« Nous ne les laisserons pas revenir » : un samedi à Bethléem

Samedi 20 septembre. Quatrième shabbat à Jérusalem et je me rends compte que c’est le premier que je passe sur le campus – mon projet d’expédition à Ramallah étant compromis (fichus téléphones) –, c’est-à-dire totalement coupée de la ville, sauf à marcher (longtemps) ou à prendre un taxi. J’en profite pour revenir sur mon tout premier samedi en Israël, le 30 août, que j’ai passé à Bethléem avec Évangeline, une co-dortoir (oui, j’étais encore à l’auberge de jeunesse à l’époque), franco-anglaise élevée en Espagne, et une de ses amies espagnoles journaliste à Jérusalem depuis quatre ans – elle fut notre guide.

Après mon incursion en Cisjordanie la veille lors de ma randonnée entre Jéricho et Jérusalem, c’était également ma première « vraie » visite de cette partie du monde qui fait régulièrement l’actualité.

Une ville arabe comme les autres ?

Dans Chroniques de Jérusalem (roman graphique dont je vous recommande très fortement la lecture), Guy Delisle relate sa découverte de Bethléem : les visiteurs s’attendent à un paysage biblique, chrétien et « crèchetien » si j’ose ce néologisme – rappelons que dans la Bible, Bethléem est décrit comme le lieu de naissance de Jésus, dans la crèche, avec l’âne, le bœuf, les rois mages, tout ça. Seulement, deux mille ans ont passé et désormais, Bethléem est une grande ville arabe (plus de 40 000 habitants) et l’une des plus développées de Cisjordanie avec Naplouse et Ramallah. En descendant du bus (n°21, à prendre à la gare routière arabe porte de Damas), je suis frappée par l’animation de la ville : c’est jour de marché, les voitures encombrent les boulevards et les inscriptions en hébreu ont disparu, place à l’arabe et aux guichets de banque « Bank of Palestine ». Les plaques d’immatriculation sont également révélatrices : alors qu’on n’en voit très peu à Jérusalem, les plaques vertes palestiniennes sont légion. Bref, à quarante minutes de bus et huit shekels, on est dans un autre pays.

Très peu de touristes : alors que nous arpentons les allées du souk, admirant les tapis artisanaux, les vendeurs de pains au sésame et les boutiques de vêtements islamiques – les jeunes filles musulmanes faisant preuve d’une belle élégance avec des hidjab multicolores et parfois moulants –, nous sommes régulièrement dévisagées, clairement identifiées en tant qu’étrangères, surtout Évangeline avec sa longue chevelure blonde. Pas autant que ces quelques pèlerins qui courent après leur guide, tous affublés d’une casquette de la même couleur et d’appareils photo autour du cou, mais tout de même.

Place de la Crèche, Bethléem

Place de la Crèche, Bethléem

Nous quittons les ruelles odorantes et bruyantes du marché et débouchons sur une grande place ombragée, le centre de Bethléem, abritant l’office du tourisme, un centre de recherche sur la paix ainsi que plusieurs cafés : la place de la Crèche. Attablée en terrasse autour d’une limonade à la menthe (très bon, mais amer et pas si rafraîchissant que cela), je détaille les passants et leur diversité : petites écolières en uniforme rentrant chez elles par grappes de deux ou trois, garçons sur leur skate, jeunes hommes discutant sur les bancs, jeunes femmes voilées au téléphone, mères de famille tout en noir (mais quasiment jamais en niqab) chargées de lourds sacs de courses.

Slurp ! Limonade royale à la menthe (oui, j'ai cédé à la tentation de prendre son repas en photo).

Slurp ! Limonade royale à la menthe (oui, j’ai cédé à la tentation de prendre son repas en photo).

Le muezzin retentit, mais la vie ne s’arrête absolument pas sur la place : les gens vont et viennent, personne ne sort son tapis de prière, nous sommes bien loin des fantasmes islamiques de certains politiques. Sans l’hébreu sur la carte du café et le paiement en shekels (les Territoires Palestiniens n’ont pas de monnaie propre), je pourrai me croire à Rabat ou à Tunis. Et sans le mur de séparation aperçu à l’aller, bien sûr. Et sans l’église de la Nativité qui se dresse à une centaine de mètres de la place.

Bon, pas si ordinaire, en fait.

