« The French girl with luggage » : premiers jours à l’université

Avant-propos : j’ai écrit cet article jeudi dernier, et témoigne donc d’un retard inacceptable dans le rythme de mes publications. Vous m’en voyez évidemment désolée : j’ai malheureusement un accès à Internet très restreint (seulement sur le campus et pas au village étudiant : mais vous comprendrez qu’après six heures passées à la fac pour l’hébreu, je n’ai guère envie d’y rester plus longtemps). Je ne m’étais pas encore rendue compte de l’importance qu’a pris dans ma vie l’accès immédiat et aisé à l’information. Sans Internet, je me sens réellement coupée du monde, isolée dans ma petite chambre du Kfar HaStudentim. Je vais devoir y remédier rapidement si je ne veux pas devenir folle.
Bref, beaucoup de choses se sont passées depuis la rédaction de cet article, notamment l’arrivée d’une nouvelle colocataire allemande – réduisant donc à néant mes espoirs de voir débarquer un.e Israélien.ne sexy prêt.e a nous appendre l’hébreu – ainsi qu’un week-end plutôt sympathique a la mer Morte. Vous aurez tout cela quand je le pourrai !

Jeudi 4 septembre, environ 19 heures. La nuit tombe sur les collines de Jérusalem et les fenêtres des appartements du Kfar HaStudentim, que j’aperçois avec précision depuis ma chambre au huitième étage du bâtiment sept, s’allument tour à tour, au rythme du retour de leurs locataires. Le muezzin, que j’écoutais fascinée pendant la rédaction de mes exercices d’hébreu, s’est tu. Je le retrouverai probablement demain matin, pour l’appel à la prière du vendredi : depuis la classe 203, dans le Boyar Building de la Rothberg International School, nous avons une vue imprenable sur le mur de séparation qui entoure une banlieue arabe avoisinante et les mots du muezzin voyagent jusqu’à nous, généralement vers midi et demie. Je soupire alors de soulagement, car je sais qu’il ne reste plus que cinquante minutes de cours, cinquante minutes d’effort intellectuel ardu pour mon cerveau rouillé par trois mois de vacances sans pratique – ou presque – de l’hébreu (pourtant, c’était marqué dans mon échéancier).

A la table de la cuisine de notre appartement numéro quatre, Naomi, jeune Américaine de Seattle, travaille aussi son hébreu, niveau Bet, en grignotant quelques friandises achetées la veille au marché Mahane Yehuda : amandes, pistaches et autres noix ou épices dont j’ignore le nom. Gaby, petite Londonienne aux airs de Saoirse Ronan dans Les âmes vagabondes, qui joue justement un personnage portant son nom, prend sa douche dans notre petite salle de bains. J’espère qu’elle a remarqué la présence d’un tapis de bain déniché par mes soins hier dans un bazar de Jaffa Street, sinon le carrelage est bon pour une nouvelle inondation. Les portes de la cabine de douche sont censées assurer une certaine étanchéité, mais elles ne peuvent rien faire face à vingt minutes d’eau chaude coulant en continu, d’autant plus lorsque le pommeau de douche est fixé au mur. Je me demande toujours qui a pu inventer une chose pareille et comment vais-je faire pour passer un an sans flexible de douche. Je vais probablement devoir m’habituer à avoir les cheveux encore plus plats que d’habitude – de toute façon, je n’ai guère le choix, et ici ce n’est pas Saint-Germain-des-Prés. Encore ce matin, en parcourant au pas de course le bon kilomètre qui sépare le village étudiant du bâtiment où se déroule l’oulpan (faisable en douze minutes les bons jours, contrôle de sécurité non inclus), j’observais avec étonnement les tenues de mes camarades : micro-shorts dévoilant la cellulite sans complexe, chaussures de marche, sac à dos de randonnée, robe de plage, tongs ou encore bouteille d’eau de deux litres à la main, cet attirail plus adapté pour un trail en haute montagne ou la paresse à Tel Aviv me fait toujours rire sous cape – même si j’avoue avoir cédé à la mode des spartiates pour aller en cours (en cuir noir, cependant).

