Acre : ville croisée, ville divisée

Mercredi 8 octobre. Dans le confortable salon de l’auberge de jeunesse, l’air lourd de cette soirée d’octobre rend ma peau poisseuse. La pluie, ma première depuis mon arrivée en Terre Sainte, est tombée sur Haïfa et ses verts jardins, tout à l’heure, mais pas suffisamment pour rafraîchir l’atmosphère. Bien que sortir en manches courtes une fois la nuit tombée soit un petit plaisir de cette ville, le vent de Jérusalem me manque un peu…

Enfoncée dans un canapé en velours des années 1930, je me repose tranquillement de mon excursion principale : Acre – Ako en hébreu. Encore appelée Saint Jean d’Acre par ma bonne vieille grand-mère chrétienne, précisons-le. Car c’est tout l’intérêt de cette petite ville au nord de Haïfa, plus très loin de la frontière libanaise : son important passé croisé, du fait de sa position stratégique, premier port méditerranéen quand on cherche à atteindre la Terre Sainte.

 

La nouvelle ville juive : l’ordre sans âme

Un train tout à fait banal relie Haïfa – la gare centrale, pour ma part, la plus proche de l’auberge – à celle d’Acre en une demi-heure à peine (et 16 shekels). La modernité des installations me fait penser à un hybride RER – TER (désolée pour les non-Parisiens qui ne connaissent le plaisir du premier) : les wagons sont plutôt grands, fabriqués par Bombardier, traversent les villes (trois gares dans Haïfa, trois dans Tel Aviv) mais relient également des destinations plus éloignées : il est possible de parcourir le pays du nord au sud dans ce train. Mais je reviendrai sur le système performant des transports israéliens.

Je débarque donc vers 9h30 à Acre, tente de suivre sans succès les indications directionnelles de mon Lonely Planet – à croire que nous n’avons pas la même signification pour « gauche » et « droite » et traverse donc une large partie de la nouvelle Acre, des alignements d’immeubles sans âme dignes de l’époque soviétique. D’ailleurs, ici, la deuxième langue n’est pas l’arabe mais le russe !

Des boulevards se croisent, qui portent tous le nom de dirigeants ashkénazes (j’ai même repéré sur le plan une rue portant le nom de ma mère !), mais je suis obligeamment le panneau « Old City » et finit par déboucher sur l’avenue HaHaganah, qui longe la mer Méditerranée et offre une magnifique vue au promeneur fatigué. Personne en vue, une ville maritime éteinte et sans charme, on dirait la Côte d’Opale avec du soleil et des palmiers. Au loin, dans la brume, je distingue la silhouette de nombreux bâtiments et prend peur : suis-je si éloignée de la vieille ville ?

Promenade le long de la Méditerranée.

Promenade le long de la Méditerranée.

La mer depuis une tour de garde : pas besoin d'aller à Tahiti !

La mer depuis une tour de garde : pas besoin d’aller à Tahiti !

A la réflexion, il s’agit en réalité de Haïfa : une vingtaine de kilomètres seulement séparent les deux villes, et on peut d’ailleurs voir Acre depuis les hauteurs de Haïfa. Puis, beaucoup plus proches de moi, les remparts de la vieille ville d’Acre surgissent, construits par un sultan ottoman en 1799, pour empêcher Napoléon d’attaquer à nouveau la ville – même s’il avait échoué la première fois. On le retrouve partout, ce petit Corse…


La vieille ville arabe : où suis-je, dans quel Etat j’erre ?

Aparté sciences-piste : un PDSP – Problème de Sciences-Piste, excellent Tumblr que je vous recommande même si je ne peux vous garantir la compréhension des blagues si vous n’êtes jamais passé par le 27 – raconte qu’au bout de quelques mois à Pipo, l’on devient incapable d’écrire le mot Etat avec un « é ». Parfois, je pense que c’est le cas. Mais pour ce sous-titre, c’était voulu. Bref.  