Un haut-lieu du christianisme

Après la limonade, nous reprenons notre visite sur les antiques voies pavées et glissantes de la ville, vers son principal attrait touristique : l’église de la Nativité. Soudain, sur une place encombrée de taxis, elle se dresse devant nous, sans signe particulier si ce n’est les multiples échafaudages qui la hérissent et le poste de police palestinien sur le côté. Des hommes nous proposent une visite guidée que nous refusons poliment : j’ai mon Lonely Planet et Maria, la collègue journaliste, connaît bien l’église pour s’y être rendue plusieurs fois. Nous passons la minuscule porte – construite de la sorte afin de gêner l’entrée d’éventuels conquérants en armure et à cheval – puis pénétrons dans ce lieu sacré du christianisme. Il est quasiment désert : seul un groupe de touristes russes, guidée par un Arabe parlant russe bien mieux que moi, nous accompagne sans être dérangeant.

Je suis déçue par l’intérieur, sombre, en travaux et chargé de décorations dorées à profusion. Comme le monastère Saint-Georges visité la veille près de Jéricho, le lieu est géré par des orthodoxes et le grand nombre d’icônes en témoigne. Peut-être faut-il revenir à Noël, dans l’église bondée de pèlerins venus célébrer la naissance de Jésus, pour en ressentir pleinement l’émotion. Nous descendons un petit escalier de pierre et accédons à la partie la plus importante du lieu : les vestiges de la crèche. Une pierre plate se tient là, embrassée par les Russes, qui frottent également dessus les croix en bois achetées à un comptoir dans l’église. Ils se prennent mutuellement en photo et un prêtre orthodoxe les encourage à acheter des bougies. Dans un soubassement, on observe une niche de pierre, où Marie se serait reposée après la naissance. Je suis touchée par la ferveur des croyants mais les dorures, le kitsch et le côté très commercial du lieu m’en gâchent la sacralité – je m’attendais à beaucoup plus simple, dépouillé, authentique.

Etoile marquant le lieu de la naissance de Jésus, dans l'église de la Nativité. Trop clinquant à mon goût...

Etoile marquant le lieu de la naissance de Jésus, dans l’église de la Nativité. Trop clinquant à mon goût…

Le cloître et le petit jardin intérieur, propriété des moines franciscains qui veillent également sur le lieu – un hospice franciscain se dresse à deux pas – trouvent plus de grâce à mes yeux. Il est désert et je suis surprise, à nouveau, par cette absence de touristes, avant de me rappeler que pour venir ici, j’ai dû prendre un bus arabe, passer dans des quartiers classés en orange par le ministère des Affaires étrangères et que la ville elle-même est classée en jaune. Maria nous présente à l’un des responsables du lieu, un Arabe chrétien parlant cinq ou six langues et tenant un album photo où l’on peut le voir en compagnie de toutes les célébrités passées par l’église : politiques (David Cameron, José Luis Zapatero…), religieuses (le pape François, le pape Benoît XVI) mais aussi plus surprenantes (« Vous êtes française ? Vous connaissez Lilian Thuram ? » s’extasie-t-il avant de me montrer la photo correspondante). Intelligent et subtil, il déplore l’affolement sécuritaire et nous exhorte à prêcher dans nos pays respectifs que l’on peut venir sans risque à Bethléem. Comme presque partout en Cisjordanie, le tourisme est une ressource importante pour la ville, mais la visite de l’église est gratuite. En sortant, Maria nous explique qu’habituellement, elle est bondée et qu’il faut faire trois ou quatre heures de queue pour y accéder. Secrètement, je me réjouis de cette absence car je déteste visiter quand il y a du monde, mais les tristes raisons de ce vide me reviennent bien vite.

Cloître de l'église de la Nativité

Cloître de l’église de la Nativité

Nous n’avons pas le temps de visiter la grotte du Lait, où Marie se serait arrêtée sur la route de Bethléem pour allaiter Jésus – peut-être y irai-je pendant l’année – mais nous passons par Star Street, la rue des Etoiles, empruntée par les Rois Mages et bien d’autres personnes guidées par l’étoile du Berger pour honorer la naissance de Jésus. Comme dans la vieille ville de Jérusalem, j’ai du mal à réaliser que je me trouve au cœur de l’histoire biblique : plus rien ne reste de cette époque. Les pneus des voitures ont laissé des marques noirâtres sur les pavés de la rue des Etoiles et les fils électriques encombrent le ciel. Un énorme parking à étages dresse sa monstruosité un peu plus loin, déversant ses touristes tout juste descendus de bus climatisés, qui peuvent immédiatement trouver un KFC à la palestinienne pour se restaurer.

