Fin de l’ulpan : premier bilan académique

Mercredi 24 septembre. Le soleil d’été brûle les pelouses désertées du village étudiant ; une brume tenace me cache la vue du désert de Judée. Quelques silhouettes errent dans les allées, chargées de sacs en plastique remplis de victuailles : ce soir commence la fête du Nouvel An, Rosh Hachana – « Chana tova » à tous mes lecteurs israéliens s’il y en a. Pas de commerces ouverts ni de transports en commun israéliens jusqu’à samedi soir. Je ne peux m’empêcher de poser la pertinence de telles mesures dans une ville plutôt pauvre qui vit essentiellement du tourisme, mais les traditions ont leur raison que le cerveau ignore.

L’appartement également est désert – enfin, je crois… peut-être que la vampire anglaise est là, tapie derrière sa porte blindée – et je savoure ce calme tant désiré. Après avoir posé, pour la énième fois, les avantages et les inconvénients d’un tel chambardement, je me suis décidée à quitter le Village. Je ne suis pas faite pour la vie en communauté. J’espère cependant être remboursée du loyer avancé pour l’année. Si cela n’est pas possible, eh bien… Je tenterai au moins de changer d’appartement : j’ai l’impression de devoir supporter les personnes avec lesquelles j’ai le moins d’atomes crochus de tout le Village (ou presque).

Mais cessons ce marasme, car je suis en vacances ! Jusqu’au 19 octobre ! Au programme, visite approfondie de Jérusalem (quand les bus seront de retour), quelques jours à Tel Aviv et à Haïfa, et une semaine en Jordanie du 10 au 16 octobre avec des filles du village étudiant (preuve que je ne suis pas si asociale que cela).

Surtout, qui dit vacances dit plus de réveil à 6h30 pour cinq heures d’hébreu, et ce tous les jours de la semaine (sauf le samedi). C’est donc le moment de revenir sur ces dix-huit jours de torture volontaire et d’apprentissage dans la bonne humeur.

Le ton de ce billet sera très académique, destiné en priorité aux futurs 3A qui se posent des questions sur l’ulpan. Il vise également à m’épargner la peine de me souvenir de tout cela en mai, au moment de rédiger mon rapport de séjour.


L’ulpan de l’université hébraïque : une institution israélienne

 Israël est un pays d’immigration : dans les rues, on entend parler anglais, français, russe, des affiches en amharique (langue des juifs éthiopiens) sont placardées sur certaines boutiques de Tel Aviv. Or, parler la langue du pays reste un élément essentiel d’intégration, ne serait-ce que pour comprendre ce que l’on achète au supermarché. Ainsi, pour faciliter l’apprentissage de l’hébreu des olim (les nouveaux immigrants qui ont fait leur aliyah) mais aussi des expatriés soucieux de sortir de leur bulle et bien sûr des étudiants, ont été créés les ulpanim, cours d’hébreu intensifs dispensés par de nombreux organismes, en Israël mais aussi à l’étranger (il existe par exemple des ulpanim dans des centres communautaires parisiens). Celui de l’université hébraïque de Jérusalem est l’un des plus réputés dans le monde, fort de son expérience (plus de quatre-vingts ans), au point que le libre référence de l’apprentissage de l’hébreu, Hebrew from Scratch, a été conçu par des professeurs de l’université – et est édité par Akademon, l’équivalent des Presses de Sciences Po, ce qui est bien pratique et rentable.

D’ailleurs, les textes du livre permettent de découvrir (d’une façon souvent stéréotypée, mais bon) la société israélienne : le mariage juif, la situation des juifs éthiopiens, le quartier de Mea Shearim (quartier ultra-orthodoxe à Jérusalem), que faire pendant le Shabbat… Mais pas de politique ni de conflit israélo-palestinien, bien sûr.

Pour ceux qui s’interrogent sur la signification de « ulpan » : selon ma prof d’hébreu de Sciences Po, il s’agirait d’une déformation de « aleph », la première lettre de l’alphabet hébraïque. Cela peut paraître tordu mais les deux orthographes sont semblables – n’oublions pas qu’il n’y a pas de voyelles dans l’alphabet.