N’ayant pas suivi les indications de mon guide, je suis bien sûr arrivée dans la vieille ville par une entrée inhabituelle et dénuée de tout panneau et de tout office du tourisme. Furetant dans les ruelles sombres et humides, je croise le regard de femmes voilées, d’enfants pieds nus et de chats faméliques. Alors que l’arabe a repris place sur les graffitis des murs, la dualité linguistique et ethnique d’Israël me revient à nouveau – on ne peut jamais l’oublier. Parfois, des pancartes en anglais surgissent sur les murs, indiquant la direction du Port ou de la Citadelle : malheureusement, les possibilités sont trop nombreuses et je me perds à nouveau : je n’avais guère connu ce sentiment de détresse, lorsque les alentours sont déserts, que l’on passe pour la troisième fois au même endroit et qu’il est impossible de s’asseoir quelque part pour réfléchir tranquillement à sa position. L’impasse du Wadi Qelt revient à ma mémoire et je songe à attendre un Deus Ex Machina avant de boire à ma gourde et de me secouer les méninges.

Je finis par atteindre la Marina et ses nombreux marchands de glaces : des familles musulmanes et juives se promènent, des manèges ont élu domicile sur une large place (selon les critères architecturaux du coin), entre une mosquée et un caravansérail en ruine. Je souris à cette vue de la modernité coexistant avec l’antique.

Mosquée Al Jezzar.

Mosquée Al Jezzar.

Je me perds à nouveau dans les allées tortueuses du souk, admire les épices odorantes et colorées – je n’ai malheureusement plus que des grosses coupures dans mon porte-monnaie –, salive en passant devant une boulangerie artisanale et songe sérieusement à me ravitailler en produits d’entretien vu les prix dérisoires des serpillères et autres éponges. Les touristes et une propreté relative font leur retour dans ces rues plus larges et aménagées : apparemment, les impôts ne sont pas utilisés partout ! Je me souviens alors du même contraste entre les deux Jérusalem, même au sein de la vieille ville : le quartier juif, moderne, propre, aux rues éclairées, et les quartiers chrétien et musulman, ruelles mystérieuses aux égouts affleurant le sol.

Cependant, me perdre m’a fatiguée et l’heure tourne : le dernier train – veille de jour férié oblige – est à 14h30 et il est déjà onze heures. La chaleur me coupe par contre tout appétit, ainsi que les nombreuses mouches. Le Kit Kat israélien grignoté sur le quai de la gare à Haïfa suffira. J’entends soudain parler français et me retourne vers cette délicieuse familiarité (oui, quand j’en ai besoin, j’aime mes compatriotes) : un couple de francophones se tient là, devant l’entrée du musée des Bains Turcs, et je repère dans leurs mains le bien le plus précieux pour tout touriste dans un dédale de ruelles. UNE CARTE !

Les conseils du Lonely Planet flottent devant mes yeux : avant tout chose, passez à l’office du tourisme, achetez une carte et les billets pour les sites intéressants à visiter. Renseignements pris, la Mecque de l’explorateur égaré se trouve à quelques dizaines de mètres. J’y suis accueille en français – « vu votre accent »… On me remet une carte (à trois shekels) et des billets pour plusieurs sites (même pas besoin de prouver mon statut d’étudiante, j’obtiens la réduction sur ma bonne foi) : la partie officielle de l’expédition peut commencer.

Jardin enchanté, parenthèse bienvenue dans la citadelle. Au fond, l'office de tourisme.

Jardin enchanté, parenthèse bienvenue dans la citadelle. Au fond, l’office de tourisme.

Interlude : Plus de batterie et nulle envie d’assister à la parade nuptiale du mâle israélien sur la volontaire de l’auberge de jeunesse passant le balai dans le salon : je rejoins le dortoir. Je pensais finir mon article mais mes camarades dormant déjà, ce serait impoli de leur imposer la lumière de l’écran et le cliquetis de mes doigts sur le clavier. Reprise de la rédaction le lendemain matin, alors que je me demande quoi faire de ma journée – c’est férié (encore).

 

Entre vieilles pierres et art moderne, des musées éclectiques

Le complexe d’accueil des visiteurs étant situé dans la citadelle, je n’ai qu’à traverser la cour pour rejoindre le premier site digne d’intérêt, la ville souterraine construite par les Croisés. Les fous de Kingdom of Heaven, oui. D’ailleurs, j’ai regardé à nouveau ce film il y a quelques jours pour son haut potentiel de sexyness mais je n’ai pas pu supporter toutes les erreurs de décor – genre le Saint-Sépulcre sur une colline à l’écart de la ville. C’est ça, d’habiter à Jérusalem.