Rue des Etoiles, Bethléem

Rue des Etoiles, Bethléem

« Ils sont là chaque nuit » : les zones des Territoires Palestiniens

Nous optons pour l’authenticité – quoique – d’un restaurant de fallafels : des drapeaux palestiniens et un portrait de Yasser Arafat ornent les murs de la cave claire et agréable. Une télévision les accompagne et je suis fascinée par les clips des chansons palestiniennes et libanaises qui passent en boucle : les jeunes femmes à la longue chevelure brune, aux hauts décolletés, aux lèvres pulpeuses qui s’y exhibent sont si différentes de toutes les mères de famille en hidjab austères venues déjeuner avec leur mari et leurs trois ou quatre enfants dans ce restaurant ! Je me souviens alors avoir aperçu, dans les allées du marché, un vendeur de déguisements pour adultes (infirmières plus que suggestives et policières aguicheuses) et m’étonne des contrastes de cette société arabe que nous connaissons si peu en Occident. Seul l’exemple de ces femmes d’Arabie Saoudite qui dépensent des fortunes en lingerie coquine me vient à l’esprit, mais leur situation financière n’est guère comparable à celle des Palestiniens.

Évangeline et Maria devisent en espagnol à mes côtés : des bribes parviennent jusqu’à ma compréhension, mais je n’ai pas pratiqué depuis le bac et mon parlé est quelque peu rouillé. Nous parvenons tout de même à évoquer la situation des habitants de Jérusalem-Est, passant à l’anglais (qu’elles parlent parfaitement, mais je tiens à ce qu’elles puissent converser dans leur langue maternelle) lorsque les mots me manquent. Majoritairement Arabes et musulmans, ils ne détiennent pas la nationalité israélienne : ils sont simplement résidents du pays. Officiellement, une seule et même mairie gère les deux parties de la ville, mais les moyens ne sont pas suffisants pour la démographie croissante de Jérusalem-Est. De ce fait, de nombreux enfants n’ont pas d’école pour la rentrée qui vient de passer, et ce malgré les promesses des candidats aux dernières élections municipales.

Cependant, comme nous allons le voir, la position des habitants de Bethléem est bien pire. Après le déjeuner de fallafels, Maria nous emmène dans une petite boutique du souk dont elle connaît le vendeur, qui parle un très bon anglais et nous propose de superbes châles, en coton et cachemire, tissés (selon ses dires) par des femmes de la région. Je remarque également un échiquier, copie conforme de celui de ma mère : fabriqué à Hébron, m’explique-t-il. Entre deux séances d’essayage (mais je n’achèterai rien : pas encore reçu mes bourses), il évoque sans se cacher l’omniprésence de l’armée israélienne dans la ville, pourtant officiellement gérée par l’autorité palestinienne.

En effet, les Territoires Palestiniens, ou Cisjordanie, sont divisées en trois zones. La zone C, majoritaire, est totalement contrôlée par l’armée israélienne – ce qui remet évidemment en question la souveraineté des Palestiniens sur leur terre. Elle abrite également des colonies israéliennes. L’autorité de la zone B est partagée, tandis que les villes de la zone A (Ramallah, Naplouse, Hébron, Bethléem, Jénine et quelques autres) sont censées être totalement administrées par l’autorité palestinienne (et sont interdites d’accès aux citoyens israéliens). Pourtant, comme on l’a vu pendant la guerre cet été, l’armée israélienne n’a pas hésité à pénétrer dans les maisons de Bethléem pour chercher les trois garçons israéliens kidnappés, et selon le vendeur, ces exactions se poursuivent, au bon vouloir des commandants de l’armée. Ces bavures ne sont pourtant pas bonnes pour l’image d’Israël et les espoirs de conciliation entre les deux parties : cela montre donc un certain manque de contrôle sur l’armée. Le cas d’Hébron est encore pire, vu que le centre de la ville est occupé par une petite centaine de colons, protégée par autant de soldats – j’irai en octobre avec l’ONG Breaking the Silence.

