Boutiques partout, kippas nulle part : week-end à Tel Aviv

En ouvrant la porte de ma chambre pour aller dans la cuisine me servir du Coca, je suis tombée sur un Allemand (à l’entendre) reboutonnant sa chemise, pendant qu’Amelie, l’Allemande non-francophone de la colocation, cuisinait une sorte d’omelette aux légumes. A 17 heures. De plus, j’ai eu l’outrecuidance d’apposer un mot sur le frigo disant « If you eat (and like) something you didn’t buy, please consider buy it during your next shopping tour » – parce que j’en ai franchement ras-le-bol d’être la seule, avec Naomi, à dépenser plus de 250 shekels par semaine pour acheter de la bouffe que je n’ai parfois même pas le temps de manger -, elle m’a donc interrogée sur ce mot en disant « Oh, but I thought we share everything ». Ma cocotte, le partage inclut une notion d’égalité, okay ? Et ce n’est pas parce que tu as acheté trois flacons de produits à main et un paquet de pâtes que ton loyer fictif pour la semaine est payé. Il va vraiment falloir qu’on ait une discussion à ce sujet, parce que sinon je vais finir par laisser toutes les denrées non périssables dans ma chambre, les sortir pour cuisiner (uniquement pour moi-même) et acheter des légumes moins d’une fois par semaine.

Les joies de la colocation.

Bref. A l’origine, je devais vous parler de mon week-end à Tel Aviv, de son histoire, de ses plages et de l’éternelle rivalité entre les deux grandes villes d’Israël, Tel Aviv et Jérusalem.

Vue de Jaffa depuis une plage de Tel Aviv. On distingue le port, à droite.

Vue de Jaffa depuis une plage de Tel Aviv. On distingue le port, à droite.

Un peu d’histoire : Jaffa, l’une des plus vieilles villes du monde

Selon mon Lonely Planet, compagnon de toutes mes expéditions, Jaffa, petite ville sur la Méditerranée, compterait environ 4 000 ans, ce qui n’est déjà pas mal. Samedi dernier, j’ai eu l’occasion de faire une visite guidée de cette ville et le guide a affirmé qu’elle avait au moins 10 000 ans. Bref, c’est une vieille ville. Située au carrefour de multiples routes (grand port sur la Méditerranée pour accéder ensuite à la route de la soie, voie de pèlerinage pour Jérusalem, lieu d’arrivée des caravanes égyptiennes), Jaffa (ou Yafo en arabe et en hébreu) a été conquise et détruite de nombreuses fois, malgré les remparts qui l’entourent. Cela n’a jamais empêché les gens de s’y installer, toujours plus nombreux, et érigeant leurs maisons sur de petites collines artificiels, des « tels », ce qui explique l’attitude plus élevée de Yafo face à Tel Aviv (une centaine de mètres, je dirai). Des pharaons égyptiens comme Ramsès II se sont notamment intéressés à la ville, d’où la présence d’une arche gravée de hiéroglyphes de la ville (enfin, une reconstitution : l’original est au Musée d’Israël à Jérusalem), et beaucoup plus récemment Napoléon Ier lors de la campagne d’Egypte – outre du fromage censé être français intitulé Napoléon que j’ai trouvé au supermarché, de petites statues de Napoléon jalonnent Yafo, indiquant de multiples sites historiques. Ça fait toujours du bien de tomber sur une figure connue – même si le guide en a profité pour insister sur la légendaire caractéristique des Français à s’emporter trop vite (j’ai failli répliquer que Napoléon était avant tout Corse, mais j’ai renoncé).