Bref, quand les croisés ont débarqué en Terre Promise (vers la fin du 11e siècle), ils ont bâti un grand complexe d’accueil des pèlerins, avec large réfectoire, prison et infirmerie, le tout dans des proportions plutôt impressionnantes. En même temps, si tout le monde portait une cotte de maille à la mode européenne, il fallait de la place. Mais en 1291, lorsque les croisés furent vaincus par les Mamelouks et la ville d’Acre conquise, ces bâtiments hospitaliers furent enfouis sous des décombres : ils n’ont été retrouvés qu’au début du 20e siècle grâce à de patientes fouilles archéologiques. Le sol est peut-être aride dans ces contrées, mais quel potentiel historique !

Le musée est désert mais la scénographie pertinente : panneaux trilingues (hébreu, arabe, anglais) racontent l’histoire de la ville, de l’époque cananéenne (- 3000 avant J.C.) à celles des croisades, en passant par la brève période gréco-romaine. Des objets retrouvés au cours des fouilles sont exposés pour illustrer les propos et je suis surprise par la finesse de minuscules lampes à huile.

Soudain, je croise un moine au détour d’un long couloir étroit : il me guide dans la grande cour de la ville souterraine, où répète une troupe d’acteurs : bientôt commence le festival de théâtre alternatif d’Acre. Des pièces historiques sont à l’honneur, semble-t-il !

Le bazar turc.

Le bazar turc.

Je sors de la ville templière par une boutique de souvenirs (malin) et débouche dans le bazar turc, large allée propre, aérée et accessoirement déserte. Seuls quelques restaurants et échoppes sont ouverts, mais les prix sont exorbitants. De toute façon, je n’ai guère plus d’argent à dépenser… Suivant scrupuleusement ma carte, j’arrive saine et sauve à la prochaine étape : le musée d’art Okashi. Avec un nom pareil, on pourrait songer à un artiste japonais tombé amoureux d’Acre et ayant décidé d’y passer ses derniers jours, mais il s’agit en fait d’un peintre israélien d’origine yéménite, qui s’est installé à Acre en 1948 après de nombreuses péripéties dues au climat quelque peu malsain de l’époque.

Après une discussion très intéressante avec la guichetière sur la situation des Juifs en France (il faut vraiment que j’y consacre un artiste), le sentiment de quiétude que je trouve dans la plupart des musées m’envahit lentement. La cohue des ruelles est loin, les odeurs écœurantes également, ici je suis protégée. L’exposition temporaire propose des photographies sur le thème de la danse, tandis que les peintures d’Okashi me rappellent un peu Picasso. Je suis en tout cas surprise de découvrir de l’art moderne dans une vieille ville arabe… Avant de me souvenir que je suis en Israël et que tout est possible.

Je renonce à la visite du tunnel des Templiers, comprise dans mon billet mais qui m’obligerait à retourner sur mes pas, et opte pour la dernière attraction de la journée : le musée des Trésors, situé dans les remparts de la vieille ville, entre deux murs. De son nom officiel « centre ethnographique », il rassemble en fait dans un joyeux bazar de nombreux objets découverts par des archéologues lors de leurs fouilles dans la région, et aussi des dons de particuliers. Des échoppes sont ainsi recrées, ce qui permet plus ou moins de s’imaginer le quotidien des forgerons, des vanniers ou des pharmaciens dans la première moitié du 20e siècle. Je dois reconnaître qu’il faisait très chaud dans le musée et que les explications manquaient : cela ne m’a donc guère passionnée. Par contre, en traversant le mur, on débouche sur une terrasse herbeuse installée sur les remparts, au sommet d’une large tour de guet (m’a-t-il semblé). Bien que la vue soit masquée par des arbustes ayant élu domicile dans les meurtrières, le vent frais de la mer est une bénédiction pour le touriste fatigué.

Les remparts de la vieille ville.

Les remparts de la vieille ville.

Grimpant sur une table, j’accorde un dernier regard à la vieille ville, à ses dédales de ruelles et ses élancées vers le ciel – minarets et clochers – avant d’entamer la marche vers la gare (en suivant attentivement la carte, cette fois). A nouveau, le calme et la géométrie de la ville nouvelle m’interpellent et je m’amuse à déchiffrer les annonces en russe. J’arrive à la gare, me presse pour sauter dans le train et crois un long instant à une erreur de ma part : il est vide ! Mais une question au contrôleur me rassure : oui, je suis dans le bon train pour Haïfa. Je ne m’étonne pas plus de cette absence d’autres passagers et m’absorbe dans la contemplation du paysage qui défile, entre docks, entrepôts et petits quartiers résidentiels. Retour au présent…

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