Le vendeur craint que cette répartition des pouvoirs ne finisse par disparaître, et Maria nous rappelle qu’il y a une dizaine d’années, pendant la Seconde Intifada, des chars israéliens se tenaient sur la place de la Crèche, où nous prenions une limonade ce matin. Sans fanatisme mais attaché à son pays, il ajoute qu’il n’hésitera à se battre si l’armée israélienne se fait trop présente – « we won’t let them come back », nous dit-il alors que nous quittons le magasin et que je me demande si cette guerre finira un jour.

Le Mur

Dans le taxi qui nous emmène à « Banksy shop », le chauffeur nous demande notre nationalité et semble enchanté de rencontrer une Française : il a eu vent des manifestations de soutien à la Palestine cet été et assure que M. Chirac sera toujours le bienvenu ici. Je ris sous cape mais arrête brusquement en voyant où le taxi nous a menées : au pied du mur, littéralement.

Mur de séparation, barrière de sécurité, Security Fence. Abomination grisâtre.

Mur de séparation, barrière de sécurité, Security Fence. Abomination grisâtre.

Les mots me manquent pour décrire cet immense obstacle de béton qui coupe notre route, envahit le paysage et annihile tout espoir. Une grande échoppe se tient là, profitant de la renommée de Banksy et de ses graffitis sur le mur : certains tirent toujours avantage de la situation, on dirait. Le garçon masqué jetant un bouquet de fleurs et la petite fille s’envolant grâce à un ballon ne sont plus sur le béton mais reproduits sur des sacs, des magnets, des cartes postales. On trouve aussi des chèches, des drapeaux palestiniens, des croix chrétiennes, des santons. Nauséeuse et écœurée, je sors de la boutique et m’approche du monstre gris qui me domine de ses cinq mètres de haut. Consciente de la présence du mirador à une centaine de pas sur ma gauche, sans savoir toutefois s’il est occupé, je touche le mur. Il est tiède et légèrement râpeux ; la peinture des graffitis, des tags et des dessins forme de petites boursouflures. Je songe à d’autres murs, d’autres miradors, d’autres barbelés, et me demande si cet enfermement d’ennemis presque idéalisés dans leur figure d’Autre dangereux est une répétition, consciente ou non, du passé. Probablement. Mais dans ce cas, on dirait que personne n’apprend de ses erreurs.

Célèbre inscription sur le mur de séparation.

Célèbre inscription sur le mur de séparation.

Nous longeons le mur vers la gauche, passons devant un garage, une station-service. Ils font face au vide gris, à l’absurdité de ces panneaux de béton, comme un défi : la vie continue. La célèbre colombe se dresse désormais devant nous, peinte non pas sur le mur mais sur une sorte de transformateur. A Jaffa, je n’ai pas pu voir l’olivier, mais à Bethléem j’ai vu la messagère.

La colombe, symbole universel de Paix...

La colombe, symbole universel de Paix…

Nous croisons des touristes qui se prennent en photo devant le mur et je me retiens de les réduire en charpie. Revenant sur nos pas dans l’optique de continuer à pied jusqu’au check-point, nous entendons un bruit sourd près de nous, qui semble provenir des profondeurs du mur lui-même. Puis, quelques instants plus tard, des mots lancés en hébreu que j’identifie ensuite comme un compte à rebours. « Shalosh, chtaïm, ahrad ! » « Trois, deux, un ! ». Et enfin, la détonation. Une explosion qui me secoue des pieds à la tête. Je crois pendant quelques instants que ma fin est arrivée, que j’ai résisté à une randonnée dans le Jourdain asséché mais que je vais périr à Bethléem, touchée par des tirs de l’armée israélienne. Nous nous mettons immédiatement à l’abri sous un porche mais le mur reste extrêmement proche. Tremblante, j’échange quelques mots en français avec Évangeline qui semble dans le même état que moi et la familiarité de la langue me rassure. Maria fait preuve d’une meilleure maîtrise de ses nerfs et je comprends que ce n’est pas la première fois.