Puis, au début du 20e siècle, suite aux pogroms européens, de nombreux Juifs ont émigré en Palestine et se sont installés à Yafo, rapidement devenue trop petite pour contenir le flot d’arrivants. Une nouvelle ville, au nord de Yafo, a donc été construite dans un style allemand, le Bahaus, et très géométriquement : cinq avenues parallèles à la mer (ce qui est totalement débile si vous voulez mon avis), reliées entre elles par de petites rues perpendiculaires au rivage. Mais comment la baptiser ? Theodore Herzl, fondateur du sionisme et enterré sur le Mont Herzl à Jérusalem, décrivait sa première visite en Terre Sainte dans un livre, Altneuland. « Terre ancienne » fut remplacé par « tel », les petits monticules de terre constituant Yafo, et « Terre nouvelle » par « aviv », printemps en hébreu. Et voici donc… Tel Aviv, qui n’a rien d’une colline mais dont la météo est souvent printanière.

Mais alors, que devient Yafo ? Son port, petit, sombre peu à peu face à Ashdod au sud, et ses habitants, majoritairement arabes, refusent de se soumettre aux Anglais lorsque ceux-ci vainquent l’empire ottoman et installent le mandat britannique. Peu versés dans la diplomatie, les Anglais décident tout simplement de détruire une partie de Yafo… au bulldozer. De nos jours, les stigmates de cette destruction ne sont guère visibles, sinon dans l’absence – ou presque – d’habitants dans la vieille ville de Yafo : de nombreuses maisons sont en fait des ateliers d’artistes loués par la ville.

On peut également voir dans la vieille ville l’église de Saint-Pierre : sous son clocher repose la pierre fondatrice de l’Eglise chrétienne (souvenez-vous de vos cours de caté : « car tu es la pierre sur laquelle je bâtirai mon église), c’est là que Pierre aurait reçu les clefs du Paradis et l’église abrite enfin l’olivier de Noé – sur son arche, après le déluge, Noé aurait envoyé une colombe pour sonder les chances de survie ; celle-ci revient avec une branche d’olivier dans le bec… Voilà, c’est cet olivier.

Fronton de l'église Saint-Pierre.

Fronton de l’église Saint-Pierre.

Je n’ai pas pu rentrer dans l’église car elle était fermée, mais cela confirme qu’Israël est le pays biblique par excellence.
Tel Aviv, la « bulle » insouciante ? 

Cependant, une fois sortie de Yafo, je ne trouve guère de monuments pour me rappeler cet héritage religieux – et c’est souvent là que les critiques tombent, sur Jérusalem comme sur Tel Aviv. La première serait étouffante, percluse de religion et d’orthodoxie, insupportable à vivre ; la deuxième, trop superficielle, tournée uniquement vers la mer et le divertissement.

Eh bien, pour avoir testé les deux, je ne peux corroborer ces clichés ! L’aspect quotidien de Jérusalem est méconnu, c’est une ville agréable, avec un centre-ville presque entièrement piéton, plein de terrasses et de restaurants, un tramway efficace et de nombreuses boutiques à l’occidentale. Seul le shabbat, il est vrai impressionnant par sa quiétude et sa force, peut impressionner et faire peur. La vieille ville est d’une richesse historique et archéologique incommensurable, et ce mélange me semble plutôt équilibré.

Et à une soixantaine de kilomètres à l’ouest (je reviendrai sur les façons de s’y rendre), la petite sœur Tel Aviv présente ses propres qualités, complémentaires et non opposées : un aspect historique un peu réduit (surtout Yafo) mais appréciable, des boutiques et des terrasses, mais un système de transports franchement défaillant (j’en ai encore des ampoules) et une vie « shabbatière » pas si développée qu’on ne le pense : beaucoup de bars sont fermés le vendredi soir (même dans les quartiers jeunes), pareil pour les boutiques, pas de bus entre vendredi et samedi soir.

Mais, c’est vrai, à Tel Aviv il y a la mer et c’est un avantage non négligeable.

Photo non retouchée. Coucher de soleil sur la Méditerranée. On comprend là l'amour des Tel Aviviens pour leur ville...