J’avais lu dans les précédents rapports de séjour que le public de l’ulpan était très varié. Je n’ai malheureusement pas retrouvé cette diversité cette année, sûrement à cause de la situation sécuritaire du pays qui a dû décourager pas mal d’étudiants. Ainsi, dans mon groupe, seule une personne détonnait, un vieux Taïwanais (60 ans !) vivant à Los Angeles et ne sachant pas vraiment les raisons de son apprentissage de l’hébreu. D’autres n’étaient là que pour l’ulpan (trois semaines) mais étaient étudiants ou encore assez jeunes et avec une bonne raison d’être là.


L’ulpan et Sciences Po : le désamour

Au moment de choisir mes six vœux pour ma 3A, la gratuité du Summer Ulpan (deux mois de cours intensifs) a largement contribué à faire pencher la balance du côté de l’université hébraïque, aux dépens de l’université de Tel Aviv. Vous pouvez donc imaginer mon énervement et ma déception lorsque j’ai appris que, cette année, l’ulpan n’était plus compris dans l’accord d’échange et donc qu’il faudrait le payer de notre poche – ou ne pas le faire et commencer la 3A mi-octobre avec un bagage d’hébreu très rudimentaire.

Venant tout de même en Israël pour progresser en hébreu, j’ai puisé dans mes économies, mendié à droite et à gauche et payé 1365$ pour l’Undergraduate Ulpan, aussi appelé September Ulpan vu qu’il se tenait du 2 au 23 septembre. En effet, le Summer Ulpan, bien que plus adapté à ma situation car il m’aurait permis de commencer le semestre à l’université en niveau Bet I d’hébreu – j’y reviendrai – était largement au-dessus de mes moyens – plus de 2200$ pour sept semaines de cours.

Restait ensuite la question de mon niveau. Avec un seul semestre d’hébreu à Sciences Po derrière moi – certes de manière intensive vu que nous n’étions que deux élèves, mais tout de même – je ne m’attendais pas à faire des miracles lors du test sur Internet et c’est assez logiquement que j’ai été placée en niveau Aleph +, c’est-à-dire pas tout à fait débutant mais pas intermédiaire non plus. Le niveau bâtard, quoi – ce qui, à la vue de l’hétérogénéité de la classe, s’est révélé handicapant.


Les cours en eux-mêmes : une pédagogie très efficace

Mardi 2 septembre, 8h30. Après trois mois et demi de vacances académiques, mon cerveau n’en mène pas large et redoute ce retour en classe. Les deux premières heures se déroulent plutôt bien : révision des ultrabasiques, j’en suis même étonnée mais comprends que c’est indispensable à la vue d’un étudiant qui quitte rapidement le cours (le pauvre ne sait même pas lire). Cependant, après la première pause (nous faisons 8h30 – 10h, 10h30 – 11h30 et 11h45 – 13h20), je sens mon assurance fondre en voyant mes camarades débiter des dizaines de verbes qui me sont totalement inconnus et lire avec une aisance stupéfiante (en faisant abstraction de l’accent américain qui déforme comiquement la moitié des mots). Totalement ramollie et abasourdie, je sors du cours les larmes aux yeux, me promettant de descendre de niveau dès le lendemain si je n’arrive pas à suivre.

Heureusement, après un coup de téléphone à SOS Parents et une bonne nuit de sommeil, le mercredi et le jeudi se révèlent un peu plus simples à suivre, bien que toujours complexes et nécessitant une attention de tous les instants. Le groupe n’est plus le même : certains passent au niveau supérieur, d’autres arrivent de ces mêmes niveaux. Nous sommes un groupe « passerelle », et tout au long de l’ulpan cela se fait ressentir : deux filles s’ennuient clairement mais restent à ce niveau car la charge de travail n’est pas très importante ; trois autres ont un niveau plus faible et peinent à suivre – on ne les autorise pas à changer car le niveau inférieur est trop plein. Nous ne sommes apparemment que trois à nous sentir bien dans ce niveau (bien qu’à mon goût, le rythme soit un peu trop lent).