Me tançant intérieurement pour cette faiblesse – j’ai intérêt à m’endurcir si je veux devenir reporter de guerre –, je patiente encore une petite minute et remarque que deux Arabes nous font signe. Ils nous proposent de nous reposer, de recouvrir nos esprits dans le garage aperçu quelques minutes plutôt ; alors qu’ils nous offrent des huiles essentielles, nous demandent si nous ne sommes pas affectées par les tirs de gaz lacrymogène, je goûte l’extrême originalité de la situation. A deux pas du mur de séparation, dans l’une des zones les plus sensibles du monde, cristallisant les passions, dans un garage miteux à discuter en hébreu avec deux mécaniciens arabes. D’accord, ça c’est du dépaysement de 3A. Comme pour les bergers palestiniens de la veille, je les remercie une dizaine de fois, en anglais, français et hébreu, et nous reprenons d’un pas un peu plus assuré notre chemin. Maria nous explique que le tir provenait en fait de la surveillance d’un camp de réfugiés, du côté palestinien du mur mais à un bon kilomètre du garage ; le vent porte loin les sons. Le bruit sourd était probablement un jet de pierre, et le gaz lacrymogène les représailles d’un jeune soldat appliquant les ordres. Un camp de réfugiés près de l’église de la Nativité… L’absurdité de la situation me serre la gorge.

Une vache à l’abattoir : mon premier check-point

Le grand boulevard permettant de sortir de Bethléem via le check-point du Tombeau de Rachel est quasiment vide ; pour sûr, nous sommes les seules touristes. Des dizaines de chauffeurs de taxi patientent, debout à côté de leur véhicule, à l’ombre d’un bosquet d’arbres. Un autre mur, d’une blancheur immaculée, se dresse de nouveau devant nous : c’est le check-point. Même métal grisâtre, mêmes tubes que le contrôle de sécurité à l’entrée de l’université qui m’est désormais familier. Deux entrées sont possibles, et à notre vue la dizaine de Palestiniens faisant la queue dans un couloir nous indiquent l’autre, désert. Je suis en tête de notre groupe et une certaine claustrophobie me saisit soudain : le couloir fait un coude, je ne sais ce qui se dresse au bout, je ne vois aucune figure humaine. Là encore, je songe à d’autres couloirs et d’autres fins inconnues.

Checkpoint de la Tombe de Rachel. Couloir sans fin...

Checkpoint de la Tombe de Rachel. Couloir sans fin…

L’intérieur du check-point est désert, étrangement propre et pratique : je vois plusieurs fontaines à eau, des toilettes. J’ai l’impression d’être au salon de l’Agriculture, sans les animaux ni les visiteurs. Mon sac passe sous contrôle aux rayons X et moi sous un portique de sécurité. Je ne vois aucun garde, je ne sais si je suis observée et cela m’angoisse. Enfin, je présente mon passeport et mon visa à trois jeunes soldats israéliens qui papotent et y jettent à peine un coup d’œil. Dernier tourniquet, dernier portique ; nous sortons en compagnie d’une famille de Palestiniens (à en juger par leurs documents d’identité) qui accomplissent ce rituel avec une certaine lassitude. Les enfants se saisissent spontanément des bacs en plastique pour poser leurs affaires et je ris jaune à la vue d’un petit sac Dora l’Exploratrice.

Le tout s’est fait sans un seul mot.

En sortant, nous sommes toujours en Cisjordanie : il faudra attendre Jérusalem-Est pour repasser en Israël. Nous attendons le bus dans une forte odeur d’urine ; des détritus jonchent le sol. Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la pertinence de tels dispositifs, répétés un peu partout en Cisjordanie, un si petit territoire. Alors, bien sûr, beaucoup me diront qu’il s’agit après tout d’une frontière et que celle-ci doit être contrôlée. Que la petitesse des distances justifie justement la présence de check-points piétons plutôt qu’automobiles. Il est vrai que j’ai grandi dans l’espace Schengen et que j’ai tendance à oublier que l’absence de frontières n’est pas la norme dans le reste du monde. Après tout, j’ai bien passé la douane pour aller faire du ski en Suisse, alors pourquoi pas pour passer de Bethléem à Jérusalem ?

Les mêmes me diront également que c’est grâce à ce mur et à ces passages que je bénéficie d’une grande sécurité en Israël, que tous les terroristes palestiniens sont contenus chez eux. Mais là, je leur répliquerai que l’omniprésence des armes dans les transports en commun et dans la rue est presque aussi effrayante que la perspective d’un attentat-suicide. Comme je l’ai déjà noté, nous ne sommes pas à l’abri d’un coup de folie d’un soldat ou d’un individu lambda mais armé.

Au fil de l’Histoire, et encore aujourd’hui, les exemples ne manquent pas pour montrer que les hommes enfermés, sauf à les annihiler totalement, à détruire leur humanité, chercheront toujours à s’échapper, à recouvrer leur liberté volée – encore plus si on ne leur offre pas l’égalité en échange. Que ce soit sous, à travers ou par-dessus les murs.

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