Photo non retouchée. Coucher de soleil sur la Méditerranée. On comprend là l’amour des Tel Aviviens pour leur ville…

Elle apporte un sentiment de détente à la ville entière, les tenues des habitants sont beaucoup plus décontractées (bon, déjà, pas d’ultra-orthodoxes, ça marque le paysage), une vie hôtelière plus développée. C’est un vrai plaisir que de se jeter dans la mer chaude sans avoir à prendre de précautions (se mouiller le ventre, la nuque…), de se laisser bercer par des vagues juste assez suffisantes pour apporter un peu d’amusement, puis paresser sur un transat à 12 shekels l’après-midi (en France, ce serait probablement 12 euros, et encore). Puis, pour rentrer à l’auberge de jeunesse, tu mets tes tongs, longes le bord de mer, admires le coucher de soleil sur la Méditerranée et les nombreux barbecues qui fleurissent dans les parcs (de la viande !), croises de nombreux joggeurs torse nu et des promeneurs avec leur chien.

Voilà, selon moi, l’une des grandes différences entre Tel Aviv et Jérusalem : alors que la première est une ville balnéaire comme beaucoup d’autres au bord de la Méditerranée (je pense à Barcelone, par exemple), Jérusalem est irremplaçable et unique, même en train de manger un sandwich à l’omelette rue de Jaffa. Certains éléments, comme les haredim en tenue, la rumeur du muezzin à Jérusalem-Est, un vendeur de perruques, te rappellent sans cesse que tu es dans la ville trois fois sainte. A Tel Aviv, excepté l’hébreu, tu pourrais être presque partout.

Bord de mer de Tel Aviv depuis Jaffa, totalement défiguré par ces immeubles...

Bord de mer de Tel Aviv depuis Jaffa, totalement défiguré par ces immeubles…

Bien sûr, ce n’était pas le cas cet été, lorsque des sirènes retentissaient régulièrement, appelant la population aux abris… Mais cet épisode semble oublié.

Interlude « vie en colocation » : en partant faire des courses, j’ai croisé Amelie avec son ami (pieds nus) qui revenait justement du supermarché. Victoire.

Un dîner avec des Israéliens

Chose qui manque dramatiquement à mon expérience à l’université de Jérusalem, le contact avec des Israéliens (autres que les vendeurs de borekas à la cafétéria et mes profs d’hébreu). Heureusement, j’ai pu remédier à cette lacune vendredi soir, car j’étais invitée dans un (excellent) restaurant de tapas par l’ami d’une collègue de ma mère, qui a vécu en France, à Jérusalem et désormais à Tel Aviv. Dans un anglais mêlé de français et parfois d’hébreu, lui et deux de ses amis ont disserté de la vie en Israël, de la menace du Hamas, d’ISIS (Etat Islamique), de l’intégration des musulmans en France, mais également de la différence entre Tel Aviv et Jérusalem.

Selon eux, le Hamas est difficile à prendre au sérieux : ils se sentent protégés par le Dôme de Fer, les textos envoyés par le Hamas sont rédigés dans un si mauvais hébreu qu’ils en perdent leur caractère effrayant, mais je n’ai pas eu le sentiment d’une haine des Palestiniens, des Gazaouis et des Arabes en général, ni une fervente admiration pour l’armée (qui semble cristalliser beaucoup de passions, j’y reviendrai dans un article détaillé). L’ISIS représente également une menace, mais on sent une certaine lassitude face à l’hostilité environnante : oui, d’accord, aucun pays voisin n’est aimable, mais les crevettes sont bonnes, la bière fraîche, la vie continue. Sûrement nécessaire pour ne pas perdre la raison… Cependant, je suis surprise par la liberté de ton, cette facilité à parler politique autour d’un joint (oui, apparemment, on peut fumer du cannabis sur une terrasse de restaurant sans se faire réprimander) : j’avais presque l’impression d’être à Saint-Germain-des-Prés !

