoucca (en décembre), peut-être aller à Bethléem pour Noël (six ans en école catho, ça laisse des traces).


Journées culturelles : musées hiérosolymitains

Je consacre ensuite quelques jours à une visite plus poussée de Jérusalem et de ses musées, après avoir exploré les différents quartiers de l’Ouest pendant ma recherche d’appartement : une visite au musée d’Israël étant prévue par mon cours d’archéologie, je me rends au Museum on the Seam, au musée Rockefeller et aux grottes de Sédécias, tous trois dans Jérusalem-Est.

Le Museum on the Seam, littéralement « musée sur la bordure », est en fait situé sur la ligne verte, où passe maintenant le tramway : il est construit dans une ancienne place forte militaire et une partie du complexe a été conservé tel quel. Profitant de cette position originale, ce musée abrite justement des œuvres traitant des conflits, des oppositions diverses, des régimes totalitaires, pas forcément au Moyen-Orient : j’ai pu ainsi observer une installation constituée de matraques policières sud-africaines, des collages subversifs réalisés par un artiste iranien en exil, une vidéo mettant en scène la corruption généralisée en Russie. Le toit-terrasse offre une vue très intéressante sur la ville entière.

Une salle du Museum on the Seam.

Une salle du Museum on the Seam.

Puis, immersion dans Jérusalem-Est pour rejoindre le musée Rockefeller, en suivant la rue Sultan Suleiyman : à quelques minutes de la rue de Jaffa, c’est un tout autre pays qui s’offre à mes yeux, des vapeurs de kebabs s’échappent d’échoppes crasseuses, des écolières voilées papotent en attendant le bus, certaines huant les cars spécialement affrétés pour le Kotel en cette semaine de Souccot. L’hébreu a disparu, place à l’arabe, que j’apprendrai très probablement au deuxième semestre. Je détonne clairement dans le paysage malgré mon pantalon et mes manches longues, des regards insistants me le font savoir. Continuant ma route sans m’en soucier, j’arrive finalement au musée d’archéologie nationale Rockefeller, construit dans un ancien palais d’un dirigeant ottoman et d’une splendeur à couper le souffle. Les galeries me donnent l’impression d’un voyage dans le temps, d’un retour aux expositions universelles du début du 20e siècle. Impossible d’observer tous les objets en détail, je reste ébahie devant la richesse des découvertes archéologiques et passe un certain temps devant les quelques squelettes bien conservés découverts dans le pays. Je reviendrai un autre jour, lors de l’ouverture et après avoir suivi mes cours d’archéologie !

Musée d'archéologie Rockefeller.

Musée d’archéologie Rockefeller.

En sortant, je profite d’une vue remarquable sur le mont des Oliviers, puis suis les murailles de la vieille ville jusqu’aux grottes de Sédécias, un peu avant la porte de Damas. Au début simple cavité naturelle, ces grottes ont été explorées avant la construction du premier Temple, puis transformées en carrières pour en extraire la célèbre pierre blanche de Jérusalem. Elles sont aussi associées à de nombreux mythes bibliques, et au fond des grottes se trouve une source d’eau, les larmes d’Elie (je crois).J’avoue ne pas avoir prêté une grande attention à toute cette mythologie, préférant m’imprégner du calme impressionnant qui règne dans les entrailles de la terre, à quelques mètres sous la surface. Je m’assois sur une pierre, ferme les yeux : je suis seule dans le silence, seulement accompagnée par les gouttes d’eau de la source qui tombent régulièrement. Une odeur agréable de pierre humide me fait oublier la puanteur des ordures de la rue ; la fraîcheur et l’obscurité de ces grandes salles voûtées est plus que bienvenue. Personne ne vient troubler ma quiétude et je songe alors au roman d’Haruki Murakami que j’ai terminé quelques jours auparavant, Chroniques de l’oiseau à ressort : le narrateur s’isole au fond d’un puits pendant des heures, jusqu’à pénétrer dans un autre monde. Je pourrais presque m’y croire… Mais le temps se rappelle à moi et je continue ma visite, observant avec déception envers mes semblables les nombreux graffitis qui abîment les murs de la grotte, découvrant stupéfaite que l’une des grandes salles est utilisée pour des cérémonies franc-maçonnes – le roi Salomon étant apparemment considéré comme le premier franc-maçon.

Entrée des grottes de Sédécias.

Entrée des grottes de Sédécias.

Le retour au monde réel, bruyant et lumineux, est difficile. Je me dirige alors vers la porte de Damas, plonge dans les ruelles toujours animées du souk, me fais alpaguer par des vendeurs qui me prennent pour une Allemande et finis par trouver, à nouveau par hasard, l’objet de ma visite, le dernier sur ma liste du jour : l’église luthérienne du Christ Rédempteur, juste à côté du Saint-Sépulcre. L’église est moderne mais agréable, je goûte avec plaisir la sobriété du lieu, bien loin des dorures à profusion des églises orthodoxes que je n’aime guère. Le complexe protestant abrite également un site archéologique, permettant de découvrir que le Saint-Sépulcre s’est longtemps tenu en dehors des murailles de la vieille ville. Puis, une courte exposition présente les différentes fouilles archéologiques réalisées par des universités allemandes en Terre Sainte, et je m’attaque enfin à l’intérêt principale de l’église : sa tour ! 200 marches (je n’ai pas compté) et un point de côté plus tard, un panorama époustouflant de Jérusalem s’offre à mes yeux et je ressens un élan d’amour et d’admiration pour cette ville. Le Dôme du Rocher, hypnotisant, brille aux derniers rayons du soleil ; les toits du Saint-Sépulcre sont tout proches ; des juifs religieux empruntent un passage sur les toits-terrasses pour rejoindre un dîner sous une soukka ; la partie ouest de la ville est plongée dans l’ombre des nuages et du soleil couchant. Quelques photographes sont là comme moi, avec cependant des appareils bien plus performants que le mien ; après de multiples prises de vue, frisant l’obsession pour ces paysages, je me contente de les graver dans ma mémoire.