Sept heures et demie. Un ciel noir, sans étoiles, est descendu sur la ville : l’une des concessions à faire en habitant dans un pays du Moyen-Orient. Demain soir, à la même heure, le shofar aura retenti et le shabbat commencé : je serai à Ein Gedi, petite ville balnéaire au bord de la mer Morte, pour une sorte de week-end d’intégration organisé par l’OSA, Overseas Students Association. Un moment de détente bienvenue, même s’il signifie encore du travail ce soir avant le coucher et samedi en rentrant : en effet, dimanche, test d’hébreu pour confirmer ma présence dans le niveau Aleph Intermediate. Des cours le dimanche. Autre concession… Je sens les nouveaux mots appris dans la journée remuer dans ma tête, s’imprimer derrière mes paupières et sur ma langue à force d’avoir été répétés – le russe s’en va peu à peu.  Mon anglais reste un peu hésitant et ma compréhension de mes colocataires anglophones ne s’arrange guère : cependant, j’ai trouvé des camarades francophones ainsi que des livres en français à la bibliothèque de l’université. Primo Levi m’attend – lecture de circonstance. Heureusement, car j’ai fini tout à l’heure Kafka sur le rivage, seul livre en français glissé dans ma valise, et Chroniques de Jérusalem devrait bientôt arriver par la Poste (merci Maman). Au marché Mahane Yehuda, où je suis allée hier avec l’OSA qui nous a promenés dans la ville, j’ai également déniché Les Mots des femmes de Mona Ozouf (vingt shekels) dans une petite boutique de seconde main tenue par une franco-israélienne. J’en suis sortie le sourire aux lèvres et l’adresse d’une librairie francophone dans la main. Je sais bien que je devrais arrêter le français pour me mettre à l’anglais, mais que voulez-vous, j’aime trop ma langue maternelle et ses mots pour cela ! J’ai tout de même acheté Jane Eyre à la librairie de l’université, Akademon – qui vend également Hebrew from scratch, le manuel d’hébreu obligatoire à 130 shekels, édité par ses soins (pratique).

Cela m’a fait du bien de retourner en ville et de vérifier son accessibilité (arrêt de tramway à dix minutes de l’université, puis quinze minutes de trajet jusqu’à City Hall) : les boutiques, les restaurants, la vue de la vieille ville, la vie me manquaient déjà. J’étais bien sûr au courant de l’isolement du village étudiant et du campus, mais me retrouver dans un endroit aussi grand, un peu vide, aseptisé, sécurisé, m’a fait un grand choc et j’ai passé l’après-midi de mardi à me lamenter sur mon sort après m’être perdue trois fois sur le campus – pourtant, cela ne doit pas être plus compliqué que d’aller du 13U au 199 boulevard St-Germain. Mais un petit tour au supermarché (baguette, fromage de chèvre, chocolat Milka : pour l’instant, je limite les découvertes culinaires), à la laverie et à la salle informatique – seul accès à Internet dans le village – m’ont remis les idées en place : ici, désormais, c’est chez moi. Je ne suis pas obligée de tout faire avec mes colocataires et elles non plus : ce n’est pas parce que je suis dans un endroit clos et stérile en apparence que je ne peux pas sortir. Je dois minimiser mes envies de perfection – mais cela ne m’empêche pas de ranger le frigo. Heureusement, il y a les chats ! Chatons ou gros matous, nous ne sommes pas censés les toucher mais ils se frottent à nos jambes avec plaisir, jouent dans l’herbe et quémandent de la nourriture. Même plus besoin de café de chats hors de prix à Rambuteau.

Une porte claque et un cliquetis de serrure résonne : Gaby part probablement pour la salle informatique. Elle a hérité de la chambre sécurisée, proche de la pièce commune, plus grande mais avec deux portes : l’une blindée et l’autre normale. Si nous étions en temps de guerre – et je croise les doigts pour qu’elle ne recommence pas malgré la politique renouvelée de colonisation, elle devrait les laisser tout le temps ouvertes. A côté d’elle, la chambre 2 est inoccupée : peut-être qu’une cinquième personne nous rejoindra au début du semestre, mi-octobre. En continuant le long du couloir, la chambre 3 se trouve à gauche : avec une superbe vue sur la ville (le mont Scopus, où se trouvent l’université et le village étudiant, est le point le plus haut de Jérusalem, ce qui explique la présence d’une tour du Shin Bet), elle est occupée par Naomi. Puis, à droite, ce sont les toilettes (deux cabinets), un lavabo surmonté d’un miroir et la salle de bains. Enfin, au fond du couloir, les deux dernières chambres. Dans la 4 habite Victoria, Allemande vivant aux Pays-Bas et parlant un peu français, indépendante et passionnée de danse, et dans la 5… Moi, bien sûr ! Je n’ai malheureusement pas la même vue que mes camarades, mais les toits des autres bâtiments sont toujours intéressants à observer. Une grande armoire (ce que je n’ai pas en France) tout droit sortie de Conforama occupe un mur de la pièce, le lit un autre et le long bureau surplombé d’une grande étagère le troisième. Une table de nuit et une chaise de bureau, plutôt confortable, complètent l’ensemble. Rien d’esthétique, tout est pratique.