Quant à l’opposition entre Tel Aviv et Jérusalem, les trois Israéliens étaient plutôt partagés : Boaz, le Français, a très bien compris mon envie d’histoire et mon attrait pour Jérusalem, renforcée par mon intérêt pour la coexistence – bien qu’un de ses amis ait répliqué « l’uncoexistence » (d’ailleurs, dans une boulangerie réputée de Yafo, les vendeurs portent des tee-shirts proclamant l’amitié entre Juifs et Arabes, j’étais très touchée). Celui-ci, né à Tel Aviv, a clamé son amour pour sa ville, la plage, et s’est moqué gentiment de ma passion des vieilles pierres, tout en exhortant le troisième larron, vivant en banlieue de Jérusalem, à le rejoindre dans la Bulle. Cependant, les loyers et le coût de la vie ne sont pas les mêmes ! Jérusalem, notamment à cause des haredim qui ne travaillent pas, est la ville la plus pauvre d’Israël, vivant principalement du tourisme, tandis que Tel Aviv peut se reposer sur de nombreux sièges sociaux d’entreprises.

Il faut aussi noter que Tel Aviv est la capitale reconnue à l’international du pays, mais pas par Israël lui-même, déclarant Jérusalem comme sa capitale unique et indivisible (mais également revendiquée par la Cisjordanie ou futur Etat palestinien)… Les sacs de nœuds ne sont jamais bien loin !
Et sinon, on y va comment ?

Grand avantage du pays : sa petite taille. Ainsi, Tel Aviv n’est qu’à une heure de bus de Jérusalem et 19 shekels. Rendez-vous à la gare routière centrale de Jérusalem, lieu impressionnant rassemblant des tas de boutiques étranges et des inscriptions uniquement en hébreu, les autocars de la ligne 405 partent tous les quarts d’heures. Epargnez-vous la queue au guichet et le vendeur peu aimable, achetez votre ticket directement dans le car. Temps d’un Lille-Paris, même différence de température et bienvenue à Tel Aviv ! Là aussi, la gare routière compte une multitude d’étages et on a plus l’impression d’être dans un centre commercial cheap. J’ai opté pour un départ en début d’après-midi, donc passer la nuit sur place dans une auberge de jeunesse. Florentine, quartier industriel « en renouveau », toutes les boutiques fermées et une légère sensation d’angoisse à la vue des terrains vagues. Auberge moite, dortoir de nain et presque pas d’eau dans la douche, mais pour 60 shekels la nuit je n’allais pas me plaindre. Plage la plus proche à une dizaine de minutes, les rues commerçantes (Allenby Street) à quinze. J’ai déniché deux librairies d’occasion où j’ai fait un stock de bouquins en anglais et en français (incorrigible).

Retour le samedi après-midi, légèrement plus compliqué : c’est encore shabbat et il n’y a donc pas de transports en commun – mais je ne voulais pas attendre la fin vers 19 heures. Je reprends donc mon barda, pars à la gare routière (20 minutes) et hèle le premier sheirut (taxi collectif) que j’aperçois. Tarif pour le Kfar HaStudentim de Jérusalem : 350 shekels. Je rigole un bon coup, lui demande si c’est une blague : non. J’argue qu’on m’a dit 50 shekels pour Jérusalem (selon le Lonely Planet, c’était carrément 20). Il grommelle, marmonne dans sa radio et m’annonce qu’un autre minibus va arriver, 35 shekels pour la gare routière de Jérusalem. Sur le coup, je ne percute pas le piège et accepte joyeusement. Autre minibus, désert, chauffeur muet, mais trajet plus rapide qu’en bus (40 minutes). Seulement, une fois à Jérusalem, j’observe les rues désertes, songe à une attaque zombie et me souviens alors que le shabbat, c’est aussi ici. La question du chauffeur (« do you want a taxi ? ») prend alors tout son sens, et j’accepte le taxi car il est hors de question de marcher de la gare au village étudiant. Tarif : 35 shekels. Je renonce à comprendre l’échelle des prix, grimpe dans le second taxi – beaucoup plus sympathique que le premier – qui me dépose en dix minutes au village étudiant. Home, sweet home !

Mais je reviendrai…

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s