Panorama de Jérusalem depuis la tour de l'église du Christ Rédempteur.

Panorama de Jérusalem depuis la tour de l’église du Christ Rédempteur.

Mais il est temps de descendre car l’église ferme : c’est avec une légère nausée que je suis le flot de touristes quittant la vieille ville par la porte de Jaffa. Un petit détour par Mamilla Mall plus tard, je suis alors la rue de Jaffa jusqu’à mon ultime but : Max. Non, pas un camarade sciences-piste en goguette, mais une foire-fouille miraculeuse qui présente les mêmes produits qu’au souk mais avec des prix bien indiqués et dans une relative propreté. Après un arrêt dans une pâtisserie puis dans une librairie d’occasion, j’atteins ce graal avec soulagement, plonge dans les rayons bondés et en ressors une dizaine de minutes plus tard avec une grosse couverture – les nuits se font froides –, cinq serpillères et une louche, pour 55 shekels. Héhé. Renonçant à pousser jusqu’à Mahane Yehuda, qui doit d’ailleurs fermer vu que la nuit tombe et que le vent souffle, je grimpe dans le tramway plein à craquer avant d’en ressortir deux arrêts plus tard, à City Hall : il s’est arrêté brusquement et je crois comprendre que la rame a été la cible d’un jet de bouteille, comme c’est souvent le cas dans les colonies plus à l’est. Peu rassurée, je me résous à gagner l’arrêt de bus le plus proche, à une dizaine de minutes de là ; heureusement, le 19 arrive bientôt. Retour à la maison après une journée chargée.


Pour finir en beauté : détente et restaurants à Tel Aviv

Le 15 octobre au matin, je hisse une nouvelle fois mon sac à dos sur mes épaules et gagne l’arrêt de tramway pour me rendre à la gare routière : c’est parti pour deux jours à Tel Aviv, une lectrice de Madmoizelle m’offrant gentiment son canapé. Je dodeline de la tête et m’endors à moitié dans le bus 405 bondé : la veille au soir, Marie et Antonia ont organisé un dîner chez elles et nous étions… 13. Couscous, shaksouka et légumes à volonté, mais pas assez de place pour tous les invités, des étudiants de Rothberg mais également des amis d’Antonia. Qu’importe, après quelques minutes de débat, Antonia sonne chez les voisins qui sont absents mais ont laissé la porte ouverte. La tentation est trop grande, nous prenons la grande table, les chaises, ainsi que des assiettes et des fourchettes pour faire bonne mesure. Heureusement, le voisin en question ne nous en tient pas rigueur et la soirée se termine à moitié chez lui, après une discussion intéressante sur les difficultés de la langue française – c’est vrai ça, pourquoi une table serait-elle féminine ?

Mon impression sur Tel Aviv ne change pas : une ville vouée au shopping et à la bonne bouffe, ce qui est bien sûr toujours appréciable mais une vraie plaie pour des Israéliens dont le niveau de vie est plus bas qu’en France. Les loyers sont hors de prix, les plats au restaurant apparemment peu chers mais il faut à chaque fois ajouter le service. De plus, pour une ville qui se veut laïque, l’absence de transports en commun pendant shabbat et les jours fériés se révèle très handicapante, bien que de nombreux magasins et restaurants restent ouverts, surtout dans les zones très touristiques comme le vieux port, le Namal (à ne pas confondre avec Jaffa, au sud de la ville).

Coucher de soleil sur une plage de Tel Aviv.

Coucher de soleil sur une plage de Tel Aviv.

Le climat est étouffant, orageux, et j’assiste à ma deuxième averse depuis mon arrivée en Israël – la première étant à Haïfa. Heureusement, nous parvenons à gagner la librairie d’occasion où je m’étais déjà rendue lors de mon premier séjour à Tel Aviv – je me refais un stock de bouquins –, puis l’attrait de la plage se fait trop fort malgré les nuages et la saleté de l’eau (de nombreux déchets ont été ramenés par la pluie vers le rivage). J’assiste donc au coucher du soleil en barbotant tranquillement dans une eau à la température agréable, le 15 octobre, tentant de digérer les fallafels dégustés le midi même dans l’une des échoppes à fallafels les plus courues de la ville. La journée se termine par un excellent dîner dans un restaurant italien, où je peux enfin manger de la bonne viande rouge.

Soukka sur la place de l'Hôtel de Ville à Tel Aviv.

Soukka sur la place de l’Hôtel de Ville à Tel Aviv.

Même rythme tranquille le lendemain, avec une promenade jusqu’au vieux port et la découverte de Don’t Starve, un jeu vidéo que je vous recommande si vous voulez rater votre 3A. Enfin, vendredi matin, retour à Jérusalem : la rentrée est proche…

Le Namal, le port de Tel Aviv réhabilité en lieu de détente et de promenade.

Le Namal, le port de Tel Aviv réhabilité en lieu de détente et de promenade.

Et voilà, un fall break sans Jordanie ni Canada comme certaines, mais beaucoup de détente, de lecture et de voyages dans le pays. Au programme de la semaine qui s’annonce : premiers cours et réception au consulat de Jérusalem lundi soir. Une nouvelle routine !

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