On retrouve ce même désir dans la pièce commune : une large table avec six chaises, un canapé et des fauteuils défraîchis autour d’une table basse, une sorte d’étagère en coin pour poser une éventuelle télévision (comme si nous en avions les moyens), ainsi qu’un coin cuisine principalement meublé de placards, d’une plaque de gaz (quatre feux) et d’un frigo extrêmement bruyant. Pour l’instant, notre seul ajout est une bouilloire électrique : nous réfléchirons au four plus tard. Car oui, ici, il faut tout acheter : assiettes, verres, casseroles, et même papier toilette. Lundi soir, premier jour sur le campus, nos madrichim nous ont heureusement emmenés dans une sorte de zone industrielle où nous avons expérimenté les bouis-bouis à l’israélienne, sortes de drogueries où l’on trouve des assettes à sept shekels et des casseroles à quarante-cinq (inutile de préciser que l’intérieur de la casserole est déjà ruiné après une seule utilisation). Au bout de la quatrième boutique, jamais Ikéa ne m’avait autant manqué et c’est avec un cri d’enthousiasme que j’ai accepté la proposition de Naomi de traverser la rue, retrouver le monde civilisé, les boutiques chères et FoxHome (Habitat) où j’ai pu trouver un oreiller digne de ce nom (à 109 shekels). Après une virée dans un vrai supermarché pour acheter des produits de base (évidemment, j’avais fait une liste), retour en car sur le campus, chargée comme un baudet. Déjà, le matin, j’étais arrivée avec mes cinquante-huit kilos de bagages (en occupant un taxi à moi toute seule) et m’étais fait quelque peu remarquer (surtout par un étudiant apparemment lituanien qui m’appelle désormais « the French girl with luggage ») : autant vous dire qu’à 22 heures, j’étais au lit (ceci est un exploit jamais renouvelé depuis, au grand dam de mon quota de sommeil : j’ai fait une longue sieste cet après-midi).

C’est donc aujourd’hui mon quatrième jour à l’université et mon huitième à Jérusalem – je ne dis pas « en Israël » car je ne connais pas assez le pays. Et pour l’instant, j’adore cette ville. Quand je me suis promenée hier, seule puis avec Marie et Antonia (deux francophones, une Suisse et une sciences-piste autrichienne de Nancy), les rues me semblaient déjà familières, j’ai arpenté avec plaisir les allées de Mahane Yehuda, payé mes fruits et mes légumes en hébreu (bon, parfois, je ne comprends pas le prix qu’on me demande, ce qui ruine ma stratégie de ne pas passer pour une touriste), observé avec amusement et curiosité les contrastes de la société hiérosolymitaine – et, plus largement je suppose, de la société israélienne : des ultrareligieux portant un pistolet à la ceinture prennent le même tramway que les mères de famille musulmanes en abaya noir, les jeunes recrues de l’armée papotent avec leur fusil mitrailleur sur les genoux tandis que des petites filles en uniforme scolaire tressent des Rainbow Loom en attendant le bus. Aucune ville, aucune société ne devrait être uniforme : ce fut le désir de nombreux régimes totalitaires et on en a vu les conséquences – les émotions de Yad Vashem sont encore présentes à ma mémoire. On parle toujours de New York, des Etats-Unis comme exemple parfait de melting pot (ou de salad bowl pour les plus pessimistes) ; mais les villes israéliennes ou cisjordaniennes (Bethléem pour le moment, seule que j’ai visitée, vous aurez l’article bientôt, c’est promis) pourraient aussi prétendre au titre. A Jérusalem, dès lors que vous vous montrez curieux – une qualité dont manquent certains, malheureusement –, vous pouvez trouver une messe catholique en arabe qui vous rappellera immanquablement la persécution des chrétiens d’Irak, un vendeur de pain à la française avec au moins dix personnes qui font la queue à toute heure, une boutique de perruques pour femmes juives ultraorthodoxes à côté d’une échoppe de hidjabs.

Les échos d’un feu d’artifice résonnent au loin : je sais désormais qu’ils sont courants à Jérusalem, mais la première fois j’ai cru à une fusillade, contexte sécuritaire oblige. Pourtant, de nombreux étudiants de Rothberg, juifs pour la plupart, reconnaissent qu’ils ne se sont jamais autant sentis en sécurité ; lors de la réunion d’information lundi après-midi, le directeur du campus nous a confirmé que nous avions plus de risques de mourir d’un accident de voiture que dans un attentat (sauf si nous allons dans les territoires palestiniens, bien sûr : la peur de l’autre est très présente ici). Et je dois dire, sans grande surprise vu que j’avais argumenté en ce sens auprès de ma famille paniquée et doutant parfois de ma santé mentale, que je n’ai guère eu peur ici, pas plus qu’à Paris ou à Lille. Les portiques de sécurité sont omniprésents (pour accéder au Kotel – le mur des Lamentations – ou au campus), les gardes également. La seule chose dont nous ne sommes pas à l’abri, c’est la folie – mais elle est le propre de l’homme et il est partout.

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