L’emploi constant de l’hébreu (tout du moins par Sharon, la prof du « très tôt », jusqu’à 11h30 – Shifi, celle du « moins tôt », jusqu’à 13h20, parle souvent anglais) permet de s’immerger totalement dans la langue et on tire une grande satisfaction de la compréhension de certains points de grammaire quand ceux-ci sont nous expliqués en hébreu. L’accent n’est pas mis sur un aspect particulier de la langue : nous travaillons aussi bien l’expression orale, la lecture, la compréhension écrite (des explications de texte en hébreu !) et orale. Cependant, j’ai trouvé le cours parfois un peu trop théorique, dans le sens où nous suivons religieusement le livre qui manque un peu de vocabulaire pratique. Les exercices sont aussi très répétitifs, ce qui permet certes une assimilation rapide de la grammaire et de la conjugaison mais cela se révèle ennuyeux à la longue.

Mais je suis tout de même capable désormais de comprendre les prix qu’on me demande au marché, de commander du saumon fumé au rayon poissonnerie du supermarché (bilan : pas bon) de demander mon chemin dans la rue (même si la réponse m’est parfois obscure) et même de lire sur ma bouteille de Coca qu’un quart de litre est offert. Victoire !

Cependant, nous n’en sommes qu’à la leçon 17 du livre Aleph qui en compte 28 : je resterai donc au niveau Aleph pour le premier semestre et passerai au niveau Bet seulement au deuxième semestre, ce qui réduit à néant mes espoirs de prendre des cours en hébreu à l’université vu qu’il faut un niveau Guimel (voire Dalet).
Ainsi, pour éviter cette situation, je conseille à tous ceux qui sont intéressés par une 3A en Israël (et qui n’ont pas les moyens de payer le long ulpan) de commencer l’hébreu à Sciences Po le plus tôt possible – de plus, un tel investissement jouera en votre faveur et augmentera vos chances (déjà élevées) d’être sélectionné pour une université israélienne.

Côté devoirs à la maison, la charge dépendait des jours : la première semaine, pour rattraper mon retard, j’en avais parfois pour deux heures, mais ensuite cela s’est révélé moins lourd, une heure au maximum. Des interrogations et des contrôles très réguliers, avec une correction très rapide (le lendemain… Ça fait plaisir !).
Même l’examen de passage de niveau, réalisé hier, est corrigé avec la même rapidité : notre note est censée être disponible dès maintenant sur Internet, il faut que j’aille voir – en espérant que le WiFi soit revenu dans la salle informatique, sinon il faut squatter les alentours du supermarché du village étudiant. Encore un mauvais point.

(Je suis vraiment trop crédule : pas de note ni de WiFi dans la salle informatique – même les ordinateurs ne fonctionnent pas. Une protestation est apparue sur la porte, en anglais et en arabe, mais je doute qu’elle soit considérée avant dimanche)


Et sinon, en dehors des cours ?

Nous avons eu droit à plusieurs animations plutôt sympathiques dans le cadre de l’ulpan : une session de chant avec une chanteuse israélienne qui semblait sortir d’un cabaret moscovite d’avant la chute de l’URSS mais qui chantait plutôt bien, un atelier théâtre absolument génial où nous avons joué un dialogue de En attendant Godot en hébreu et de différentes façons (j’ai hérité du « comme si vous étiez soûle » et du « comme si vous étiez dans un hôpital psychiatrique », entre autres), une leçon sur l’archéologie de Jérusalem, intéressante mais dont je n’ai compris que la moitié et enfin la projection d’un film (hébreu sous-titré en anglais), Noodle, sur la situation des travailleurs clandestins chinois en Israël. Très émouvant, j’ai versé une petite larme à un moment.

Quelques activités ont également été organisées par l’Office of Student Activities, l’équivalent du Buddy’Gram, dont j’ai déjà parlé : une visite du centre de Jérusalem, une course d’orientation (à laquelle je n’ai pas participé), le week-end à la mer Morte qu’il faut que je vous raconte et c’est à peu près tout. Assez mensonger quand je relis la description de l’ulpan sur le site Internet, qui promettait de nombreuses activités pour faciliter l’intégration dans la société israélienne.

Enfin, de mon côté, je dois dire que mes après-midis n’étaient guère productifs et je rêvais surtout d’une sieste après la matinée éreintante. Entre les virées quasi-quotidiennes au supermarché (c’est ça d’être deux pour acheter la bouffe de quatre personnes et demie), les devoirs et deux-trois expéditions à Mahane Yehuda (et les week-ends à Tel Aviv et à la mer Morte), cela fut très calme. Je compte bénéficier désormais des trois semaines de pause pour faire honneur au pays !

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